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Droit des femmes et accès à l’IVG, rien n’est jamais acquis ! C’est ce qui ressort de cette enquête, 40 ans après la légalisation de l’IVG. Déjà, simplement pour en parler, les blocages interviennent à tous les niveaux : sociaux, médicaux et politiques. Aborder le sujet relève de la gageure : plus on s’approche de ceux qui le pratiquent ou s’y opposent, moins il est possible d’en parler. Ce goût du silence apparaît particulièrement néfaste. Il ne profite qu’à ceux qui s’opposent à ce droit et ils sont de plus en plus nombreux.

Par Marrie de Laval

Une étude nationale pour 2006 relève que « Chez les mineures, le taux de recours (à l’IVG, note de l’auteur) est inférieur à 9 ‰, soit moins d’une jeune fille de 15-17 ans sur cent. Il est deux fois moins fréquent que parmi les jeunes filles de 18 et 19 ans.  »

En 2015, pour l’ensemble de la France, les IVG pour les 15-17 ans représentent 7,6‰ mineures contre 19,5‰ chez les 18-19 ans. Avec les chiffres communiqués par Elisabeth Doineau, sénatrice et conseillère départementale UDI, en charge de la commission « Enfance-Famille-Insertion-Habitat », il pourrait s’agir alors, pour le département, d’une simple variation exceptionnelle parmi une tendance générale baissière.

Pour l’année 2015, les services du département de la Mayenne ont relevé 1667 consultations gynécologiques dont 37 demandes d’IVG (2,21 % ). Concernant les 1820 consultations concernant la contraception, 786 émanaient de mineures (43,18%).

« l’avortement n’a rien de glamour »

Les infirmières scolaires en lycées, elles, constatent que les jeunes sont au fait des méthodes contraceptives et abortives. Ces professionnelles de la santé peuvent prescrire la contraception d’urgence (pilule dite « du lendemain »). Quant aux collèges, les infirmières scolaires ne pouvant être, ni dispensatrice de la contraception d’urgence, ni adulte référent pour accompagner la mineure dans sa démarche d’IVG, il leurs revient la difficile mission de prévenir les parents ou un adulte de confiance dans l’entourage de l’enfant lors des rares cas observés.

Pour autant, à mon sens, s’il est dommage que des femmes si jeunes aient à connaître de telles situations (l’avortement n’a rien de glamour, surtout dans sa version chirurgicale), peut-être est-ce préférable à une maternité adolescente, situation tout autant en recrudescence.

Des études relèvent également que la maternité durant la minorité peut devenir un schéma répliqué d’une génération à l’autre. C’est ce que confirment les conseillers-clientèle des établissements bancaires. Lors de la demande d’ouverture d’un livret d’épargne pour un nouveau-né, la grand-mère se trouve ainsi à devoir accompagner la jeune mère, mineure, pour permettre la création du compte-épargne, avec un certain enthousiasme. Dans certains milieux, la maternité devient une forme de promotion sociale, une forme de reconnaissance octroyant un statut dans un environnement déstructuré.

A contrario, une étude iconoclaste américaine (Freaconomics) établit une corrélation entre hausse de la délinquance juvénile et refus à l’accès à l’IVG aux États-Unis, à la suite de la présidence Reagan et sa politique restrictive envers l’IVG. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en est en France.

Une loi toujours menacée

Malgré les beaux discours, et les dispositions présentées comme des avancées pour la liberté des femmes, il existe toujours, et de façon schizophrénique, des écarts entre les textes et la réalité. Tout de même, en regardant la carte du monde sur la législation sur l’avortement, il vaut mieux vivre dans un pays riche, garant d’une certaine égalité entre les sexes et assez souple sur la liberté de choix de vie des individus.

Il existe cependant partout, des menaces du fait des institutions. Des parlements ou des gouvernements conservateurs veulent le remettre en cause, ouvertement. En Espagne, après la dépénalisation partielle de l’IVG en 2009-2010, sous le gouvernement Zapatero entraînant d’importantes manifestations hostiles, menées par l’Église et les mouvements « pro-vie », le président Rajoy, du Parti Populaire (droite), élu à la suite des scandales financiers et la crise économique, a tenté de revenir sur la législation en 2014. Pris en ciseaux entre son électorat et l’hostilité d’une grande partie de la population, il a dû faire marche arrière. Seule, son envie de rester au pouvoir a dicté sa conduite.

De la même manière, en Pologne en octobre 2016, avec un droit d’accès à l’IVG extrêmement restrictif, une pétition voulait encore ajouter l’emprisonnement pour tous les acteurs d’un avortement : médecin, femme, auxiliaires médicaux. Là encore, ce sont les cortèges de protestations contre l’abrogation de ce droit qui ont fait reculer le gouvernement. Seule la mobilisation des femmes, des hommes et des associations permet encore d’empêcher un retournement de la législation. Mais pour combien de temps ?

L’accès à la PMA (Procréation Médicalement Assistée) est déjà impossible par le fait de crédits coupés par choix gouvernemental et les discours des adversaires de ces méthodes relèvent de l’obscurantisme religieux le plus abjecte. Preuve encore une fois qu’en matière de mœurs, seule la prise de parole, l’indignation et la protestation empêchent les mesures rétrogrades.

En France, c’est plus insidieux

Aux USA, à défaut de faire interdire le droit fédéral à l’IVG, ses opposants mènent des actions dures auprès des structures, des médecins (parfois en les tuant) ou pratiquent le harcèlement auprès des élus locaux. Cela fonctionne tellement bien qu’il devient de plus en plus difficile d’accéder à ce droit .

