Manipuler les mots pour endormir les consciences – Par Henri Marteau

En politique, le vocabulaire employé n’est jamais anodin. Nous savons au moins depuis George Orwell (ci-dessous) et son glaçant 1984 que «la manipulation du langage est l’arme la plus efficace pour endormir les consciences » ou à tout le moins pour ne pas contribuer à les éveiller, nous dit l’auteur de cet article. Henri Marteau ajoute : «il n’est besoin que de peu de moyens pour faire porter aux mots un sens contraire à ce qui était originellement le leur. Et il questionne : A qui doivent s’adresser les hommes et femmes politiques en démocratie ?» – Analyse.

Par Henri Marteau


Prenons par exemple Populisme. Ce mot a pour origine un courant politique d’opposition au tsarisme né dans la Russie du XIXème siècle. Il s’est caractérisé par la « croisade vers le peuple » en 1874 effectuée par des jeunes intellectuels qui tentent d’investir et d’éduquer la paysannerie qui détient, selon eux, dans ses formes d’organisation économique et sociale, la solution aux problèmes de la nation russe. Cette croisade se terminera par un échec.blanc_long-50.jpg

«Remettre en cause est populiste»

Aujourd’hui le populisme, dans le vocabulaire en vigueur, au sein des milieux politico-médiatiques, désigne toute tentative scandaleuse pour entraîner les masses vers des contrées idéologiques par trop éloignées de ce qui a pu prévaloir dans les trente dernières années pour le résultat que l’on sait. Le populisme sert donc à défendre par défaut le système actuel : tout ce qui le remet en cause est populiste.

L’analyse répandue dans les milieux élitaires qui lie l’ignorance et la bêtise des peuples au triomphe des populistes est un grand classique lorsqu’il s’agit de délégitimer le choix des peuples, première étape dans le raisonnement idéologique qui conduit à leur mise sous tutelle. Ce que nous disent les adeptes de cette analyse, au premier rang desquels notre Bernard-Henri Léyy (BHL) national, c’est que les peuples sont mineurs, et par conséquent leur choix exprimé par le vote n’a aucune légitimité particulière.

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Comme des enfants, ils peuvent faire des bêtises et dans ce cas il incombe aux adultes, c’est-à-dire aux « milieux élitaires éclairés et bien-pensants » de corriger le tir. Au lendemain du Brexit, BHL s’était lâché pour déclarer : « Le Brexit, c’est la victoire de l’Angleterre moisie sur l’Angleterre ouverte sur le monde et à l’écoute de son glorieux passé. » Autrement dit, les milieux populaires perdants de la mondialisation et ceux qui ont voté en faveur du Brexit ne sont que des ploucs obscurs ! Le populisme n’est donc rien d’autre qu’une réponse confuse mais légitime au sentiment d’abandon des classes populaires des pays développés face à la mondialisation et la montée des inégalités.

S’adresser au peuple devient donc suspect ! Mais à qui d’autre devraient s’adresser les hommes et femmes politiques en démocratie ?

Des mots qui se portent mal…

Souveraineté. Ce mot se porte mal, pourtant il n’est pas de démocratie sans l’exercice par le peuple de la souveraineté nationale. La République est la forme que prend en France la démocratie pour garantir la souveraineté du peuple. Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Quel peuple peut se dire souverain si le champ de sa souveraineté est cantonné à quelques domaines réservés ? C’est bien le cœur des débats depuis que les traités européens ont peu à peu déportés des pans entiers de la souveraineté vers des instances supranationales non élues. La logique de la construction européenne est donc celle du fait accompli et du collet qui se resserre.

Georges Orwell, l’auteur du best-seller 1984

Quand le Président de la République, Emmanuel Macron, prône une souveraineté européenne, il ne peut ignorer ce détail : en démocratie, la souveraineté émane du peuple. Existe-t-il un peuple européen, une communauté politique qui se pense un destin commun ? Non. Il existe bien une histoire commune européenne faite de soubresauts, une civilisation européenne au sein de laquelle se déploient des différences telles que l’expression démocratique ne peut s’exprimer qu’à l’échelle des États-nations.

Nation, justement. Ce mot s’ajoute à la longue liste de ceux qu’il est devenu compliqué de prononcer publiquement. L’évocation de la nation expose aux accusations de nationalisme, et du repli sur soit, dans une logique assez étrange qui voudrait que aimer son pays conduise automatiquement à la perversion.

Selon le dictionnaire de la langue française, la nation est définit comme un «Ensemble de personnes vivant sur un territoire commun, conscient de son unité (historique, culturelle, etc.) et constituant une entité politique ». La Nation, c’est donc une communauté politique héritée d’une histoire commune désireuse de vivre ensemble autour de valeurs partagées. Ce qui ne signifie nullement que des individus étrangers à cette histoire seraient condamnés à rester extérieurs à cette nation.

En France, depuis la Révolution, la nation est l’ensemble des citoyens détenant la puissance politique, c’est-à-dire la souveraineté. Il y a superposition entre la nation c’est-à-dire le peuple, et l’État auquel la nation délègue sa souveraineté. Détruire les nations, c’est donc détruire la démocratie.

georgesorwellmarteaucitationorwell.jpgAirbus, le Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN), l’Agence Spatiale Européenne (ESA), sont des réussites emblématiques réalisées par la coopération volontaire entre les États-nations, en dehors de l’intégrationnisme autoritaire de l’Union Européenne et qui ne seraient plus possibles aujourd’hui car interdits par les traités européens. Coût du travail et charges sociales. Il est étrange que ces termes soient devenus synonymes de fardeau économique. Le vocabulaire employé n’est pas anodin, comme celui de «coût du travail», les « charges sociales » font partie de ces expressions qui sont souvent utilisées par les milieux politico-médiatiques et qui ont une finalité évidente : culpabiliser les travailleurs.

Plutôt que de parler de cotisation sociale, employer l’expression « charge sociale » met l’accent sur quelque chose qui pèse, quelque chose de lourd, qu’il est souhaitable par conséquent d’alléger. Les cotisations sociales étant ce qui participent à financer la Sécurité Sociale, c’est alors son financement qui est jugé comme étant un fardeau pour les entreprises.

Des mots vidés de leur vrai sens.

Le mot « charge » implique de la contrainte ; l’imposition de quelque chose de lourd et de pesant pour les personnes . N’apparaît pas ici l’idée que nous puissions bénéficier du système de protection sociale que nous finançons : la Sécurité Sociale, les caisses de retraite, etc.

En revanche, le coût du capital n’est curieusement jamais évoqué ! Une étude du CLERSE (ici) estime que lorsque les travailleurs français sont capables de produire leurs machines, leurs usines, leurs immeubles, leurs infrastructures, etc., à un prix total de 100 euros par an, incluant les salaires, les cotisations sociales, la marge de profit, il en coûte en pratique entre 150 et 170 euros par an aux entreprises qui utilisent ce capital productif, du seul fait qu’elles doivent s’acquitter d’une rente, sans justification économique, aux apporteurs d’argent. Le coût du capital écrase donc beaucoup plus les entreprises que le travail et les cotisations sociales.

On vient de le voir, sur le champ de bataille médiatique et politique, les mots sont vidés petit à petit de toute leur substance ; au point que tout débat de fond et toute réflexion sont devenus quasiment impossible. Rendre leur sens aux mots est la condition pour refonder la démocratie, contre les « bien-pensants » qui prétendent qu’«il n’y a pas d’alternative » et pour former des individus autonomes, c’est à dire des citoyens à part entière et non des rouages de la machine économique.

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