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À l’époque antique, le mot latin tripalium désignait un instrument de torture. Mais il est aussi, aujourd’hui, à l’origine du terme travail. Est-ce à croire que le travail est un instrument de souffrances ? Pour y répondre, le 10 novembre dernier, la librairie Corneille de Laval prêtait ses locaux à un débat au titre évocateur : Quel est le sens du travail aujourd’hui et demain ? Pouvant paraître surprenant, le choix de ce lieu pour discourir d’un sujet aussi important pourra se comprendre, notamment par la réémergence de la littérature et du roman social. Mais, là, ce n’est pas de récit romanesque qu’il s’est agi.

- Par Ambroise Dozier

Le casting a de quoi surprendre et la distribution des différents rôles apparaît très incertaine : l’auteur de cette pièce de théâtre en 3 actes n’est autre que le comité local Nouvelle Donne Mayenne. Autrement dit, il s’agit bien d’une réunion politique à laquelle nous assistons. Parmi les personnages principaux, citons d’un côté, le président du Medef Mayenne, Samuel Tual, que les personnes les plus engagées du public imaginent déjà qu’il pourrait être le méchant de l’histoire, et de l’autre, trois héraut du peuple, Maël Rannou ( Responsable Europe Écologie Les Verts 53), Nicolas Chomel (du Réseau Salariat) et Jean-Baptiste Coutelis (du bureau national de Nouvelle Donne). L’ensemble est animé par un narrateur habitué du déroulement de ce genre de récit, Claude Guioullier (du CEAS 53, le Centre d’étude et d’action sociale de la Mayenne).

La nouvelle semble écrite, mais elle nous réserve de très nombreux rebondissements, chaque intervenant faisant part d’un réel humour de circonstances. Ainsi, Samuel Tual porte-t-il un pull rouge vif comme pour s’accorder avec les couleurs politiques de ses co-débatteurs. Plus tard, dans une envolée lyrique assez inattendue, l’un d’eux, relevant l’un de ses propos sur le salariat, le qualifiera de « marxiste ». Le ton est gaiement donné.

Quel est le sens du travail aujourd'hui et demain ?

Le modérateur ouvre donc le débat. Le premier acte de cette représentation doit permettre à chaque intervenant de donner sa propre définition du travail : sans ambiguïté, il s’agit d’un concept qu’ils interprètent bien différemment.

Pas de consensus autour du mot travail

Tous sont d’accord pour affirmer que le travail se démarque de l’activité, de l’emploi, de la profession et du métier, mais pour le reste, le consensus n’y est pas. Si pour l’un d’eux, le travail apparaît notamment comme une activité réputée produire une valeur économique, des richesses et des emplois, pour les autres, le travail est une convention sociale et politique.

Nicolas Chomel, le plus virulent dans ses propos, cible rapidement le Medef et le capitalisme et considère que l’Homme n’est qu’une ressource pour les entreprises au même titre que les machines. Le problème, dit-il, est « que les salariés n’ont pas d’emprise sur leur travail, mais juste sur leur pouvoir d’achat.  » Sa solution, certes louable, est que tous les salariés devraient disposer d’un droit à une qualification progressive au fil de leur carrière. Chaque intervenant s’accorde cependant pour dire que le sens du travail a changé et que certaines activités comme le bénévolat ou l’accompagnement familial mériteraient à juste titre d’être valorisées.

Le second acte de cette joute verbale devait permettre d’évoquer les questions d’employabilité et d’utilité. Pour Maël Rannou, la compréhension du sens à donner au travail doit avant tout passer par la distinction entre travail et rémunération. Selon lui, « l’utilité n’est pas un vecteur objectif, de par le fait qu’il est évolutif.  » C’est l’occasion pour Samuel Tual d’évoquer le statut des indépendants, notamment des autoentrepreneurs, « qui crée leur propre activité et qui négocie leur travail  ». Aucun des quatre débatteurs n’y est favorable, mais pour des motifs différents.
Le patron d’Actual rappelle que 70 % des autoentrepreneurs ont déjà un contrat de travail par ailleurs, alors que le représentant du Réseau Salariat, qui a le goût des formules fortes, affirme, quant à lui, que ces gens sont « les tacherons du 19e siècle.  » De son côté, Jean-Baptiste Coutelis fait lever quelques rares voix dans le public, lorsqu’il affirme que le contrat de travail est « un acte de subordination  », tout en affirmant qu’il n’est «  pas contre le lucre  ». Sans aucun doute, deux mondes totalement différents sont en train de se confronter et ce dernier intervenant forme peut-être une troisième voie. Pas sûr pour autant que les forces soient sur le point de s’équilibrer.

