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À travers des paroles, c’est le film de leur histoire. Il s’agit de rétablir dans leur dignité des hommes, des femmes, des enfants qui se sont résolu à quitter tout ce qui faisait leur identité pour espérer s’assurer la vie sauve. Pourtant il est très difficile d’évoquer les parcours de migration. Par pudeur peut-être, les personnes déplacées, enfin en sécurité privilégient l’avenir et refusent de revenir sur « tout ça. C’est trop douloureux » et nous n’avons pas vocation à faire dans le voyeurisme. Leglob-journal a rencontré ceux qu’on appelle des « migrants ». Témoignages

Par Marrie de Laval

L’exil pour Royaume, ou pour une République #3

Des Mineurs Non Accompagnés - (c) Photo leglob-journal

Pourquoi les représentants de l’État utilisent-ils des termes répressifs, empêchant dans le cas du camp de Grande Synthe toute implantation,comme nous l’avons vu dans un article précédent, alors que selon les témoignages recueillis sur place il est possible de faire des choses sans léser qui que ce soit et même, gagner des points contre les réseaux mafieux des passeurs ?

Ce discours officiel volontaire, déterminé, viril pour ne pas dire guerrier relève en tout cas de la posture. En reprenant le discours extrémiste et xénophobe, depuis 2002 et la fermeture du centre de Sangatte, les gouvernements successifs ont espèré contenir le vote d’extrême droite. Expliquer aux populations en grande précarité économique et sociale que d’autres personnes, des migrants, bénéficieront d’un secours qu’eux mêmes estiment se voir refusé représenterait pour les autorités une véritable gageure.

La traversée de la Méditerranée, sur une « si frêle et si petite embarcation »

Stigmatiser des migrants est facile : en divisant les populations les plus fragiles, elles ne feront pas bloc localement ou au niveau mondial pour contester des mesures économiques, sociales et législatives qui les fragilisent encore un peu plus, toutes.

« [...] Le droit à la vie, à la liberté
et à la sûreté »
Art.1*

Pour retrouver leur dignité, ceux qui ont fuit leur pays veulent participer économiquement à la prospérité de nos territoires et tous parlent de rentrer chez eux « après tout ça ». Malheureusement, les personnes en demande d’asile ou de protection sont interdites de travail durant l’instruction de leur dossier. L’idée est de ne pas leur permettre de s’installer et de s’intégrer. Il s’agit de ne pas leur permettre de prendre souche, s’établir, d’avoir des enfants scolarisés alors qu’ils risquent d’être déboutés et reconduits dans leur pays d’origine. Mais, de leur point de vue, être demandeur de secours économique est préjudiciable à l’estime de soi, surtout dans les pays valorisant l’image de l’homme, pilier économique de la famille, pourvoyeur du statut social. Demander de l’aide est une épreuve. Un travail de résilience avec le soutien de diverses associations est alors primordial.

Qu’est-ce qu’un demandeur d’asile ? C’est un ressortissant d’un pays étranger ayant présenté une demande de protection internationale visant à obtenir le statut de réfugié ou la protection internationale à une autorité compétente qui l’a enregistrée. Il est alors en possession d’une attestation de demande d’asile en cours de validité. En France, l’autorité compétente est l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides ).

Selon le document relatif au schéma régional d’accueil des demandeurs d’asile que nous avons analysé dans un précédent article « Les demandeurs d’asile qui arrivent actuellement dans la région des Pays de la Loire sont majoritairement des hommes isolés originaires de Somalie, du Soudan, d’Érythrée et du Tchad. Ils représentent 40% des demandeurs. Cette typologie est récente. Avant 2014, les demandeurs d’asile étaient plutôt originaires des pays de l’Est (Russie, Tchétchénie, Azerbaïdjan, etc. ) arrivant avec leurs familles, souvent nombreuses.

Depuis 2013, plusieurs dispositifs particuliers ont impacté la demande d’asile. La région a donc assuré l’accueil de syriens dans le cadre du programme de réinstallation signé en 2008 avec le Haut-Commissariat aux réfugiés, et d’irakiens, dans le cadre du dispositif visant à venir en aide aux minorités chrétiennes persécutées en Irak.  »

« Le droit de quitter tout pays,
y compris le sien, et de revenir [...]. »
Art. 13*

En période de troubles, quand on est membre d’une minorité quelle qu’elle soit, comme Walid et sa famille, on apprend vite à ses dépens que cela met rapidement sa vie et celle de ses proches en danger.

Avant la guerre, pour vivre correctement en Syrie, il fallait cumuler les emplois. Walid que nous avons rencontré en Mayenne était tout à la fois professeur de français, directeur d’un établissement d’enseignement, petit propriétaire terrien bouilleur de raki et restaurateur pour les touristes de passage à Apamée. Son épouse l’aidait. Ils ont trois enfants, deux garçons et une fille.

La petite ville de Squelbieh, au sud de l’antique cité d’Apamée, abrite majoritairement des populations chrétiennes. Au début du printemps arabe syrien, la ville a recueilli des réfugiés de toutes confessions. De 2011 à 2015, à la suite d’attaques sur la cité avec des roquettes et après des rançonnages, les civils ont entrepris de faire des tranchées et ériger des remparts avec des sacs de sable afin de limiter les risques et les dégâts.

