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En 2011, c’est au cri de « Ben Ali dégage » que le peuple tunisien chasse le militaire qui gouverne le pays depuis presqu’un quart de siècle. Cette révolution populaire, pionnière de ce qui devait être appelé plus tard le Printemps arabe, a dépassé finalement largement l’espace africain et moyen-oriental pour entrer en résonance avec nombre de mouvements populaires qui devaient voir le jour à travers le monde en ce début de vingt et unième siècle. En 2016, la quasi-totalité des continents auront vu émerger ce genre de mouvements, de l’Amérique à l’Asie en passant par l’Afrique et l’Europe ; sans oublier le Brexit et l’élection de Donald Trump. Mais le point commun de tous ces bouleversements de l’ordre établi, c’est la contestation qui fait appel à des modalités nouvelles - Analyse.

- Par Martin F.

’est dans la coupure qui traverse nos sociétés, qu’elle que soit la nature du régime, qui sépare gouvernants et gouvernés, que tout se joue. Deux corps distincts émergent alors et agissent selon leur rationalité propre ; le régime démocratique, dans l’idéal d’égalité, tente d’associer le plus grand nombre dans la recherche du bien commun, quand les régimes non démocratiques tentent d’assurer la pérennité d’un système hautement inégalitaire, et donc potentiellement conflictuel.

Ben Ali y est parvenu 23 ans durant, temporalité remarquable pour un régime où une minorité domine une majorité, et dont l’exercice de la violence d’État ne suffit pas pour l’expliquer. C’est bien là la difficulté de la chose, car même quand les deux corps sont antagoniques, ils ne sont pas deux blocs homogènes où les intérêts convergent selon la simple ligne de séparation des deux entités.

Dans les régimes démocratiques ces deux corps sont censés être en harmonie, l’un devant agir en défense des intérêts du second et pour le bien commun. La théorie n’est pas parfaite, en pratique, car chacun mène des actions pour son compte qui bien souvent n’a pas la même finalité.

Ces deux corps ont chacun leurs modes d’actions ; l’un mène des actions institutionnalisées quand l’autre essaie d’agir selon ses propres moyens. Il est clair que le premier dispose d’un avantage certain pour la réalisation de ses desseins quand le second doit sans cesse se mobiliser pour parvenir à ses fins. C’est cette inégalité structurelle fondamentale qui matérialise d’ailleurs la séparation de ces deux corps : le corps institutionnel et le corps social.

Ces différents mouvements revendicatifs interviennent dans un contexte global double : celui de la mondialisation et celui d’une révolution des techniques de l’information et de la communication. Ces deux caractéristiques sont advenues successivement - la première durant la décennie 90 et la seconde à partir des années 2000 - pour triompher ensemble depuis ; l’une complétant l’autre et les deux se renforçant mutuellement.

Un imaginaire collectif mondial

Le triomphe de la mondialisation et le quasi-consensus mondial autour de la démocratie libérale rendu possible par l’effondrement du bloc soviétique ont pu faire prédire à certains comme Francis Fukuyama « la fin de l’histoire ». La mondialisation et les nouvelles techniques de l’information et de la communication (NTIC) ont bouleversé les relations internationales en créant un imaginaire collectif mondial quand celui-ci était jusque-là national. Cette substitution d’échelle ne s’est pas faite sans heurts et, la tectonique des sociétés s’entre-choquant, a provoqué nombre de mouvements populaires allant de la révolution au terrorisme en passant par des mouvements citoyens.

Ces bouleversements viennent du fait que, dans ce monde nouveau qui est en train de naître, les vieilles institutions et leurs pratiques ne sont plus acceptées par des individus, qui grâce aux réseaux sociaux sont capables de se mettre en mouvement de manière inédite. La revendication commune de tous ces mouvements disparates est la remise en cause de l’ordre établi. Dans les régimes non démocratiques les peuples aspirent à la liberté et dans les régimes démocratiques, ils aspirent à un meilleur fonctionnement de la chose publique.

D’autres encore prétendent, par la terreur, abattre le modèle dominant de l’État à l’européenne qui s’est imposé partout ou presque. La question qui est posée est donc celle des institutions qui nous gouvernent et de leurs modes de gouvernement. Cette interrogation est centrale dans nos sociétés modernes à tel point qu’il est crucial d’observer les capacités d’actions de ces différentes contestations et leurs possibilités de réalisation.

