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A la Biocoop en Mayenne, les six derniers mois avaient été ponctués par deux mouvements de grèves des salariés en novembre 2017 et avril dernier. Et fin mai, la coopérative Mayenne bio Soleil (4 magasins, 60 salariés) avait convoqué son Assemblée Générale (AG) qui s’est tenue dans l’amphithéâtre du lycée agricole de Laval. Elle venait clore un exercice 2017 marqué par une importante crise de confiance entre le directoire et toutes les composantes de l’entreprise : les salariés, les clients sociétaires, les agriculteurs locaux fournisseurs et le Conseil de Surveillance représentant des sociétaires. Retour sur cet épisode démocratique particulièrement instructif.

Par Nicolas Chomel*

A l’origine de cette «  crise de confiance  » on trouve une direction générale à la tête de l’entreprise coopérative, arrivée il y a juste 18 mois et qui pratiquait sans ménagement une « logique managériale ».

Un façon de manager faite de pressions sur les salariés, de division des tâches (embauche de chefs de secteurs sur le modèle de la grande distribution et exit des responsables de rayon redevenus simples vendeurs), de mise en cause de la pratique historique de planification des producteurs fournisseurs maraîchers, etc. Rappelons qu’à l’issue de la première grève de novembre 2017, trois des six membres du Conseil de surveillance composé de sociétaires élus avaient démissionné et que trois nouvelles personnes durent être cooptées dans l’urgence en attendant l’AG de ce 22 mai.

« Confiance à retrouver »

Pour soutenir les salariés et les pratiques coopératives, un collectif d’une centaine de sociétaires s’est constitué, bien décidé à faire valoir lors de cette AG que Mayenne Bio Soleil (et le réseau Biocoop) « n’a pas été créée pour être le Système Bio de la Grande et Moyenne Surface (GMS) et n’a pas vocation à le devenir  ». Il avait rédigé une motion intitulée Pour une confiance à retrouver destinée à être lue en séance et soumise au vote des sociétaires.

Sans doute que le contexte de crise et la dynamique engagée par le collectif de sociétaires y ont contribué mais la mobilisation fut au rendez-vous : file de voitures à l’entrée du lycée agricole, attente d’une heure pour enregistrer tous les sociétaires présents et souvent munis de procurations. La séance fut ouverte par le président du conseil de surveillance (CS), Guy Gournay, devant un amphi de 300 places plein comme un œuf, soit 380 sociétaires avec les représentés.

Guy Gournay ouvrit la soirée par un préambule expliquant le fonctionnement de la coop avec son Conseil de surveillance (CS) élu par l’AG des sociétaires et son Directoire nommé par le CS, rappelant l’histoire de Mayenne Bio Soleil et ses valeurs coopératives attachées à l’économie sociale et solidaire et l’écologie militante.

La photo est volontairement floutée : il s’agit surtout de montrer que l’amphithéâtre du Lycée agricole de Laval était « plein comme un œuf » - © leglob-journal

A l’occasion d’un temps consacré aux questions des sociétaires, l’une des participantes au collectif auteur de la motion Pour une confiance à retrouver, lut son texte posément, interrompue à plusieurs reprises par des applaudissements soutenus de l’assemblée. Alors que la motion n’avait pas été acceptée comme telle par les organisateurs puisqu’elle n’avait pas été présentée suffisamment à l’avance pour figurer à l’ordre du jour, un vote fut improvisé qui vit s’exprimer un soutien massif et enthousiaste au texte proposé.

L’orientation était donnée au futur Conseil de surveillance, ses membres étant tous démissionnaires, de « prendre selon la motion les mesures correctives qui sont un préalable au retour à une confiance saine et indispensable  ». Notons toutefois que quelques voix se sont élevées, en particulier celles la directrice adjointe de la coopérative et d’une responsable de magasin fraîchement embauchée, pour défendre le bilan de la direction générale.

Après la présentation des comptes de l’entreprise qui traduisent la bonne santé économique de Mayenne Bio Soleil, la dernière bonne surprise de cette AG extraordinaire (qualificatif statutaire autant que symbolique) fut la présentation et l’élection des candidats au nouveau Conseil de surveillance. Pas moins de six personnes, dont une femme, [plus deux se présentant comme simples observateurs] (donc sans pouvoir de décision) d’une grande diversité d’âge et d’origines professionnelles : de 27 à 57 ans ; cadre supérieur de l’industrie, enseignant, étudiant en pharmacie, maraîcher ou paysan-boulanger, etc. Une équipe à priori sympathique, unie et volontaire pour prendre les rênes de l’entreprise de 60 salariés répartis dans quatre magasins et produisant plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaire annuel.