L’idée d’un revenu universel

Le troisième round de ce combat d’idées aura porté sur la question de la conception du travail comme un droit. C’est très certainement le sujet qui restera le plus à approfondir aux vus des relances des questions du public sur le sujet. Si cette conception semble acquise dans des pays comme la France depuis la déclaration des Droits de l’Homme, Samuel Tual précise qu’il faut aussi mieux considérer sa contrepartie qui est celle de devoirs à l’égard d’institutions comme la Sécurité Sociale ou le Pôle Emploi. Ce rapport au droit fait également dire, non sans une certaine intelligence, à Nicolas Chomel que le sens du salaire a, lui aussi, changé. Ainsi, disposons-nous de congés payés. Il conviendrait donc de dissocier le salaire de l’emploi, ce qui revient là encore à justifier l’idée du revenu universel. Ce dernier est d’ailleurs conçu par Maël Rannou comme une « libération de la contrainte du salaire.  »

Beaucoup d’idées contradictoires fusent alors, les avis s’opposent également sur l’image du travail : comme son origine étymologique l’affirme, le travail est-il dévalorisant et dévalorisé ? «  Le travail est l’essence de l’Homme et ce qui a participé à son développement » constate le président du Medef Mayenne rappelant par là même que selon lui, le travail ne se partage pas.

« Le plus gros fonctionnaire du pays, le Medef »

S’ensuivent alors des échanges plus divergents et plus tendus encore sur la question des 35h et du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) dont le public n’aura probablement pas su quoi en retenir. On notera pour poser le ton de cet échange en particulier ces quelques mots de l’élu EELV : « les 35h ont été efficaces. Le plus gros fonctionnaire du pays, c’est le Medef !  » Pour Samuel Tual, le problème est clairement ailleurs et c’est la financiarisation excessive de la société qui est responsable de nombreuses dérégulations des marchés, même si toutes les entreprises n’ont pas les mêmes préoccupations.

Au final, dans ce riche et dense débat d’idées qui aura duré près deux heures, de nombreux clichés (trop peut-être) ont été évoqués, mais il n’y aura eu ni méchants, ni gentils, uniquement des hommes (pas de représentante féminine au passage !) avec des postures et des relations au travail très différentes, mais ayant malgré tout une préoccupation humaniste commune : la dignité humaine. A ce titre, ce débat s’inscrit pleinement dans les échéances présidentielles des prochains mois.

Les candidats doivent comprendre que le travail n’est pas un concept, mais bel et bien une réalité, parfois appréciée, parfois éprouvée, pour des millions d’électeurs français. Travailler c’est écrire l’avenir, autant dans le domaine personnel, familial qu’en terme d’engagement pour la collectivité. Travailler, c’est réussir à faire quelque chose de sa vie, c’est vivre dignement. Travailler, c’est viser l’épanouissement et l’émancipation. Ainsi, Henri Salvador chantait-il : «  Le travail, c’est la santé…  ». Certes, mais pas sûr que de ne rien faire permet vraiment de la conserver !


3 commentaires
  • Juste un petit bémol ou un dièse, a chacun ses paradigmes ! Le tri-pallium a été emprunté par les Romains aux Grecs qui se servaient de cet instrument agraire , composer de trois pieux (tri pallium), pour contenir le bétail (le soigner , le ferrer , le marquer...). C’est plus tard qu’il servit à punir les esclaves désobéissants ! Instrument de torture devenu !

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    • il est vrai qu’utiliser un instrument pour ferrer et marquer un animal devait être un plaisir et non une torture... Tout n’est pas qu’une question de présentation spectaculaire ou de mise en scène ;-) Pour avoir un bilan instructif sur l’origine du mot "travail", je vous invite à lire les travaux du linguiste suivant : André Eskanazy, « L’étymologie de « travail » », Romania , 2008, tome 126, n° 3-4, pages 296-372. Certes, cette origine fait débat, mais en attendant mieux, elle a intégrer le langage populaire et ce point ne me semble pas être l’essentiel pour le rédacteur de cet article. Bonne lecture et longue vie au Glob’Journal !

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Le Tripalium : douloureuses réflexions sur le sens du travail pour l’avenir

Publié le: 14 novembre 2016
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