Mai 68 à Laval – être normalien et rêver d’un monde meilleur

 

christianpelloquin_portraitok.jpgMai 68 – Christian Pelloquin est étudiant l’École Normale (EN) de Laval rue de la Maillarderie, quand il écoute, subjugué, ce qui se passe à Paris au Quartier latin ; les affrontements entre étudiants et forces de l’ordre sur les radios qu’on appelait à l’époque « périphériques ». C’est le début des « Évènements de Mai 68  ». Loin de la capitale, de l’effervescence parisienne ou des grandes villes, à Laval, mais la mayonnaise va prendre rapidement. Témoignage de ce normalien et ex-soixante-huitard. Le lavallois Christian Pelloquin se souvient pour leglob-journal.

Par Thomas H.

« Les manifs, les barricades, on a écouté ça une nuit entière sur les radios périphériques, et on tombait un peu de l’armoire en se demandant ce qui se passait ; c’est le premier souvenir qui me vient à l’esprit pour Mai 68…  »

Christian Pelloquin, le normalien, a 18 ans au moment où le Quartier latin s’embrase ; rappelons qu’à l’époque La France s’ennuie avait titré un éditorialiste d’un grand journal national et que la majorité est encore à 21 ans. « On avait été touché par ce qu’on entendait ; j’étais en terminale à l’EN, et c’est vrai qu’on avait pas vraiment de conscience politique particulière…c’est venu après…  » raconte l’ex-enseignant.

« Ce qu’on a entendu raconté par les journalistes à la radio, ce fut le déclencheur ; il y a eu des manifs dans Laval dans les jours qui ont suivi. Je me rappelle, on a fait une assemblée générale de toute l’École Normale, ça représentait quatre promotions, soit environ une bonne centaine de gars environ et on est sorti avec le directeur dans le dos… Oui ! Il nous avait interdit de sortir de l’enceinte de l’école et bien nous, on a outrepassé ses injonctions…  » Il était devenu selon le célèbre slogan « interdit d’interdire ».

«Tous les étudiants de l’EN se mettent alors à sortir par le portail du bas celui de la rivière, coté viaduc, et le directeur de l’École Normale Gaston Gommeau – c’était son nom – nous courrait après. Et un seul type seulement, qui a eu peur sûrement, a fait demi-tour…  »

mai68lavalarchives_defilesmall.jpgChristian Pelloquin avec 50 ans de moins dans le cortège sur le pont principal qui enjambe la rivière Mayenne à Laval. Facilement reconnaissable, c’est le seul qui a sorti son mouchoir au moment où la photo a été prise. Sur la banderole en tête de cortège, « il est interdit d’interdire! »…blanc_long-50.jpg

L’objectif c’était « Direction la manif avec un point de rassemblement devant la maison des Syndicats rue Noémie Amard. Et là, on a pas été trop bien accueilli. » raconte Christian Pelloquin en riant. « En gros, pour le syndicat réformiste le Syndicat National des Instituteurs (SNI) et la CGT, il a été question de nous dire : « rentrez chez vous, vous êtes des gamins ! »… Ce n’est pas tous qui nous ont dit cela, mais certains syndicats, oui… Nous étions au tout début du mouvement et les organisations syndicales ne comprenaient pas encore tout à fait ce qui se passait», analyse Christian Pelloquin.

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« Dans le groupe des étudiants de l’EN, il y avait des personnalités qui émergeaient ; comme dans tout groupe ! c’est humain. Mais je n’ai pas le sentiment d’avoir été un meneur. Par contre, j’ai été un membre actif, ça oui. Parce qu’après, je me souviens, j’ai participé à tout Mai 68 à Laval. »

C’est alors que la décision d’occuper les locaux de l’École Normale est décidée. «Les locaux de la rue de la Maillarderie, on les a occupé jour et nuit et puis aussi ceux de l’avenue de Clermont qui accueillaient les filles ; des locaux qui deviendront par la suite l’IUFM, l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres  ».