Implications

L’expérience de cette assemblée générale de Mayenne Bio Soleil est riche d’enseignements. Elle montre d’abord que des citoyens attachés à un modèle d’entreprise et au projet de société qu’il dessine sont capables de se mobiliser massivement dès lors qu’ils se sentent en capacité d’agir sur les événements. Cela fut visible en particulier au cours des deux réunions du collectif de sociétaires qui a rédigé la motion. Quand les participants ont pris conscience que l’AG de la coopérative était souveraine et que la partie était gagnable, le texte est passé du « Il nous parait souhaitable que...  » à « Nous voulons... ».

L’un des quatre magasins de la marque Biocoop sur Laval ; le dernier à être sorti de terre à Saint-Nicolas, un quartier de Laval - © leglob-journal

Elle prouve ensuite que les candidats aux responsabilités émergent d’autant mieux qu’ils se sentent portés par un courant collectif. Alors qu’à la première réunion du collectif planait la crainte de ne pas avoir de candidats pour remplacer les membres du CS démissionnaire, la rédaction du texte de motion lors de la deuxième réunion a déclenché tout naturellement 4 candidatures (+ 2 observateurs). Après l’élection des membres du CS, l’un des sociétaires présents à l’AG les a même encouragés, leur rappelant que désormais les patrons de Mayenne Bio Soleil, c’était eux.

Reste enfin, la question de la compétence qui freine des citoyens bénévoles et non professionnels de la gestion à prendre le pouvoir dans des entreprises ou des organisations dirigées opérationnellement par des cadres dirigeants dont c’est le métier. Ce fut peut-être le cas des membres du comité de surveillance de Mayenne Bio Soleil à la fin novembre 2017 qui, se sentant impuissants à infléchir les orientations prises par une direction, bien décidée à imposer un management de type capitaliste contraire à la nature et à l’esprit qui font une coopérative, ont préféré démissionner.

Comme son nom l’indique, un conseil de surveillance surveille, il ne dirige pas. Il lui appartient d’être vigilant et de veiller à ce que la Direction ne fasse pas sortir l’entreprise de la route qu’il lui a été fixée par l’assemblée générale. Dans ce contexte il est bon de se rappeler qu’en France, entre 1947 et 1967, les caisses de sécurité sociales ont été dirigées par des conseils d’administration composés pour 75% de syndicalistes ouvriers. Déjà, à l’époque elles géraient un budget égal à 1/3 de celui de l’État (1,5 fois aujourd’hui).

Dans le film de Gilles Perret La sociale, le vieux Jolfred Frégonara, premier président-ouvrier de la caisse de sécurité sociale de Haute-Savoie rappelait, non sans malice, qu’il avait un peu malmené le Directeur de la Caisse qui était, lui, un haut fonctionnaire. Contrairement à ce que dit la légende, la Sécurité sociale consolidée en 1946-47 l’a été sous l’impulsion et le contrôle du ministre, ancien ouvrier de la métallurgie, Ambroise Croizat et non par le haut fonctionnaire Pierre Laroque. Les nouveaux membres du conseil de surveillance de Mayenne Bio Soleil peuvent s’en inspirer pour mener, la tête haute, la mission qui les attend.

*Nicolas Chomel est sociétaire de Mayenne Bio Soleil


2 commentaires
  • Et bien voilà des sociétaires qui ne consomment pas que de la soumission et de la dépendance ...

    Ils veulent manger frais, vivant, des produits qui n’ont pas traîné dans les vieux paniers de l’habitude ....

    Bravo à eux ! ces vitamines vont participer à leur bonne santé !

    Répondre

  • Bravo mr Chomel pour votre résumé. Et bravo à l’ensemble des sociétaires qui ont participé à cette assemblée. Je ne pouvais y être pour raison de santé, mais cela fait du bien de voir l’orientation et la détermination à lutter contre cette tendance capitaliste de l’équipe dirigeante, et d’une partie du personnel malheureusement.

    Ceux qui ont vu l’émission sur le Bio low-cost récemment sur France 5 ne peuvent s’empêcher de faire le lien avec ce qui se passe dans les Biocoop mayennaises. Puisse la nouvelle équipe de surveillance avoir l’énergie et la capacité à infléchir ces tendances néfastes.

    Bazin Michel

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AG Mayenne Bio Soleil : un bel exercice de démocratie économique

Publié le: 16 juin 2018
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