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« La récente polémique qui a surgi à l’occasion de l’affichage sur la Tour Eiffel d’un slogan en anglais « Made for sharing » littéralement “Fait pour partager”, pour lancer la candidature de Paris à l’organisation des Jeux Olympiques de 2024, est assez bien représentative de nos rituels accès de frilosité hexagonale, teintée de nationalisme bien-pensant », estime Michel Ferron sur leglob-journal. À lire ses « réflexions libres autour d’une controverse ».

- Par Michel Ferron*

Que les respectables membres de l’Académie Française, gardiens de la normalité et du bon usage de notre langue se soient émus de cette contagion linguistique, passe encore.

Mais que Bernard Pivot, accoucheur médiatique de nombreux talents littéraires, se laisse aller à une dénonciation étonnante, parlant d’une « ânerie » et déplorant que « Paris, capitale de la francophonie, fasse la courbette devant la langue qui n’est pas seulement celle de Shakespeare mais celle de Donald Trump » (Libération des 18-19.02.17) ne manquera pas de décevoir les aficionados de l’ancienne émission Apostrophes, qui mettait en scène avec bonheur de grandes plumes nationales (mais aussi étrangères).

Doit-on absolument se gausser de ce que certains qualifient de «  slogan pour pizzas » ou tout simplement accepter la légitimité d’un message adressé d’abord à l’ensemble de la communauté sportive internationale, engagée dans une compétition pour l’attribution des JO ?

Le débat est connu : depuis les fulminations de René Etiemble (d’origine mayennaise), auteur de Parlez-vous franglais ? (1964), c’est toute la communauté francophone qui est régulièrement secouée de soubresauts à l’idée que la langue française serait irrémédiablement menacée. Cet accent de protectionnisme peut même revêtir une dimension diplomatique devant le spectacle d’un chef de l’État ou d’un ministre français ne répugnant pas, par pragmatisme, à intervenir en anglais devant une assemblée internationale (ONU, Parlement européen, etc.). Damned !

La loi Toubon (du 4 août 1994), relative à l’emploi de la langue française, a pu représenter l’instauration d’un garde-fou nécessaire contre l’invasion incontrôlée des vocables étrangers. Pour autant, la vénération que l’on éprouve pour sa langue natale peut parfaitement s’accommoder d’une intégration de tournures idiomatiques étrangères [qui aurait envie de se ridiculiser en s’entêtant à demander des « chiens chauds » pour éviter l’emploi de « hot dogs » ?!]. Plus encore, pourquoi ne pas céder, tout en restant fidèle à sa culture, au charme exotique d’une musique étrangère capable d’inspirer, à défaut d’une langue grammaticalement et phonétiquement correcte, la pratique ludique d’un « baragouinage » approximatif ?

A la différence de ce que l’on peut observer dans les autres pays européens, les rapports des Français avec les langues étrangères reposent sur une paresse intellectuelle affichant sans complexe un relatif manque d’intérêt pour cet élargissement culturel, avant de découvrir tardivement le caractère incontournable de cet apprentissage. [à cet égard, la faillite de l’esperanto qui reposait sur l’illusion d’une langue universelle s’explique par l’impossibilité d’un lexique et d’une syntaxe dépourvus de soubassements littéraires et culturels.]

Sur un autre plan, depuis toujours, les institutions scolaires de la République, pratiques jacobines ont eu pour vocation de normaliser la pratique d’une langue débarrassée de toutes ses impuretés, devenant la marque d’une égalité de tous les citoyens et pouvant jouer un instrument de promotion sociale.

De bonne foi, les anciens « hussards », ont participé à l’éradication des patois et dialectes locaux, avant que ceux-ci ne soient réintégrés dans un héritage culturel clairement identifié et assumé, même si la France s’honorerait de ratifier enfin, dans le cadre de l’Europe, la charte sur les langues régionales, comme le demandent régulièrement les différentes minorités (bretonne, occitane…)

André Gide, grand prosateur national, préconisait lui-même l’ouverture aux bizarreries langagières susceptibles d’enrichir la langue classique, affirmant en substance : « le meilleur cadeau que l’on puisse faire à la langue française, c’est de lui faire un enfant ! » fût-il adultérin …

Le sabir qui circule sur les « résosocios »

Non, en dépit des discours déclinistes de tous bords, la langue française n’est pas en péril, sous prétexte qu’elle continue de s’enrichir des idiomes étrangers. Ce métissage linguistique, résultat d’une capacité d’assimilation propre à tout organisme vivant, est encore le meilleur moyen d’accéder au fabuleux melting-pot des cultures et des mentalités.

Le risque de contamination par une langue extérieure est à relativiser par rapport à la concurrence d’une langue endogène et parasite, telle que le sabir qui circule sur les « résosocios ». Voilà bien, en effet, une véritable langue « étrangère » qui, fonctionnant comme un code d’identification générationnelle, n’a pas encore démontré sa capacité à enrichir la langue académique, loin s’en faut : sa pratique d’un « gazouillis » universel et planétaire peut être interprétée comme un prurit de communication mutilant la pensée et appauvrissant le débat.

Contrairement au dogme du récit biblique de la Tour de Babel, la multiplicité des langues étrangères n’est pas la conséquence d’un châtiment divin condamnant les hommes à la division et à l’incompréhension, en raison de leur vanité et de leur orgueil. [Il est d’ailleurs intéressant de noter que quelques siècles plus tard le Nouveau Testament fera coïncider la fête de la Pentecôte avec le don des langues attribué aux apôtres, devenant les messagers universels de la Parole de Dieu].

Le plurilinguisme doit donc être valorisé comme la traduction positive de la multitude des cultures et des civilisations et nous inviter à bannir toute considération hégémonique sur la soi-disant suprématie d’une langue par rapport à d’autres (sur quels critères établir cette hiérarchie ?), au nom d’une sorte d’impérialisme linguistique.

Attention au fossé qui s'est creusé ?!Au niveau de l’Europe, la cohabitation pacifique entre les différentes langues majoritaires, faisant abstraction des susceptibilités et fiertés nationales, pourrait contribuer à relancer la dimension fédérale de la construction européenne.

« l’amoureux des langues est épris d’altérité »

Autrement dit, la pratique revendiquée d’une langue nationale identitaire ne gagne rien à l’ostracisation des autres systèmes linguistiques, comme le faisaient les Grecs dans l’Antiquité, qualifiant de « barbares » ceux qui ne parlaient pas la langue d’Homère.

Bien plus, partant du principe affirmé par le linguiste Claude Hagège, dans L’homme de paroles, selon lequel « l’amoureux des langues est épris d’altérité  » , on pourra reconnaître dans le droit de picorer et de butiner tous les registres de langues, l’affirmation d’une volonté d’échange et de partage interculturels, plutôt que la manifestation d’une exclusion. Pour finir, acceptons donc le slogan incongru de la Tour Eiffel comme un rappel : toute langue « is made for sharing  », précisément !

* Ancien professeur agrégé de lettres modernes - vice-président de la Maison de l’Europe en Mayenne


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De l’anglais sur la Tour Eiffel ! Shocking ?

Publié le: 24 février 2017
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