En décembre 2012, la famille reçoit une carte de vœux d’amis français ayant fréquenté le restaurant. « Nous suivons les évènements. Que pouvons-nous faire ? » écrivent-ils. « Sauvez notre deuxième fils ! » répond la famille.

Sourire d’un enfant innocent

Cela se fera. Le jeune garçon de 15 ans a pris l’avion seul et a été recueilli en Mayenne, totalement pris en charge par la famille d’accueil. Son parcours scolaire est remarquable : il a finalement intégré Sciences-po.

En Syrie, tout s’est aggravé durant l’été 2015 avec des bombardements incessants de nuits ou de jours. « Nous avions de la chance, nous avions une cave pour nous y réfugier  » raconte Sanaa, son épouse. Leur fille, née en 2002 a « appris à courir dans les escaliers, à courir très vite ».

« C’est à ce moment-là que décision a été prise de quitter le pays ». Il a fallu tout vendre, racontent-ils, et dans de mauvaises conditions. « L’argent a permis d’organiser le voyage en intégrant un convoi de voitures, par sécurité, jusqu’au Liban », (frontière la plus proche, près de 200 km), puis prendre l’avion pour sortir du Liban et atterrir à Paris. Quelques semaines avant l’attaque du Bataclan, avec un relais entre connaissances françaises, il a été possible de rallier la Mayenne et retrouver le garçon arrivé plus tôt.

Les amis français les ont hébergés et aidés dans leurs démarches durant un an. Dans leur logement actuel, si chacun a sa chambre, la chambre parentale accueille un lit supplémentaire pour la jeune fille, encore parfois en proie à des cauchemars. Pourquoi cette ville a-t-elle été ciblée en particulier« par les troupes venant du sud [De l’Arabie Saoudite, via l’Irak ou la Jordanie NDLR], comme depuis toujours », à chaque « invasion » ? «  Parce qu’elle abrite une population majoritairement chrétienne et que les troupes de DAECH et autres organisations islamiques veulent absolument ré-islamiser les terres en rachetant à vil prix les propriétés des candidats à l’exil. C’est en totale contradiction avec notre histoire. En perdant nos titres fonciers, ils pensent nous priver de tout espoir de retour.  », détaille Walid, le père.

Le fils aîné, étudiant en médecine est encore en Syrie. « Il est dans une zone soumise à des bombardements intensifs de la part des troupes de Bachar el Assad (La Ghouta) ». La famille reste en contact téléphonique quotidiennement. Toute la journée, le programme d’une chaîne d’information continue tourne en boucle pour suivre au plus près les évènements.

« Devant la persécution,
toute personne a le droit de chercher asile
et de bénéficier de l’asile en d’autres pays. »
Art.14*

Damien Carême, le maire de Grande Synthe (Nord), explique : « j’ai croisé la route d’un irakien qui voulait passer en Angleterre. Il m’a expliqué que c’était la deuxième fois qu’il cherchait à s’y installer (Pas forcément sa deuxième tentative pour traverser). Il avait fui une première fois son pays, il y a des années. Finalement, il avait ouvert un petit restaurant chez les Anglais. À la suite du printemps arabe, il a regagné son pays, en éclaireur pour la famille. Hélas la situation s’est détériorée. Il a dû fuir une nouvelle fois. Il s’est retrouvé coincé en Calaisis.

Autre cas, tout aussi emblématique. Il s’appelle James. Il est né au Congo, en 1986. Son père est un avocat important mais après des menaces, celui-ci est tué en 1997 quand James a 11 ans. L’enfant fuit avec sa mère au Gabon et connaît la vie dans les camps de réfugiés gérés par le HCR (Haut commissariat aux réfugiés). Il demande et obtient la nationalité gabonaise, fait sa vie en se spécialisant dans l’action humanitaire et se marie avec une gabonaise.

Mais tout se complique quand le gouvernement exige d’être politiquement soutenu par l’Organisation non gouvernementale qui les emploie tous les deux. « Devant le refus de la structure d’accéder à la demande du gouvernement, en mesure de rétorsion, je me suis vu déchu de ma nationalité gabonaise et j’ai été emprisonné ». Son épouse parvient à le faire libérer puis à le faire sortir du pays. Il arrive en France à l’âge de 30 ans et connaît de nouveau l’exil et la vie des migrants. Après avoir été inquiétée par le pouvoir, la jeune femme, parvient elle aussi, à le rejoindre.

A travers ces exemples, les statistiques migratoires s’effacent et nous permettent de découvrir des femmes et des hommes embarqués dans des histoires qu’ils ne méritent pas de subir. Ne leur compliquons pas l’existence. Ne renions pas les idéaux qui nous ont fait élaborer des textes et des conventions internationales qui prennent soins des populations les plus exposées aux risques géopolitiques dont nous sommes parfois à l’origine.

*DUDH 1948 : Déclaration Universelle des Droits de l’Homme signée en 1948, après la Seconde guerre mondiale


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L’exil pour un Royaume, ou pour une République #3

Publié le: 2 avril 2018
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