Pour quelles raisons on a occupé ? « Je ne sais pas ce qui justifiait l’occupation, peut-être était-ce par mimétisme, parce qu’à Paris, il y avait l’Odéon qui était occupé et la Sorbonne…là, maintenant, avec le recul, je n’ai pas de réponse ! C’est parti comme ça comme une mèche qu’on allume…Sans doute une volonté d’appropriation du lieu, c’est sûr, c’est-à-dire un moyen pour nous de dire, « c’est à nous, on décide, on fait ce qu’on veut, on est plus des suivistes » ».

L’économat et l’intendance de l’école « coupent alors les vivres » à ceux qui occupent le bâtiment. « On dormait là-bas, il n’y avait plus de cours, on y faisait des réunions, on vivait le mouvement pleinement… on a fait des tracts qu’on a dupliqué avec la machine à alcool et carbones, celle qui était utilisée par les profs pour dupliquer les cours … Le directeur habitait sur place, mais on l’avait carrément shunter dans son bureau ; il n’avait plus le droit de sortir…C’était quelqu’un qui avait une personnalité un peu effacée… »

Les tracts pour informer et appeler à manifester sont distribués en ville, et dans les lycées… « C’était surtout Ambroise Paré qu’on visait… à l’époque il n’y avait pas la mixité comme maintenant et le Lycée Ambroise Paré, c’était les garçons, et Rousseau, le lycée des filles… Il y avait un certain machisme et c’était d’abord les mecs qu’on contactait plus que les nanas. Pour l’occupation, je me souviens qu’il y avait eu des filles qui étaient venues à la Maillarderie… »

mai68archivesusinesgrevessmall2.jpg mai68lavalarchivesmaisonsyndicatssmall2.jpg

De nombreux ouvriers et salariés ont rejoint les étudiants (ici des salariés de la SPIE) et sur la gauche des étudiants, et des lycéens qui défilent à Mayenne

blanc_long-50.jpgOccuper, travailler à faire vivre le mouvement lavallois, faire marcher sa créativité pour les slogans, défiler…et manger. «Fallait bien se nourrir. Et là, il y a eu deux systèmes qui se sont mis en place, parce qu’on avait pas de fric bien sûr, nous les étudiants ; donc il y a eu, je me souviens, des tables d’hôtes qui se sont mises en place, de la part d’enseignants à Laval, avec un listing de dressé ; on y allait par petits groupes ; ils nous invitaient à manger, c’était des enseignants de tendance gauche et ultra-gauche qui faisaient ça, ceux de la tendance École émancipée du Syndicat National des Instituteurs (SNI).»

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«Au sein du SNI, il y avait trois tendances, celle d’École émancipée, celle de la tendance majoritaire et réformiste, et puis celle intitulée Unité Action, la tendance CGT, et communiste. L’autre système pour la nourriture qu’il a fallu organiser, ce furent les collectes de bouffe – quelques étudiants grévistes avaient des voitures – alors nous avons organisé des tournées en campagne pour récupérer à manger…Des pommes de terre, des œufs, on était bien accueilli…» Christian Pelloquin se souvient de cette vie en autarcie : «  il n’y avait pas de hiérarchisation dans les taches d’intendance au niveau de la bouffe par exemple, ou des tracts… Pas de groupe, mais ce n’était pas pour autant le bordel, c’était fluide, et sympa… »

La nuit, peu de sommeil. « Il y avait des événements fantasmés ou pas avec l’UDR, c’est-à-dire les gaullistes, – on les appelait les fachos -, il y avait des voitures qui rodaient la nuit autour de l’école occupée et des gars dedans qui voulaient en découdre et nous déloger. Il y avait aussi du collage d’affiche et du tractage… il y a eu quelques échauffourées, des moments un peu chauds on va dire, et donc des approches de ces militants de droite autour de l’École Normale parce que nous étions repérés ; on était le fief rouge, c’était évident, c’était le seul établissement occupé !… »

