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MUSIQUE - Deuxième épisode consacré à l’Ensemble instrumental de la Mayenne (EIM), cette formation musicale créé en 1988 et qui reçoit une subvention unique d’environ 100 000 à 130 000 euros du conseil départemental de la Mayenne. Dans le premier épisode de la série consacrée à l’EIM par Julie Vandard, nous avons appris à connaitre cette formation qui constitue l’une des richesses musicales de la Mayenne. Cette fois et pour l’épisode deux de cette série, leglob-journal a rencontré Mélanie Levy-Thiébaut. C’est une femme qui fait marcher à la baguette la formation musicale et pour cause, elle est « cheffe d’orchestre ». Elle évoque son rôle et nous parle de son travail au sein de la formation musicale, avec « un choix d’œuvres exigeantes » selon elle et « un vrai projet de territoire ». Mélanie Levy-Thiébaut répond à Julie Vandard.

Entretien avec Mélanie Levy-Thiébaut

- leglob-journal : Quel est le rôle du chef d’orchestre dans l’Ensemble instrumental de la Mayenne ?

Mélanie Levy-Thiébaut  : C’est toujours difficile à définir : le chef c’est vraiment un don de soi aux autres. L’idée c’est que tout un orchestre s’abandonne au chef pour épouser son discours musical.

Le chef veille d’abord à la cohésion solfégique, à ce que tout le monde joue ensemble, que les nuances soient bien faites. Il a aussi un rôle d’ingénieur du son : il y a des œuvres où le compositeur veut un accord fortissimo, mais si les cuivres jouent fortissimo ils couvrent les cordes. Au milieu de l’orchestre, le clarinettiste entend le flutiste à côté de lui mais pas forcément les contrebasses de l’autre côté. Il s’en remet au chef pour savoir à quel niveau sonore jouer pour que le tout soit cohérent.

En amont, j’analyse la partition comme un metteur en scène le ferait au théâtre, pour ensuite avoir un vrai discours musical et raconter au public une véritable histoire : que même s’il ne connaît pas Respighi, Botticelli ou Stravinsky, en plus des infos que j’ai données, qu’il comprenne l’histoire où on veut l’emmener. Ce discours musical c’est la deuxième partie du rôle d’un chef.

Et la chose la plus belle et la plus importante, c’est le chef qui fait se transcender les autres : quand un musicien joue mieux avec vous que sans vous. On attend tous la magie du concert, on a beau travailler comme des fous, à un moment donné, c’est le chef qui donne cette envie de dépasser quelque chose, je ne saurais pas mettre un nom dessus, mais le public le sent bien.

L’Ensemble instrumental de la Mayenne accompagné par Manuel Vieillard, lauréat du concours international de piano de Mayenne 2017, le 19 janvier 2018 à Évron - © Mayenne Culture

- leglob-journal : Les arts martiaux vous ont servi à travailler votre gestuelle. De quelle manière ?

Je cherchais la fluidité du mouvement, à respirer de manière très naturelle, je me bloquais beaucoup, je trouvais ma direction trop dure. J’ai d’abord fait de l’aïkido. C’est très circulaire, le mouvement ne doit jamais s’arrêter. Comme en musique : les silences nous servent à rebondir sur le son d’après. Mais je voulais de la force dans la souplesse : je l’ai trouvé en faisant du yaïdo (sabre japonais). Avoir un sabre ou une baguette dans la main, c’est la même chose : c’est un objet transitionnel vers l’autre. La baguette devient mon instrument. J’ai découvert avec le sabre ce que les chefs d’entreprise appellent le charisme, l’autorité naturelle, ça donne beaucoup d’ancrage en fait.

- leglob-journal : Il y a peu de cheffes d’orchestre femmes, comment l’expliquez-vous ?

On ne l’explique pas complètement. A une époque il y a eu beaucoup de pression peut-être de la part des musiciens mais ils ont dépassé le phénomène du genre. Il faut de la bravoure pour aller devant 70 personnes qui vous scannent de haut en bas et de bas en haut. Pour un homme c’est difficile aussi, mais est-ce que la femme, par soucis de son apparence, l’assume moins bien ? Je n’en sais rien. En tant que femme je ne me sens bien dans les orchestres. D’autant que dans les orchestres français, il y a une parité extraordinaire et énormément de femmes. Tout ça devrait être plus naturel, ça avance lentement.