En France, c’est plus insidieux. En raison des restrictions budgétaires, les hôpitaux ou les CPEF (Centre de Prévention et d’Éducation Familiale) se retrouvent sans gynécologues ou autres professionnels pour pratiquer. À titre d’exemple, le conseil départemental de la Mayenne ne parvient pas à recruter des gynécologues pour le CPEF alors qu’il doit faire face au départ en retraite de certains de ces praticiens en poste : seuls deux postes sur six sont pourvus ! Devant une telle pénurie, le CPEF se voit contraint de renoncer aux IVG médicamenteuses. Parce qu’en cas de difficultés, il n’est pas assuré que le praticien puisse répondre.

Même soucis en ville avec la fin de la formation universitaire des gynécologues libéraux. Depuis 1984, mais surtout au début des années 2000, l’Université, à la demande du gouvernement sous prétexte d’une directive européenne d’harmonisation, ne forme plus à la spécialité. Actuellement, les gynécologues libéraux ne prennent plus de nouveaux patients en Mayenne. Situation qui n’a été résolue depuis que la presse l’a dénoncé en 2010.

Même difficulté d’accès à l’IVG avec la désertification médicale pour les infirmières, les médecins généralistes et autres spécialités (infirmières scolaires, etc. ) pouvant intervenir dans l’accueil et l’orientation des femmes. A quoi sert-il d’ouvrir des possibilités d’IVG médicamenteuses à des personnels médicaux hors les murs de l’hôpital si nous vivons dans un désert de blouses blanches, toutes formations confondues ? Nous touchons là les limites de l’exercice des restrictions budgétaires puisque l’on en vient à oublier à quel service rendu correspond la dépense !

Il existe des menaces du fait de groupes de pression

 

Aux USA, nous l’avons déjà évoqué plus haut, les groupes de pressions, liés au Tea Party, aux conservateurs et aux religieux, se montrent particulièrement offensifs, surtout localement parce qu’il leur est plus facile de faire peur et de faire pression sur des individus isolés que sur des institutions. C’est la force des lâches, en quelque sorte.

En France, nous connaissons également une recrudescence des groupes hostiles à ce droit. Pour s’en rendre compte, il suffit de suivre le débat actuel sur l’extension de l’incrimination de l’obstacle à l’accès à l’IVG à l’encontre des sites anti-IVG diffusant, sans se présenter et sous couvert d’informations aux femmes, de faux éléments capables d’influencer les personnes.

Dans la même veine, faute de structures pouvant accueillir largement les femmes en ruptures (familiale, sociale, professionnelles, etc.), des associations proches de milieux intégristes, "pro-vie" et autres, proposent des lieux d’accueils pour les femmes en détresses et enceintes. C’est aussi la démonstration de la défaillance de l’État qui n’offre pas en suffisance de réponses aux diverses situations. La nature a horreur du vide. Et sommes-nous assez attentifs à ceux qui le remplissent ?!

A travers tous ces exemples, il faut remarquer que le droit à la contraception ou à l’IVG n’est jamais un droit spécifique reconnu aux femmes. Avec les mouvements anti-IVG nous sommes face à des groupes prétendant régir l’intimité et les projets de vie de femmes ou de couples au nom d’une conviction que tout le monde ne partage pas forcément.

La promotion de l’éducation sexuelle, la contraception, etc., sont tellement analysées comme « mineures » qu’elles en deviennent une « variable d’ajustement » pour certains personnels politiques. Ainsi, Jean Arthuis, longtemps à la tête du Département s’est contenté d’un service minimum pour l’installation du Planning familial à Laval pour ne pas froisser ses alliés politiques, alors que maire en sa ville de Château-Gontier, il a toujours veillé à ce que cette association ne manque de rien.

Légal ou clandestin, l’avortement se pratiquera toujours

En lisant les situations de femmes demandant l’avortement, ce sont parfois les convictions du corps médical qui apparaissent jouer contre celles que leur art devrait servir. Nombre d’entr’elles ne disposent pas forcément d’une contraception adaptée à leur situation. En France, la pilule reste LE moyen contraceptif de référence. Or tout le monde ne vit pas en couple stable avec des relations intimes régulières, mode de vie qui correspond très bien à l’usage de la pilule. Et bien souvent, c’est lors d’un changement de vie ou de pratique contraceptive que la question de la poursuite de la grossesse inopinée se pose.

Lire aussi : Avortement, l’enquête impossible en Mayenne #1

Si les chiffres des avortements restent stables alors que la contraception est largement utilisée, sans doute est-ce parce que les femmes y recourent plus facilement, en déculpabilisant moins, parce que c’est un droit reconnu, organisé et ancré. Face à l’annonce d’une grossesse, plus facilement, certaines refusent de se laisser prendre au chantage affectif. Quand ce n’est pas le moment, c’est non !

Légal ou clandestin, l’avortement se pratiquera toujours, dans les mêmes proportions. C’est la grande révélation de cette enquête. La seule différence reste le « prix à payer » par les femmes pour l’obtenir. Que veulent vraiment ceux qui s’y opposent ? Contrôler la vie de la moitié de la population au nom d’un égo mal maîtrisé ou permettre à la Société d’avancer, en confiance, en favorisant la santé et l’éducation de ses membres afin qu’ils offrent le meilleur de leurs compétences ?

Ce qui est trop souvent présenté comme un « égoïsme » ou un « individualisme » féminin ne doit pas apparaître plus insupportable que sa version masculine. Un enfant se fait à deux ! C’est ça, l’égalité des sexes ! Dommage que certains ne le comprennent pas.


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Avortement, l’enquête impossible en Mayenne #2

Publié le: 27 janvier 2017
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