Demain la Grève, et 74 ans plus tôt : le Programme du CNR

HISTOIRE – Toujours actuel le Programme du Conseil National de la Résistance (CNR) et plus encore plus à la veille du 22 mars 2018, la journée de protestation qui souhaite défendre la notion de service public. Intitulé «Les Jours Heureux», c’est un texte fondateur de la société française. Élaboré dans la clandestinité, le Programme a été adopté à l’unanimité par le CNR, le 15 mars 1944. (*) Composé des représentants des mouvements, des partis politiques et des syndicats engagés dans la Résistance, le CNR s’est réuni pour la première fois, le 27 mai 1943 à Paris, à l’initiative de Jean Moulin. Revenir en détail sur les mesures qu’il préconisait, c’est un peu rendre hommage à la résistance sous toutes ses formes.

Par Henri Marteau


Le Programme du CNR comportait deux parties. D’abord un plan d’actions immédiates appelant à intensifier la lutte pour se débarrasser de l’envahisseur et des collaborateurs. Et puis des mesures à appliquer dès la libération du territoire français.

Véritable projet de société, le Programme prônait la participation des citoyens à la conduite de la nation, leur émancipation sur les forces de l’argent et les mesures destinées à instaurer dès la Libération, un ordre social plus juste.

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Voici les principales mesures. Elles restent d’une édifiante actualité eu égard à ce que l’on constate de nos jours. Comme cette mesure qui devait permettre d’«assurer la pleine liberté de pensée, de conscience et d’expression […] et la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères». A l’heure d’Internet et des trolls, cette mesure prend une résonance particulière.

Sur le plan économique, le Programme prônait l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale – il y a sans doute là aussi, du chemin encore à parcourir.

Cela impliquait «l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ; une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et affranchie de la dictature professionnelle instaurée à l’image des États fascistes ; l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’État après consultation des représentants de tous les éléments de cette production».

Le Conseil National de la Résistance appelait aussi de ses vœux, ce qui fut en partie réalisé, «le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ; le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales ; le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie.»

Le CNR, avec en son sein «les mouvements de la Résistance intérieure, les deux grandes organisations syndicales (CGT et CFTC) et les représentants des principaux partis politiques reconnaissant la France Libre» souhaitait aussi que l’on puisse agir sur le plan social, bien sûr. «Le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’amélioration du régime contractuel du travail ; un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine.» Loin de la précarité, du RSA et de seuil de pauvreté actuel.

«Sécurité, dignité et vie humaine»

Il lui paraissait important également de garantir «un pouvoir d’achat national par une politique tendant à la stabilité de la monnaie ; la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l’organisation de la vie économique et sociale ; un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ; La sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement, le rétablissement des délégués d’atelier.»

Pour le monde agricole, le CNR souhaitait : l’élévation et la sécurité du niveau de vie des travailleurs de la terre par une politique de prix agricoles rémunérateurs, améliorant et généralisant l’expérience de l’Office du blé, par une législation sociale accordant aux salariés agricoles les mêmes droits qu’aux salariés de l’industrie, par un système d’assurance contre les calamités agricoles, par l’établissement d’un juste statut du fermage et du métayage, par des facilités d’accession à la propriété pour les jeunes familles paysannes et par la réalisation d’un plan d’équipement rural»

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Des «prix agricoles rémunérateurs» – on en est encore loin de nos jours, mais aussi «une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours et le dédommagement des sinistrés et des allocations et pensions pour les victimes de la terreur fasciste», selon les terme du CNR. C’est ce programme qui sera effectivement appliqué après la Libération : création de la Sécurité Sociale et des retraites généralisées, comités d’entreprise, nationalisations des grandes banques, des assurances et des grandes entreprises stratégiques pour supprimer les féodalités économiques, création des grands services publics de l’énergie, droit à la culture pour tous, presse écrite délivrée de l’argent et de la corruption, statuts du fermage en agriculture, etc.

Toutes ces mesures pensées dans la clandestinité et appliquées dans un monde qui était à reconstruire, vont structurer l’architecture politique, économique et sociale de la France jusqu’aux années 1980. Époque où le grand souffle libéral, le Marché Unique puis du Traité de Maastricht vont changer la donne et détricoter tous ces acquis.

En votant pour le Traité de Lisbonne contrairement à la volonté des Français qui avaient avaient décidé de dire non le 29 mai 2005 au Traité Constitutionnel, les élus et partis politiques ont ouvert la voie au détricotage du modèle social issu du CNR.

(*) Voir le texte intégral du CNR

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