J’ai entendu parler d’un concours pour les cheffes : c’est horrible de ne l’ouvrir qu’à des femmes, elles se battent entre elles ! Je ne suis pas très favorable à ce genre de chose. Je préfère des femmes comme moi qui avancent et disent "foncez, allez y, ça va marcher". Si je peux ouvrir la voie pour d’autres, qu’on me donne un jour en exemple en disant "elle l’a fait à une époque ou c’était difficile", tant mieux. J’ai 53 ans, j’ai commencé il y a vingt-cinq ans, à l’époque ce n’était pas simple.

- leglob-journal : Qu’est-ce qui vous a donné envie de venir en Mayenne ?

J’ai vu une offre d’emploi pour un poste de chef titulaire. Ce qui m’intéressait c’était d’être attachée à un orchestre pour s’investir musicalement mais aussi dans un projet de territoire. On était 42 candidats, et six en finale.

Mon projet a plu. J’ai su après que beaucoup d’autres candidats voulaient monter un ou deux concerts par an, avec 40 musiciens et le tourner dans toute la région. J’ai été la seule à dire qu’il fallait monter plusieurs projets qui changent et qui ne tournent pas. Je n’avais pas une folie des grandeurs de diriger 40 ou 50 musiciens, je le fais dans d’autres orchestres ou je suis invitée. Je voulais de plus petites formations, aussi pour ne pas trop manger le budget et pouvoir faire une vraie saison avec cinq ou six séries par an. Pour le public, l’Ensemble instrumental est présent sur le territoire avec une vingtaine de concerts par an, avec des musiciens différents, et c’est varié. On est sur un répertoire qui va du baroque à la musique contemporaine. Et on allie ça à d’autres arts comme la peinture, ou à d’autres styles comme le folk pour That’s all folk.

Quand je suis arrivée en Mayenne, j’ai vu que les gens étaient assez déchaînés sur la culture et j’ai trouvé ça extrêmement vivant. Je me suis dit "au moins on ne s’ennuie pas, on peut monter des vrais projets".

Mélanie Levy-Thiébaut dirige l’Ensemble instrumental de la Mayenne depuis maintenant trois ans. Elle vient de resigner pour prolonger son contrat - © sybille-walter

- leglob-journal : Comment choisissez-vous les œuvres interprétées par l’Ensemble instrumental ? 

D’abord avec mes envies et l’idée que ce soit des thématiques où les gens se reconnaissent. Cette année je vais faire une promenade d’une Passion à l’autre autour de la Passion du Christ. Chaque thématique est différente, je cherche les œuvres qui peuvent coller en effectif et en subvention. L’argent fait partie des contraintes mais nous pousse à être créateur et à chercher des œuvres adaptées et très pointues. Jouer Carmen c’est super, mais tout le monde connaît. J’ai envie de jouer Stravinsky, Respighi, Sibelius, des œuvres qu’on ne connaît pas forcément, qu’on ne joue pas assez, et que l’orchestre soit un outil pédagogique.

Lire aussi : A quoi sert l’Ensemble instrumental de la Mayenne ? - [1/5] ici

- leglob-journal : Comment travaillez-vous les partitions choisies ? Quelle part de vous y mettez -vous ?

C’est la question essentielle du chef d’orchestre : est-ce que je suis un interprète ? un créateur ? quelle marge de manœuvre j’ai par rapport à un Mozart qui me laisse des indications ? Je ne suis rien du tout par rapport à Mozart, il faut que je transmette le message au mieux de ma compréhension. Et le problème est là : tout n’est pas réglé comme du papier à musique. Par exemple Manuel de Falla, dans le Tricorne indique : "più vivanto ma non troppo", plus vite encore mais pas trop. Alors on fait quoi ?

Mon travail consiste à trouver la raison de chaque évènement musical, pour que je puisse me faire mon idée de l’œuvre et la transmettre, j’espère, le plus proche possible des compositeurs. C’est un vrai travail d’investigation parce qu’ils ne mettent pas tout dans les partitions : il faut essayer de comprendre pourquoi ils ont écrit cette œuvre, dans quel état ils étaient, est-ce que c’était une commande, une note d’amour, etc. C’est passionnant !

