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Alain, un SDF, ira en prison pour avoir, il y a quelques jours, mis le feu volontairement au local d’accueil des sans-abris de Craon construit par la Communauté de communes qui s’est porté partie civile. Il a été condamné en comparution immédiate le lundi 23 octobre 2017 à deux ans d’emprisonnement dont un avec sursis mise à l’épreuve. Avec obligation de soins. Jusque-là rien de plus banal. Des soins qu’il trouvera derrière les barreaux. Et de la prison pour Alain 52 ans qui pourra ainsi passer l’hiver au chaud a plaidé le représentant du ministère public. Derrière ce simple fait-divers, se cache un épineux problème de société. Le regard que la société porte, ou ne porte plus sur les SDF.

Par Thomas H.

« On aurait dû juger ce prévenu en prenant plus de temps que la simple comparution immédiate » a dit d’emblée le vice-procureur de la République de Laval en entament ses réquisitions. « Cet homme est coupable, sans aucun doute ; il a mis le feu au local par deux fois, et il ne reste plus rien ; C’est très grave ! Mais il s’agit d’un homme seul, d’un homme en colère, de quelqu’un en errance dans tout les sens du terme ! (...) » Yann Le Bris se penche sur le micro pour dire que « la vie de cet homme se résume simplement à trouver un endroit pour s’abriter. Et cet homme en colère a mal dirigé sa colère, contre une collectivité locale qui fait des efforts importants pour aider des gens comme lui ; des êtres humains qui sont en très difficultés. »

La salle du Tribunal est vide en ce lundi après-midi. Neuf personnes seulement dans la grande salle d’audience en correctionnelle. Un endroit démesuré pour un homme seul. Sont là, trois magistrats du siège, un procureur, une greffière, une avocate de la défense, trois policiers, un seul journaliste et Alain dans le box des prévenus. « Mon but était de tout cramer, explique le prévenu, j’en avais marre, marre ! Je n’avais jamais de place, et il y en avait que pour les sans-papiers, les étrangers... » Le SDF qui a fait des séjours en hôpital psychiatrique, il y a une quinzaine d’années raconte son quotidien : « on dort sur des cartons dehors... on essaye de survivre, et on vous crache dessus...  »

« À Craon, le 115 n’a plus de structure d’accueil en raison de votre geste ; déjà qu’il n’y en a pas beaucoup en général, mais maintenant il y en a plus à Craon...vous avez de la famille ?  » Le Président qui se part d’un ton plutôt bienveillant regarde Alain droit dans les yeux. Il répond que son seul contact, c’est un fils.

« Les gens ne nous voient plus »

« Mais ce n’est pas son rôle à mon fils, de m’aider ! Il a une fille à élever...Vous savez dans les petites structures, on vous donne trois euros et une boite de cassoulet, pour quelqu’un qui n’a pas manger depuis 15 jours ! Et puis vous repartez, et vous êtes dehors, il pleut, il neige, il y a des gens qui ne vous regardent même plus...  » Le magistrat, entouré de ses deux assesseurs silencieux assis en face d’Alain, fait remarquer qu’il y a une partie de l’Allocation Adulte Handicapé qui se dépense en alcool. Le prévenu a déjà été l’objet d’une tentative de sevrage.

Le procureur de la République termine ses réquisitions. « Il faut entendre sa colère, certes exprimée avec ses mots, maladroitement, mais avec une très grande sincérité » Il ajoute : « Il faut qu’il y ait un regard. Il faut que la société porte un regard sur toutes ces personnes qui sont en dehors de la société  ».

Le ministère public demande deux ans dont un avec sursis et mise à l’épreuve et obligations de soins. « Parce que la culpabilité est là, et les faits sont graves. » Alain est allé lui-même à la gendarmerie pour se dénoncer relate le président. « J’avais des remords » répond le prévenu. Le temps de la détention d’un an ferme sera sans doute réduit à six mois avec les remises de peine comme pour tous les détenus, à moins qu’il ne se comporte mal en prison. « Ce temps, commente le Procureur, permettra de mettre à profit des systèmes d’accompagnement et notamment sociaux, de façon pérenne pour retrouver sa place dans la société  ».

Alain ne le dit pas, mais il est sans doute soulagé derrière la vitre du local sécurisé où il comparait, mais sans les menottes, entouré de ses trois policiers. Il dormira ce soir en prison. Son avocate parle pour lui, « la détention, c’est très bien, ça fait deux jours qu’il est détenu ; pour mon client, c’était un appel au secours cet acte ; il ne voulait pas détruire le local SDF. Quand je lui ai montré les photos, il s’est écrié « Ah oui, c’est vraiment détruit !... Quand il a allumé son briquet, il ne s’attendait à ça ! »

« L’aider à s’en sortir ! »

L’avocate conclue son intervention en posant une question en direction du tribunal : « était-il en pleine possession de ses moyens au moment des faits ? » Et d’ajouter à l’adresse des magistrats qui vont délibérer dans un instant : « il faut vraiment l’aider à s’en sortir ! »

Alain, le SDF sera mis à l’abri en prison. Il devra pendant sa détention en maison d’arrêt « abandonner l’alcool, s’établir par la suite dans un domicile fixe, et indemniser tout ou partie de la victime » énumère le magistrat, à savoir la communauté de communes du Pays de Craon. Le Président du Tribunal rajoute en s’adressant toujours à Alain : « le but de cette sanction, vous le comprenez bien, ce n’est pas au bout de la prison de sortir avec votre petit balluchon comme ça, vous serez suivi par le juge de l’exécution des peines, et si vous respectez les obligations vous n’aurez pas à subir l’année supplémentaire de prison. » Et le magistrat de résumer : « un, il s’agit de vous poser, deux, de vous sevrer et puis de vous requinquer... » Et comme Alain n’avait « rien à ajouter », comme l’exige la loi le prévenu parle en dernier, « alors, annonce le président du tribunal, la séance est levée !... »


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Publié le: 23 octobre 2017
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