| Retour à la Une
leglob-journal
Journal d'informations, d'investigations, d'analyses et d'opinions sur la Mayenne

ENQUÊTE - Curieusement, alors que le volume de lait collecté reste identique, que la production de lait conditionné en briques, en poudre, ou transformé en yaourts sont bien présents dans des rayons des grandes surfaces, le beurre manque cruellement depuis près de 3 semaines. Cela a commencé avec les marques des producteurs présents sur les marchés internationaux, obligeant les consommateurs à se rabattre sur des appellations plus locales ou sur des produits biologiques, voire sur de la margarine. Enquête auprès des acteurs de toute la filière.

- Par Marrie de Laval

Selon la taille et la puissance économique des acheteurs, la crise d’approvisionnement faisant suite à la hausse continue de la matière transformée qu’est le beurre n’a pas les mêmes conséquences. Car c’est bien la capacité à payer (ou faire payer) le produit qui pose problème, surtout s’il est compliqué de répercuter la hausse au client final, selon la proportion nécessaire à l’élaboration du produit transformé. À titre d’exemple, l’usine Bridor de Louverné tourne sans soucis, assurée d’être livrée en beurre. «  Les prix commencent à être tels que nous cherchons constamment de nouveaux fournisseurs » explique le directeur de la production au siège de la marque. « Pour autant, nous négocions pour des volumes livrés à l’année, avec des prix négociés une fois l’an ».

Cela devient plus tendu pour les boulangers de quartier. Ils achètent chaque semaine entre 30 et 50 kilogrammes de ce qui devient un véritable produit de luxe, pour confectionner gâteaux et viennoiseries. Plus spécifiquement, pour cette profession, après avoir connu la crise de l’amande, du cacao puis du blé, voici celle du beurre !

Un marché déséquilibré

Le prix au kilo va bientôt flirter avec les 10€ alors que la hausse n’est devenue une vraie source d’inquiétude que depuis avril 2017. « Comment oser répercuter la hausse ? » s’interroge par exemple Sandrine Ribot, une boulangère en centre-ville de Laval. « Pour l’instant nous faisons le dos rond, parce que la matière n’entre que pour un faible pourcentage dans nos préparations mais avec les fêtes de fin d’année, puis la vente des galettes des rois, par exemple, cela risque d’être difficile. Certains clients vont se restreindre. »

Pour les grandes enseignes (telles que LIDL ou Carrefour, les magasins Leclerc n’ayant pas souhaité répondre à nos questions), toutes les GMS (Grandes et moyennes surfaces) admettent que le produit connaît une hausse depuis avril 2016, soit un an avant que les consommateurs - les acheteurs du bout de la chaine - observent le phénomène. L’explication viendrait d’une baisse de production au niveau mondial à la suite de sècheresses, impactant la qualité des fourrages et amoindrissant la collecte du lait. Une conjoncture couplée à une nouvelle demande de la part du continent américain réhabilitant la consommation du beurre longtemps banni pour cause de cholestérol, sans oublier l’effet de mode asiatique en faveur des viennoiseries, comme en Chine.

Donc, le produit beurre contrairement à ce qu’affichent les enseignes des grandes et moyennes surfaces, n’est pas en rupture. Il n’est juste plus présent dans les linéaires, au grand dam des particuliers. Sollicitées, les laiteries Sodiaal Union, de Mayenne, Vaubernier de Martigné et Martin de Montsûrs ne souffrent pas, elles, d’approvisionnement en lait, matière première du beurre. Lactalis n’a pas souhaité donner suite à nos demandes.

Le véritable problème : l’ouverture des négociations annuelles chez les GMS

En fait, si le beurre fait défaut, c’est qu’il est devenu un véritable enjeu entre les négociateurs. Nous sommes en pleine saison de guerre des prix et des profits. Depuis le courant du mois de septembre, les acheteurs des plateformes des enseignes ont envoyé leurs « lettres d’intentions » annonçant leurs stratégies commerciales. Souvent, l’argumentaire repose sur le slogan en faveur de la défense du consommateur et de son pouvoir d’achat. « le client est au cœur de notre préoccupation » par exemple. Sous des annonces flatteuses et philanthropiques, seules comptent les exigences du pôle financier de la chaine de magasins. Il s’agit de fixer un prix d’achat pour la plateforme, en fonction des marges définies par le siège, en contrepartie de quoi, le producteur disposera d’une visibilité dans les linéaires avec une certaine capacité à animer des promotions, pour un nombre de références sur diverses marques de son catalogue.

Depuis la loi Hamon (mars 2014), puis la loi Sapin II (décembre 2016), si les négociations sont mieux encadrées par les pouvoirs publics sur les conditions générales de vente et celles des achats, il n’en demeure pas moins que les enjeux du marché concernent des millions d’euros. Le poids des négociateurs s’entend en capacité à imposer son point de vue à l’autre. Un fournisseur détenant 45 % du marché sur une référence a plus de facilité vis-à-vis d’un acheteur qui sait que le client exigera une certaine présence du produit de la marque en rayon.

Le beurre est actuellement très demandé dans des pays qui l’avaient banni de leur consommation (USA) ou qui ignorait son existence (Pays d’Asie). Son prix grimpe. Les fabricants veulent effacer les mauvaises années de surproduction à la suite de la disparition des quotas et de la libéralisation du marché dans les années 2000. Les grandes surfaces cherchent à préserver leurs marges au cours des négociations qui devront s’achever par la signature des contrats annuels le 28 février prochain. Les « vides » en rayonnage concernent prioritairement les grandes laiteries présentes à l’international alors que les plaquettes des producteurs exclusivement nationaux et les marques de magasins tentent de satisfaire la demande.

Contactée, la DGCCRF, la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, explique n’avoir fait l’objet d’aucune saisie, via son médiateur, pour cause de rupture contractuelle dans l’approvisionnement des clients. Donc, les contrats signés en février 2017, arrivant à terme en février 2018, seraient actuellement encore correctement honorés. Assistée de Christophe Langlais, enquêteur référent produits laitiers du service Concurrence, Consommation et Répression des Fraudes, et reprenant les propos du ministre, la directrice-adjointe de la DDCSPP (Direction de la cohésion sociale et de la protection des populations en Mayenne), Laurence Deflesselle insiste sur « l’absence de pénurie », dans le sens d’une perte de récolte par exemple.

Le beurre peut se conserver et même se congeler. Alors à défaut d’une explication plus satisfaisante, il ne paraît pas déraisonnable de penser, comme le prétendent la FNSEA et les JA (Jeunes Agriculteurs) lors d’opérations coup de poing (cf photo ci-dessus à droite) que des enseignes tentent ce qui ressemble à un coup de force dans ces négociations pour ne pas avoir à subir un bond de près de 80 % d’augmentation. Car ce serait une hausse qu’il faudrait ensuite appliquer aux consommateurs. Reste à savoir ce qu’il advient des livraisons qui ne parviennent pas jusqu’à nos cuisines !


Réagir

Le beurre de la discorde, et l’argent du beurre

Publié le: 5 novembre 2017
- Lire aussi d'autres articles de la rubrique: leglob-mayenne
53 Agroalimentaire Consommation MarrieDeLaval
Acteur et vecteur de la Pensée critique en Mayenne : leglob-journal
A lire également sur votre Journal en ligne
leglob-journal, votre journal indépendant en ligne - Informations, Analyses, Opinions en Mayenne - Nous contacter : redaction@leglob-journal.fr
© leglob-journal 2017 - Mentions légales - Editorialisé avec SPIP - se connecter - RSS RSS