- leglob-journal : Les musiciens de l’Ensemble instrumental de la Mayenne souhaiteraient avoir plus de répétitions. Et vous ?

Les musiciens veulent de plus en plus répéter, c’est très bon signe, ça veut dire que je les emmène vers des choses de plus en plus exigeantes, et qu’ils ont envie d’y aller. Ils sentent que l’orchestre a beaucoup progressé, c’est très positif. Pour chaque série, on fait deux répétitions, une générale et un raccord, soit une dizaine ou une douzaine d’heures ensemble, sachant qu’ils se sont préparés avant personnellement.

Financièrement, plus je mets de répétitions, moins je peux faire de concerts. Si on rajoute une répétition à chaque série il faut en enlever une. C’est dommage pour le public et pour une subvention qu’on peut utiliser pas pour notre confort à nous, mais pour le public, pour être présent sur le territoire. Et être tous dans ce petit état d’inconfort, c’est pas mal parce qu’au concert il y a une attention, un challenge, les musiciens ne sont pas au fond de leur chaises. Je ne veux pas les mettre en danger, mais on arrive à trouver un bon équilibre.

De plus, on travaille en binôme avec les conservatoires, les musiciens de l’orchestre sont professeurs. On nous demande de ne pas mettre de répétitions tel après-midi car ils sont pris pour orchestre à l’école ou pour leurs cours, et qu’on a dit aux directeurs qu’on les libérait.

- leglob-journal : Vous présentez vos concerts : est-ce un moyen de communiquer avec le public, qui voit le chef surtout de dos ?

Je me sers de mon corps pour sentir le public, ça ne me manque pas de ne pas le voir, je me sens en symbiose avec lui. Mais les gens viennent après une journée de travail, ils n’ont peut-être pas mangé, et si on leur balance du Stravinsky, du Respighi et qu’ils ne savent rien du tout —et ils ne sont pas obligés de savoir—, c’est un peu raide quand même.

Il y a quelques années je pense qu’on a perdu pas mal de public en leur balançant des œuvres compliquées où ils n’osaient pas dire qu’ils ne comprenaient pas, qu’ils ne connaissaient pas. Le Respighi /[joué lors du Son des Pinceaux lors de la précédente saison]/ je ne le connaissais pas avant de l’avoir dirigé. Systématiquement, je fais des introductions, c’est plus respectueux pour ceux qui osent pousser la porte d’une salle de concert. Quand on va au musée on prend des audioguides, on ne peut pas le faire en musique, il faut trouver une autre forme.

- leglob-journal : Comment est l’ambiance dans l’orchestre ?

Ce qui est extraordinaire quand on est chef titulaire, c’est qu’on les connaît de mieux en mieux, on a une histoire commune, c’est ma quatrième année. Notre contrebassiste, Olivier Léturgie a un humour extraordinaire, Philippe Martineau [Clarinette, qui fera l’objet d’un prochain article] détend énormément l’atmosphère, etc. Chaque personnalité œuvre pour le collectif.

Ils sont de plus en plus exigeants, ils peuvent être des fois un peu plus stressés parce qu’on a des programmes difficiles, mais ils ont envie de faire, qu’on aille boire un pot ensemble, qu’on joue en plein air, etc. On a une commission d’orchestre, s’il y a un problème on en parle ouvertement.

Je veux que le collectif marche. Si le collectif est désagréable avec moi, c’est eux qui ont raison parce qu’ils sont en collectif et que ça marche entre eux, et c’est à moi de me remettre en question. Je préfère un collectif qui fonctionne parce que j’ai un vrai miroir en face de moi.

Sonia veille à ce que le traiteur soit bon, que les loges soient bien installées, qu’on soit bien accueillis. La logistique aussi contribue à cette bonne ambiance.

Je les aime. On a renouvelé le contrat parce que ça marche bien. C’est un honneur et une grande grande joie. Si un jour il n’y avait plus de joie, je partirais, même avant la fin de mon contrat. Ce qui m’anime c’est l’humain, la joie, le plaisir de se retrouver.

Propos recueillis par Julie Vandard

Prochainement sur leglob-journal, Florent Billy évoquera son parcours et son rôle du premier violon.


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« Etre chef, c’est un don de soi aux autres » - [2/5]

Publié le: 23 août 2018
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