Qu’est-ce qui poussait les normaliens à agir ? « On avait entre nous toujours une grande solidarité, on faisait bloc, et à tous les niveaux d’ailleurs, que ce soit sportif, ou autres. Quand on se déplaçait, nous étions identifiés comme l’École de la République ; on avait une conscience laïque, anticléricale, et citoyenne très, très forte…  » Les relations aux forces de l’ordre ? « On ne peut pas dire qu’elles étaient très présentes comme à Paris… on ne les a pas vu. On s’est un peu chauffé avec les flics locaux notamment à la Préfecture lors de manifs – je crois qu’il y à un policier qui s’est fait abîmé la main avec une pancarte…Mais les CRS, il n’y en avait pas à Laval, ils étaient occupés ailleurs, à Rennes par exemple où c’était beaucoup plus chaud... »

mai68archives_sitting_ruepaix13mai.jpgRue de la Paix à Laval, le 13 Mai, la circulation est bloquée et les manifestants occupent le domaine public.blanc_long-50.jpgChristian Pelloquin se souvient d’un épisode de blocage symbolique, le 13 mai. « Lors des manifs, il y a eu un sitting en plein centre ville, Rue de la Paix. C’était au moment où De Gaulle a fait son discours en disant « coucou je reviens, c’est moi! » – il était parti à Baden-Baden – on avait les infos par la radio qui marchait à plein tube. De Gaulle ? On le haïssait. A l’École Normale, on était tous de milieu modeste, il n’y avait pas de gaulliste à l’EN ou alors si il y en avait un, il le disait pas ! Il n’avait pas intérêt ! (Rires) … De Gaulle pour ma part, c’était l’ancien monde… C’était un militaire, il incarnait une génération qui n’était plus la notre et c’était, comme on dit, un vieux con quoi…De Gaulle, on le détestait, point barre. »

mai68lavalpelloquincitation3.jpgA Laval et pour toute la Mayenne, le milieu étudiant, à l’époque, était réduit à la portion congrue ; il n’y avait que les étudiants de l’École Normale au moment de Mai 68. Pas de fac, ni d’IUT, et pas d’écoles d’ingénieurs comme actuellement. Des étudiants racontent Christian Pelloquin sont allés à la rencontre des ouvriers. « Il y a eu des échanges, et ils sont entrés dans le mouvement un peu contraints et forcés ; il y a eu des réunions communes… »

« Il y avait eu aussi de l’épisode de la voiture du Maire de l’époque qui avait été secouée par nous, aux alentours de la Gare. Avenue de la Gare précisément, Francis Le Basser avait eu l’imprudence de se balader dans ce secteur, et on a un peu fait « danser » sa DS… Je crois que c’était une DS ; en tout cas, nous étions tous autour de lui et on a secoué sa voiture de haut en bas pendant un petit moment. C’était facile… Le Basser ? C’était un élu de droite et on le considérait comme l’incarnation de De Gaulle en Mayenne… je me rappelle que certains syndicalistes plus âgés nous on dit à ce moment là « arrêtez vos conneries ! » »

Pour Christian Pelloquin, le normalien qui a participé au mouvement, Mai 68 à Laval, cela restera « les Évènements de 68  ». « Sans barricade, sans trouble, Mai 68, c’était calme à Laval comme les animations culturelles, à l’époque, qui se réduisaient au cinéma Le Variété et aux bals en fin de semaine au Palais de l’Industrie… Je me rappelle des slogans qu’on avait écrit sur les pancartes notamment pour le sitting de la Rue de la Paix « Aujourd’hui à l’École, demain au travail : esclavage ! » »

Pour celui qui s’investit maintenant, 50 ans plus tard dans «La Verrue sur le Gâteau, une chorale déjantée, haute en couleurs, qui offre un répertoire de chansons burlesques.» 68 reste un très bon souvenir : « Mai 68 à Laval ce fut pour moi un vrai mouvement, un peu inattendu, et une École Normale qui a été occupée plusieurs semaines ; de la solidarité et de l’espoir ; tout cela aura finalement bien modifié la société française dans les années d’après… Et si c’était à refaire, et bien je le referais sans problème !  »

 

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