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Mafalda scrute l'état du globe - © Quino30 % de perte dans les ruchers chaque année, en moyenne, selon un syndicat professionnel d’apiculteurs. Quel éleveur peut s’en accommoder ? Aucun ! Il suffit de se rappeler la crise de la vache folle, des canards abattus en masse pour lutter contre la grippe aviaire pour savoir qu’exploitants et syndicats réagissent au point de contraindre les gouvernements à faire des annonces d’aides gouvernementales. Les apiculteurs, eux, n’ont pas cette chance ! On annonce l’arrivée sur le marché de produits à base de sulfoxaflor qui inquiète les apiculteurs alors même qu’à Bruxelles les néonicotinoïdes sont dans le collimateur de la Commission. Et pourtant, les abeilles meurent, en grand nombre, de faim et de maladies. leglob-journal s’est rendu dans un des ruchers d’Yves Chauvin, un apiculteur installé à Saint-Berthevin en Mayenne.

- Par Marrie de Laval

Trop peu nombreux, pour un produit relativement peu demandé, les apiculteurs n’ont pas la puissance économique suffisante pour se faire entendre et encore moins se faire écouter, surtout s’ils remettent en cause l’agriculture conventionnelle. Mais c’est à une catastrophe majeure, dramatiquement silencieuse à laquelle nous assistons et elle nous concerne directement : sans les abeilles nos cultures ne fructifieront plus, faute de pollinisation, entrainant une crise alimentaire majeure et planétaire car le phénomène est mondial.

Un essaim de 10 000 abeilles

Et le fléau silencieux n’épargne pas la Mayenne. À Saint-Berthevin pour accéder à la parcelle du rucher d’Yves Chauvin partagé avec d’autres professionnels, il faut franchir le portail fermé à clef. C’est qu’un tel lieu ne doit pas être accessible au public pour d’évidentes raisons de sécurité ; mais aussi pour décourager le vol ou la dégradation des ruches. Passée l’entrée, nous enfilons les habits de protection.

« Les ruches sont au fond du terrain mais se préparer trop prêt pourrait les énerver. Elles sont assez agitées ces derniers temps » précise Yves Chauvin. Malgré la chaleur de l’été, le port de vêtements au tissu épais, de bottes, de gants, est nécessaire en plus du blouson blanc avec capuche à voilette intégrée. Le dard de l’abeille passe facilement à travers le coton léger de l’équipement professionnel.

Ensuite mon guide prépare l’enfumoir : un peu de papier froissé, de l’herbe sèche, des copeaux de bois, des feuilles d’eucalyptus et de l’herbe fraiche « pour avoir une belle fumée blanche », précise Yves Chauvin. Cela ne les endort pas mais les désoriente, un peu comme le brouillard. L’eucalyptus (ou tout autre aromate) perturbe les phéromones par lesquelles elles communiquent entr’elles. « C’est l’équivalent d’une grenade assourdissante, alors comprenez leur énervement quand la fumée se dissipe » …

A notre arrivée, les butineuses se montrent tranquilles à la porte de la ruche. Un petit groupe filtre, repousse les éventuelles intruses. Nous sortons de l’arrière du camion le matériel d’inspection : pinces à lever les cadres, spatules pour dégager des éléments “collés” par de la cire ou de la propolis et surtout, l’enfumoir, prêt à l’usage. Il s’agit de déjà préparer l’hiver car la récolte s’est faite il y a quelques jours et la mise en pots est achevée.

Placé à l’arrière de chaque ruche, l’apiculteur observe le comportement des abeilles et estime le volume de la colonie selon l’embouteillage à l’entrée de la ruche. « Un essaim représente 10 000 têtes environs et on a une belle ruche quand on tourne autour de 60 000. Il suffit de quelques mois pour y arriver sachant qu’il faut 21 jours pour passer de l’œuf à l’abeille ordinaire, 16 jours pour faire une reine, 24 pour un faux-bourdon. »

contamination microbienne

Les ruches sont désormais plus petites, dégagées du cadre des hausses depuis la récolte du miel. Le contenu des hausses [cadre rehaussant la taille de la ruche garnit de cadres pré-équipés d’alvéoles de cire, NDLR] est pour l’apiculteur tandis que le corps de la ruche est pour les abeilles. Avec dix cadres, cela doit suffire à leur besoin.

Quand le couvercle est enlevé, c’est le branle-bas de combat dans la ruche. Certaines abeilles présentes sur les cadres lèvent leur abdomen et font vibrer leurs ailes à très haute vitesse. Il faut secouer la toiture, dégager les butineuses encore accrochées pour qu’elles restent dans la ruche. Tous les gestes doivent être lent pour ne pas les agacer encore plus, ni les blesser en reposant les cadres inspectés les uns à la suite de l’autre. De même, couvercle et cadres ne doivent pas entrer en contact avec la terre pour limiter les risques de contamination microbienne. Un petit coup de fumée pour déstabiliser tout ce petit monde juste avant d’ôter le tapis alvéolé empêchant la reine de passer dans les hausses et pondre. Les cadres, rayons chargés de miel, nectar, pollen et couvain sont rangés comme des livres en bibliothèque, séparés d’un jour pour la circulation et la ventilation dans la ruche.

