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EUROPE - Deux chiffres sont devenus incantatoires : 3 % et 60 %. Répétés sans cesse en politique, on finirait par penser qu’ils ont une justification. C’est en tout cas le sentiment de notre contributeur Henri Marteau qui s’est fait une spécialité sur leglob-journal de nous parler régulièrement d’Europe. Henri Marteau s’intéresse à ces deux critères ; comme celui des 3%, c’est vrai, constamment invoqué. Des chiffres qui finissent par ne plus rien dire de concret. Bienvenue dans le monde de Théoéconomie, [Théo, préfixe en grec ancien signifiant Dieu, NDLR] et de la communication politique.

- Par Henri Marteau

ais d’abord d’où viennent-ils ? L’origine du plafonnement des déficits publics à 3% du PIB et de la dette publique à 60% du PIB dans les traités européens est pour le moins anecdotique : tout cela provient d’une décision de l’équipe d’économistes qui entourait à l’époque le président français François Mitterrand en 1981.

Parmi eux, il y avait Guy Abeille, qui raconte au journal Le Parisien en 2012 : « On a imaginé ce chiffre de 3% en moins d’une heure, il est né sur un coin de table, sans aucune réflexion théorique. (…) François Mitterrand voulait qu’on lui fournisse rapidement une règle facile, qui sonne économiste et puisse être opposée aux ministres qui défilaient dans son bureau pour lui réclamer de l’argent  ». L’équipe choisit le 3 car « c’est un bon chiffre, un chiffre qui a traversé les époques, cela faisait penser à la Trinité ».

La règle des 60% pour la dette publique n’est pas mieux fondée puisqu’elle découle elle-même des 3% de déficit. Elle correspond ; en effet, au niveau où se stabilise le ratio dette / PIB sur des hypothèses moyennes de taux de croissance et de taux d’intérêts, lorsque le déficit est à 3%.

Ces critères fixés au jugé et sans fondement économique seront ensuite inscrits dans le Traité de Maastricht de 1992 et renforcés en 2012 dans le cadre du Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG ), ce qui fait de la Zone euro la seule économie constitutionnalisée du monde. Quand à la cible annuelle d’inflation de seulement 2% déterminée par la Banque centrale européenne (BCE), celle-ci la justifie par son souci de contribuer à un « environnement économique favorable  » et à « un niveau d’emploi élevé ».

Une inflation utile

Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’une faible progression des prix vise surtout à préserver les investisseurs contre l’érosion de la valeur réelle de leurs créances, l’inflation participant à « l’euthanasie des rentiers » comme disait Keynes. Le chiffre de 2% n’a rien d’objectivement optimal. L’ancien chef-économiste du FMI, Kenneth Rogoff, prône d’ailleurs une inflation de 5 à 6%, comme moyen de faire fondre mécaniquement les dettes publiques. Mais une telle proposition a peu de chance d’être entendue.

En réalité, tout cela ne sert qu’à introduire la batterie des mesures d’austérité, qui consiste à considérer que la France dépense trop, puisque ses dépenses publiques représentent 56 % de son PIB, comparé à la moyenne de 48,5 % pour la zone Euro, de 37 % pour les États-Unis et de 44 % pour l’Allemagne.

Pour autant ces différences tiennent à des niveaux de socialisation des dépenses différents dans chacun de ces trois pays. Or tout ce qui n’est pas socialisé (ce qui n’est pas assuré par le secteur public) est financé d’une autre manière... au détriment parfois de l’efficacité sociale. Aussi est-il de bon ton de faire l’effrayé et feindre de croire que 56 % de PIB est dépensé par le secteur public, pour ne laisser que 44 % de la richesse nationale au privé.

La règle des 3 % facile à respecter ?

Facile à respecter, surtout par l’Allemagne. Mais inadaptée à d’autres pays. L’exemple des dépenses de santé est à cet égard frappant. Aux États-Unis les individus paient beaucoup plus cher qu’en France pour se soigner. Les dépenses de santé y atteignent 16 % du PIB contre 11 % pour la France. La part du financement public y est inférieure, et celle des coûts supportés par les individus, bien supérieure. En revanche l’efficacité est moindre : l’espérance de vie est inférieure en Amérique du Nord à ce qui est enregistrée en France (1) et la mortalité infantile y est deux fois plus élevée (2) selon un rapport de la Banque Mondiale.

Le cas de à l’Allemagne est encore différent. L’économiste Olivier Passet explique (3) le rôle majeur qu’y jouent les Églises dans le domaine de la Santé. Le réseau hospitalier des Églises représente environ 30% de la capacité hospitalière du pays, et le personnel employé dans ce domaine dépasse le million.

Les organisations confessionnelles participent à la formation, assurent la préparation aux diplômes d’État dans les professions de santé par exemple, détaille l’analyste, avant de conclure que le système est inimitable pour la France.

La dépense publique...

De même dans le domaine de l’Éducation, l’Allemagne a besoin de moins dépenser puisque les moins de 14 ans ne représentent que 13 % de sa population alors que cette tranche d’âge s’élève à presque 19 % pour la France (4). Elle profite également de l’immigration de nombreux jeunes diplômés espagnols, italiens et grecs fuyant leurs pays en crise et qui n’ont rien coûté en formation au pays qui les accueille.

Il faut d’ailleurs rappeler que la convention de calcul qui permet d’obtenir les fameux 56 % comptabilise comme dépenses publiques des dépenses qui irriguent en quelque sorte la dépense privée. Les traitements des fonctionnaires sont bien une dépense publique, mais ils sont ensuite dépensés auprès du secteur privé puisque les agents du public son aussi des consommateurs. Il en va de même pour les prestations sociales que touchent les ménages. Cette manne financière soutient leurs dépenses privées. Les administrations passent des commandes et des marchés de sous-traitance auprès du secteur privé.

Le ratio dépense publiques / PIB sert à donner un indice du type de société auquel on à affaire ; une vision des grands choix qui y ont été faits, et des modalités de fonctionnement des différentes économies. En aucune façon, cela ne serre à mesurer la part de la richesse nationale qui partirait en dépenses publiques, comme nous le disent en permanence les médias dominants. À dessein.


1 commentaire
  • Pour mieux comprendre l’aspect théologique du nombre, la perversion statistique dans la prise de décision et plus généralement la récupération malsaine des "sciences dures" au détriment de "l’Humain", je vous recommande la lecture du professeur de droit Alain Supiot, intitulé "Le gouvernement par les nombres".

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Ces chiffres, sacro-saints, qui nous gouvernent - par Henri Marteau

Publié le: 30 novembre 2017
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