Dix ans de Maison de Santé à Montsûrs, un projet fou qui a pris – #2

 

lettreebig2-20.jpgENQUÊTE – Satisfaction et sérénité d’exercer la médecine en participant à la couverture médicale d’un bassin de vie de six mille habitants. La Maison médicale de Montsûrs a déjà presque 10 ans. Une bel maturité. Et le bel âge pour faire un bilan. C’est le docteur Eric Jouan qui en est à l’origine, en œuvrant en faveur de l’installation médicale de médecins référents au plus près des populations en déshérence. Retour sur la mise en œuvre de ce projet un peu fou, monté en association de type loi de 1901 puis transformé en SISA, et comme on dit dans le milieu médical, un peu aux forceps.


Par Marrie de Laval


SISA, c’est autour de ce statut que les professionnels de santé à la Maison médical de Montsûrs se sont finalement regroupés. SISA pour Société Interprofessionnelle de Soins Ambulatoires – ambulatoires car non hospitaliers -, organisée par les dispositions de la loi du 10 août 2011 qui concerne les professionnels de santé libéraux exerçant en Maison de Santé Pluri-professionnelle ou en pôle de santé. La SISA permet le regroupement de professionnels médicaux de toutes compétences, comme des médecins, des infirmiers, des dentistes, des kinésithérapeute, etc.

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Du matériel dernier cri : ici une table d’examen

La SiSA autorise aussi et ce n’est pas négligeable, la rétrocession de financements publics entre ses membres, notamment avec les nouvelles rémunérations forfaitaires de la loi Hôpital Patients Santé et Territoires. Ce que le texte de loi appelle les ENMR, les Engagements aux Nouveaux Modes de Rémunération. Bref, ces dispositions sont censées sécuriser le cadre fiscal et social de ces nouvelles pratiques sanitaires et médicales dans le cadre d’une structure spécifique nouvelle, tout en assurant aux patients une présence médicale élargie dans les spécialités mais aussi dans les horaires.

« C’est une autre forme de solidarité entre confrères mais aussi envers les populations qui ne se retrouve plus trop en ville avec le système des gardes confiées trop souvent à des remplaçants », insistent les médecins qui sont présents à cet entretien. Un Décret existe, il s’adresse aux professionnels médicaux, aux auxiliaires médicaux et aux pharmaciens. Il énumère les activités pouvant être exercées en commun dans les SISA et il insiste sur l’obligation de former des stagiaires deux fois l’an, afin de redonner le goût à la spécialité de généraliste avec le secret espoir de relancer les installations notamment en milieu rural.

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Ce système est piloté et maitrisé par l’Agence Régionale de Santé. Il s’agit principalement de trouver un terrain d’entente entre les professionnels et l’administration, dans l’intérêt des patients et celui du contrôle des dépenses de santé. « L’obligation de former des stagiaires paraît plus pertinente et efficace en terme d’installation locale que l’idée d’ouvrir une première année de médecine sur Laval ou une autre ville du département » insiste le docteur Éric Jouan. Ce qui va à l’encontre des mesures préconisées dernièrement par le conseil départemental de la Mayenne.

Entre reliquat d’égoïsmes et révolution de la pratique

Pourtant, au milieu de ce discours médical bienveillant, certaines vieilles habitudes, réflexes et réflexions demeurent. Des vieilles lunes. La forme salariée de l’exercice de la profession médicale est mal vue par le Docteur Jouan. À l’en croire, le dévouement n’y serait pas identique, à cause d’un trop grand confort, pour le médecin salarié. Étonnant!

Pourtant, quelle différence entre un libéral exerçant en équipe, choisissant ses horaires et un confrère salarié, présent dans un dispensaire, avec d’autres, comme à l’Huisserie par exemple? De même, la doctoresse Boisseau-Pecot revient sur l’acquittement de la Cotisation foncière des entreprises (CFE), en remplacement de la taxe professionnelle depuis 2010 sur chaque tête, et non pas sur chacune des associations professionnelles. Une CFE alourdissant les frais engagés par chacun des praticiens – et non pas leur associations respectives – depuis le passage en SISA.

C’est oublié juste que la SISA est une société civile avec une certaine transparence fiscale (faute d’avoir opté pour l’Impôt sur les Sociétés qui se reporte en conséquence sur chacun des associés). Elle se réjouit par contre des bienfaits d’une organisation exigeant la formation de jeunes internes afin de faciliter l’installation de futurs confrères.

C’est que les intérêts ne sont pas les mêmes pour ces deux professionnels. L’une, en pleine maturité professionnelle s’inquiète plus pour ses revenus tandis que l’autre, rassuré sur le maintien d’un cabinet libéral, se réjouit de tout ce qui empêche la désertification médicale.

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La doctoresse Boisseau-Pecot en train d’examiner un bébé

Sur un point, les deux se rejoignent pourtant : ils ne vont pas jusqu’au bout de la démarche de mutualisation globale et générale des moyens et des charges alors que les patients sont rattachés à la maison de santé et non pas à un praticien spécifique. L’exemple reste l’addition d’associations de professionnels selon leur spécialité auprès de la SISA pour que chacun cotise au plus prêt de ses dépenses alors que tout le monde n’exerce sereinement et de façon complémentaire que parce que la SISA existe. C’est encore la pratique libérale avec l’addition d’égoïsmes et d’individualismes qui l’emporte, sur la nécessaire couverture sanitaire des populations.

Le meilleur exemple reste la prise en charge de la facture d’eau au sein de la Maison de santé de Montsûrs. L’essentiel est consommé par l’unique dentiste qui en assume la charge en conséquence. C’est oublier que des dents mal soignées peuvent porter préjudice à la statique (la possibilité de se tenir droit), à la digestion et entrainer d’autres pathologies. Par son action, le dentiste avec ses soins buccaux-dentaires de qualité, participe à la bonne prise en charge du patient par la maison de santé dans son ensemble. Preuve que le patient n’est pas l’unique centre d’intérêt du projet.

Pas d’avenir sans praticien en nombre suffisant

Savoir collaborer en se regroupant et en partageant objectifs et moyens, tout en tenant compte de la satisfaction d’intérêts immédiats avec d’autres sur le long terme va devenir le réel enjeu pour les professionnels de la santé envers les populations.

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Des patients entrant dans la maison de santé de Montsûrs

Seuls 20 % des jeunes diplômés en médecine qui sont à 85% des femmes, s’installent sous forme libérale. Des collectivités, prises par l’urgence d’un désert qui n’avait rien d’imprévisible, construisent des maisons de santé parfois vides de praticiens tandis que d’autres préfèrent salarier des professionnels de santé. Et puis, il y a des médecins qui se regroupent et tentent de nouvelles formules.

Tout ce bouillonnement est symptomatique d’une période de grande incertitude qui pourrait trouver une heureuse conclusion, surtout si le numerus clausus disparaissait. Car il faut bien comprendre que la crise du monde médical et sanitaire ne doit rien à la « faute à pas de chance ». Elle est le résultat de la rencontre d’une volonté politique basée sur une drôle de croyance que l’on pouvait tarir les prescriptions médicales simplement en réduisant le nombre de médecins. Avec l’intérêt bien compris de professionnels tirant l’essentiel de leurs revenus de la solidarité nationale, la Sécurité Sociale, et refusant l’installation de trop nouveaux confrères, concurrents.

Aussi faudra-t-il réfléchir aux conséquences du grand gâchis qui s’annonce : comment vivre bien quand d’autres, et en plus grand nombre, vivent mal ? Et cette réflexion ne se limite pas à la seule couverture médicale.

 

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