Les mâles expulsés

Sur les cadres partiellement pré-équipés d’alvéoles en cire, ceux de la périphérie servent de réserve de miel dans les rayons operculés garantissant un taux d’humidité à 19°. Malheureusement à l’examen, les stocks de miel occupent péniblement un tiers de la place. C’est au troisième cadre qu’apparait le couvain en plus du miel, du nectar et du pollen. Elles redoublent d’agressivité : l’apiculteur touche à la progéniture, avenir de la colonie. Je recule tandis qu’Yves Chauvin se fait piquer aux mains et que la moustiquaire de sa capuche subit l’assaut d’une escadrille !

Le couvain se distingue des alvéoles de nourriture par la couleur plus sombre de la cire. « Les œufs récemment pondus ressemblent à des grains de riz long mais gros comme une tête d’épingle, surveillés dans des alvéoles ouvertes, tout comme les larves nourries de nectar entreposé en périphérie du cadre » explique-t-il.

Au stade de la nymphe, l’alvéole est fermée. Les plus grandes logettes sont celles des faux-bourdons. La distinction permet de savoir si la ruche est « bourdonneuse », à savoir chargée de faux-bourdon et en manque d’abeilles. Comme les mâles ne butinent pas (comme quoi, il est des légendes tenaces …), ils sont expulsés de la ruche en cas de disette et à l’entrée de l’hiver. Il apparaît donc de toutes ces observations réalisées durant tout une après-midi que les ruches manquent gravement de réserves.

Comment cela s’explique ? Certes, en raison d’une météo déplorable car « les abeilles ne sortent pas, ni par temps de pluie, ni par temps froid (en dessous de 12°) ». Un printemps tardif raccourci la période de la floraison surtout si l’hiver précoce voit rapidement chuter les températures.

Le climat n’explique pas tout

Il ne suffit pas de sortir pour trouver à butiner. La raréfaction des fleurs est avérée, tout comme leur qualité, du fait de l’urbanisation,mais aussi de la végétalisation publique de type « rocaille » pour les petits espaces verts (rond-point, rives et jardins) dans un souci de restriction d’eau et d’entretien, mais également l’arrachage des haies, la monoculture et les pesticides. Affaiblies, les abeilles perdent toute résistance face à la moindre maladie. Les rendements de production de miel s’en ressentent et influent sur la ponte des reines.

Dans une zone dominée par l’agriculture biologique les abeilles trouvent leur compte sans rupture. C’est le cas d’un rucher dans le pays de la Roë en Mayenne. N’oublions pas que les abeilles ont besoin d’un territoire de 30 km2 c’est-à-dire un rayon de 3 km tous azimuts pour bien vivre.

Quand la nourriture est là, la ponte est régulière alors que dans une zone agricole conventionnelle avec monoculture, passée la récolte, cela se transforme en désert alimentaire. Les espèces communes suspendent alors la ponte mais certains hybrides ne le font pas et c’est l’hécatombe, sans parler de l’agressivité des abeilles ou du pillage d’autres ruches.

Il est à noter que le simple fait de manipuler les cadres chargés de miel, nectar ou pollen perturbe les ruches alentours. Nous nous sommes quasiment retrouvés, Yves Chauvin et moi-même, dans un “nuage” tourbillonnant sur la parcelle. C’était assez impressionnant, malgré nos vêtements de protection et le possible camouflage sous les arbres des haies.

Soyons égoïstes

Bien sûr, en cas de disette, pour ne pas perdre ses abeilles, l’apiculteur peut fournir de la nourriture, du sucre Candy pour l’apiculteur artisan comme Yves Chauvin, mais le sirop de glucose est préféré par les apiculteurs « industriels », oui, ça existe ! Mais cette alimentation substitutive induit-elle le fait que les abeilles se transforment en « vaches laitières intensives » au point d’être impropre à l’élevage et être réformées en quelques années ?

Est-il simplement acceptable qu’une reine ne puisse pondre que durant trois ans contre cinq dans de bonnes conditions ? Parce qu’en pratique, une reine affaiblie ne pond plus ou n’engendre que des faux-bourdons de sorte que la ruche l’expulse ou la tue et qu’une nouvelle reine prend sa place, avec le risque qu’à défaut de fécondation, elle ne produise que des mâles.

Ainsi, vous le comprenez bien, la vie d’une ruche est fragile. Entre les disettes, les maladies, les attaques des frelons (asiatiques ou non), il ne faut donc pas leur compliquer l’existence. En butinant, elles pollinisent nos fruits et légumes. Nous ne pouvons pas nous passez d’elles et ne disposons pas de solutions de substitution pour assurer notre propre subsistance.

Je vous engage donc à favoriser les plantes fleuries, sur une large plage calendaire et à défaut de favoriser une agriculture bio, en diminuant l’usage des pesticides. Soyons égoïstes, sauvons les, pour nous sauver nous !

© Photos leglob-journal


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Aujourd’hui les abeilles meurent de faim, demain cela sera-t-il notre tour ?

Publié le: 21 octobre 2017
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