Au Musée Robert Tatin, «Faces à Faces» – Par Robert Lerivrain

«Qu’est-ce qu’un visage et comment le représenter ? Un incident dont j’ai été victime, et qui aurait pu mal se terminer, est vraisemblablement pour beaucoup dans cette question» nous dit Robert Lerivrain, artiste-sculpteur lavallois qui expose au Musée Robert Tatin jusqu’au 30 décembre 2018. Deux Robert dans un même lieu : Tatin qui accueille Lerivrain, dans une exposition temporaire intitulée Faces à Faces. L’occasion de découvrir les sculptures et les gravures réalisées par l’artiste mayennais sur le thème du portrait et du visage…Avant goût avec Robert Lerivrain, lui même, qui a pris sa plume pour les lecteurs du Glob-journal – Par Robert Lerivrain


Qu’est-ce qu’un visage et comment le représenter ? Un incident dont j’ai été victime, et qui aurait pu mal se terminer, est vraisemblablement pour beaucoup dans cette question.

L’histoire de l’art nous apporte un début de réponses. La lecture de textes dans la revue des Editions Autrement Le visage a été un moment important dans cette recherche. Des textes de sociologues, de chirurgiens, d’écrivains, d’historiens, de philosophes, etc. m’ont permis d’échapper à ce que je voyais et entendais sur ce sujet.

lerivraintatincitation.jpgAprès de longs apprentissages, je me suis mis au travail : le dessin, la gravure, le travail du plâtre, du bois, du marbre, du bronze et bien d’autres supports et techniques. Ce visage est le lieu fondamental de notre identité, il est le lieu où s’opère la rencontre avec l’autre, c’est par lui que nous nous reconnaissons. Par notre visage, nous sommes aimés ou détestés.

Lors de cette rencontre, nos visages vont s’animer par la voix, par l’écoute mais également par les yeux, par le front et par les lèvres. Plus généralement, c’est l’ensemble du visage qui va s’exprimer par la mimique. Ainsi, nous allons révéler autant que dissimuler. Nous allons pouvoir vous induire en erreur.

C’est un seul et même visage qui exprime le vrai et le faux : tantôt nous allons afficher l’intensité de notre intériorité, tantôt nous allons nous cacher en présentant une face fermée, comme derrière un masque de vie.

L’épreuve du miroir

Au matin, dans l’intimité, nous subissons l’épreuve du miroir. Dans ce Face à face avec nous-même, c’est l’instant de vérité, de confrontation et de questionnement. Que reflète ce miroir ? Des fragments de notre vie, la vérité, la sincérité, le contenu du cœur et de la conscience ? A partir de cet instant nous allons nous construire un masque dans lequel nous allons couler notre visage.

Au cours de l’existence, la mimique du notre visage va se transformer en visage que nous composons. Ainsi nous n’avons pas un seul visage mais nous en avons d’innombrables au cours de notre vie ; de notre visage de l’enfance à celui de la vieillesse, des jours de joies, des jours de peine, des jours de doute et de nos états d’âme. Comment vais-je représenter cette grande richesse et cette extrême complexité du visage ?

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Visages avec des masques, Détail - (c) leglob-journal
Visages avec des masques, Détail – (c) leglob-journal

Je me mets à l’ouvrage. Quand je travaille l’argile – c’est un matériau que j’affectionne pour ce type de recherches – je peux travailler sur la même terre pendant quelques jours ou plusieurs mois. Jour après jour le matériau participe aux découvertes au même titre que les intuitions, les réflexions, les mots et les accidents.

Dans la Grèce antique, l’acteur de théâtre « hypocritès » – celui qui donne la réplique – porte le masque pour incarner le personnage interprété. Roger Caillois soulignait d’ailleurs l’importance exceptionnelle du masque pour l’histoire de l’espèce humaine.

Il est un fait que toute l’humanité a porté et porte le masque. « L’homme est moins lui-même quand il est sincère, donnez-lui un masque, et il vous dira la vérité. » a écrit Oscar Wilde.

Le masque de l’espèce humaine

Dans le monde chrétien, le visage est pensé comme un masque qui sous son enveloppe de chair recouvre les pensées et les sentiments de chacun ; il enferme dans le secret de l’intériorité, la conscience intime de l’individu. Pour ma part, je pense que le masque est une des plus extraordinaires inventions humaines. Au cœur de notre société du spectacle, le visage nous possède autant que nous le possédons, « il se paie notre tête».

Maintenant se pose la question de réaliser le portrait de celui qui me fait face. Il me semble que toutes les certitudes acquises d’un passé plus ou moins récent dans ce domaine, trop facilement admises et qui paraissent ne faire aucune difficulté ne peuvent pour le coup, qu’être prioritairement soumises au doute. Il ne suffit pas d’avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. « Pour ceux dont l’âme est inculte, les yeux et les oreilles sont de mauvais témoins. » écrivait Héraclite. Pour Hans Belting, « L’art européen du portrait des Temps modernes n’a, pour l’essentiel, réussi qu’à engendrer des masques. ».

 

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Loin de la représentation du visage unique qui par sa pleine visibilité et bien trop réductrice cherche à nous séduire et à nous satisfaire. Il me semble que toute cette extrême complexité du visage peut être constituée d’un ensemble, d’une accumulation de fragments, de facettes, de faces, de profils, qui racontent au fil des jours et des saisons les certitudes, les doutes et les errements de notre nature.

Il ne sera pas possible, comme dans la réalité, de percevoir et d’embrasser d’un seul regard et d’un seul endroit l’ensemble de ces fragments de visages et de vies. Spectacles quotidiens d’éclats et de tumultes dont l’unité semble à jamais difficile à reconstituer.

Il faudra se déplacer dans l’espace et dans le temps, tourner autour de la pièce pour tenter d’en saisir tous les aspects, toutes les nuances et toutes les richesses. Alors on aura essayé de donner à voir non l’autre, enfermé dans des traits idéalisés, mais celui que cherche notre mémoire et notre regard, en essayant de lui rendre la vie. Plus que la vie, la présence.

Maintenant il va bien falloir arrêter le travail mais la question persiste. Peu de certitudes et pas de réponse simple… Pendant tout ce temps, d’autres terres attendent… Il reste à vider l’intérieur de la terre avant de la laisser sécher et de la passer à la cuisson, à environ 1000 degrés. Enfin, il s’agira de terminer par la patine ou bien de procéder au moulage pour la réalisation en bronze. Mais là c’est une autre histoire et une autre aventure.


Photo de Une : La Danse Des Masques – © René Brillant

1 thought on “Au Musée Robert Tatin, «Faces à Faces» – Par Robert Lerivrain”

  1. Au Musée Robert Tatin, «Faces à faces» – Par Robert Lerivrain
    Toutes ces faces pourraient sans la moindre honte appartenir aux séries de grotesques, de gargouilles ou de bas reliefs pour orner les hôtels particuliers, les lieux de cultes … Bravo. Travail intéressant.

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