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leglob-journal vous propose des extraits de la Pensée d’Alain qui datent de Décembre 1930, Mai 1931, Janvier 1934, et juin 1936. Pourquoi ? Parce que c’est toujours moderne. Publiés dans Propos sur les pouvoirs, une compilation de textes choisis et parue chez Gallimard, ils sont signés de cet écrivain et philosophe, professeur et journaliste, qui se faisait appelé Alain. Résolument démocrate et pacifiste, « amoureux de la critique radicale du pouvoir » Émile Chartier - Alain était son pseudonyme - a développé une pensée qu’il a sollicitée au quotidien. Avec des chroniques sur le Pouvoir publiées dans la Dépêche de Rouen de 1906 à 1938. Une façon de concevoir le rapport à ce Pouvoir qui nous dirige. Et qui reste étonnamment d’actualité.

- Par Alain

Lorsqu’on me demande si la coupure entre partis de droite et partis de gauche, hommes de droite et hommes de gauche, a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche. C’est une riposte, ce n’est pas encore une idée. […] L’homme est moyen ; l’homme est mélange ; l’homme est du centre, et tous reviennent là. […]

Je conviens que les hommes se ressemblent beaucoup quant à leurs actions ; cela vient de ce qu’ils sont tenus fort serrés par la commune nécessité. Il faut toujours bien revenir à une humanité assez inhumaine. Le révolutionnaire sera général aussi ; il connaissait lui aussi une certaine manière d’aimer son semblable, un peu comme on aime les côtelettes.

Mais l’homme n’est pas là, dans cette position contrainte ; l’homme sous les débris d’une maison n’est plus guère un homme ; il fait ce qu’il peut ; il prend la forme qui est laissée. Qu’il se remette droit, je le jugerai alors d’après ses pensées chéries. Je le juge d’après ce qu’il voudrait être.

Il y a un lyrisme de droite et un héros de droite, comme il y a un lyrisme de gauche, et un héros de gauche. L’un en face de l’autre, ils sont comme la nuit et le jour, comme le bien et le mal. Vous dites que cette pensée est enfantine ; cette opinion est de droite […]

Penser, c’est dire non. Remarquer que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. […] Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit seulement ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. […] C’est notre affaire de remettre chaque chose à sa place et à sa distance. C’est donc bien à moi-même que je dis non. [...] toujours ce frotter les yeux et scruter le signe, c’est cela même qui est veiller et penser.

Le doute est le sel de l’esprit ; sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. Douter quand on s’aperçoit qu’on s’est trompé ou que l’on a été trompé, ce n’est pas difficile. […] C’est comme une violence qui nous est faite […] c’est un doute de faiblesse ; c’est un regret d’avoir cru, et une confiance trompée. […] Croire est agréable, c’est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix.

[…] La fonction de penser ne se délègue point. Dès que la tête humaine reprend son antique mouvement de haut en bas, pour dire oui, aussitôt les tyrans reviennent. […] Il n’est pas difficile d’avoir une idée. Le difficile, c’est de les avoir toutes. Et le plus difficile, c’est de les mélanger, fil et trame, comme Platon l’enseigne, pour en faire quelque chose qui soit presque réel ; par exemple la politique ne consiste jamais à choisir une idée politique, mais bien plutôt à tisser ensemble toutes les idées politiques, si on peut, selon la juste proportion. [...]

Les pensées des autres, quelles qu’elles soient, voilà les ennemis du chef ; mais ses propres pensées ne lui sont pas moins ennemies. Dès qu’il pense, il se divise ; il se fait juge de lui-même. Penser, même tout seul, c’est donner audience, et c’est même donner force, aux pensées de n’importe qui. [...] il n’y a de pensées que dans un homme libre.


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Alain : « La fonction de penser ne se délègue point »

Publié le: 6 décembre 2017
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