Le terrorisme : contestation paroxysmique

l est difficile de définir le terrorisme. Le terme renvoie de nos jours à la terreur aveugle, les bombes in-discriminées et le sang des civils. Mais il est aussi ambigu, juridiquement fuyant et contingent. Sa définition et son utilisation dépendent des rapports des forces politiques en présence. Le terme de terroriste peut servir à disqualifier un groupe, minoritaire, qui affiche son opposition à un régime politique. Les actions des résistants sous l’Occupation furent qualifiées de terroriste par le régime de Vichy et les résistants condamnés comme tels.

Les gouvernements occidentaux condamnent comme criminel le régime de Bachar Al-Assad, qui qualifie de terroristes ses opposants – sans distinction entre l’armée syrienne libre (ASL) et le front Al-Nosra par exemple – mais soutiennent le régime de M. Al-Sissi en Égypte, couvrant ses exactions envers son peuple, au nom de la lutte anti-terroriste.

Le plus simple est peut-être de qualifier le terrorisme comme un mode opératoire, une réponse du faible au fort, dans un conflit asymétrique. Le terrorisme est par nature une forme de contestation violente. Cette violence paraît venir du fait même que les terroristes se savent minoritaires face à leurs adversaires, souvent un État, l’inégalité des forces et des moyens entraînant une stratégie de terreur afin de troubler et dans un but ultime d’abattre l’ennemi.

Fascination par la mort

C’est bien cette stratégie qui est appliquée par les membres de l’Organisation de l’État Islamique (OEI). Les actes abjects perpétrés par les individus qui se revendiquent de cette organisation et qui prennent le plus souvent le caractère de meurtre de masse, entrent effectivement dans cette catégorie.

Ces individus ont ceci de particulier qu’ils recherchent la mort au bout de leur action. L’idéologie, qui sous-tend le passage à l’acte, glorifie le martyre du combattant qui en accomplissant son acte lave ses péchés terrestres et accède ainsi au paradis. Fascinée par la mort, la contestation de l’ordre établi en devient inopérante en ceci qu’elle n’offre aux kamikazes qu’une hypothétique rédemption céleste.

C’est en cela que le terrorisme de l’OEI est foncièrement inefficace, d’abord en ne proposant pas de projet alternatif à ses contestataires, si ce n’est la mort, ensuite en renforçant l’État, son ennemi, qui pour mettre fin aux troubles qu’il subit, réagit le plus souvent d’une manière qui renforce ses pouvoirs.

Le terrorisme djihadiste que subit la France est perpétré par des membres du corps social qui dans leur haine des institutions agressent d’autres membres de ce même corps ou le corps institutionnel lui-même. Par des mesures d’exception, du type état d’urgence, celui-ci se renforce et contribue à creuser la ligne de démarcation entre le corps social et le corps institutionnel. Ce faisant, ce type de terrorisme rend plus fort le corps qu’il prétend combattre. L’inanité de cette contestation paroxysmique est qu’elle choisit, en constat de cette asymétrie de force, un mode opératoire qui va contribuer à concentrer toujours plus dans les mains de l’adversaire les leviers institutionnels exécutifs de la contrainte. Tout espoir de terrasser le corps institutionnel par cette voie étant vain de ce fait.

Des contestations citoyennes et démocratiques florissantes

’historien et professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon dans son ouvrage La contre-démocratie, la politique à l’âge de la défiance prend acte de cette cassure entre le gouvernant et le gouverné. Il observe l’éloignement en régime démocratique entre l’élu et le citoyen, la perte de compréhension des réalités quotidiennes des citoyens par des élus trop souvent réélus. Il identifie deux critiques principales qui sont faites au système démocratique ; un individualisme exacerbé qui mène à un repli sur la vie privée et l’avènement d’élites coupées du peuple.

Pour Rosanvallon la démocratie implique une tension entre la légitimité de l’élu du fait de l’élection et la confiance que lui porte le citoyen. Cette tension emporte une défiance du citoyen que Rosanvallon veut théoriser ; Pour lui, la défiance à l’égard des pouvoirs institués est consécutive de la démocratie. Au-delà de « la défiance libérale  », la séparation des pouvoirs, Rosanvallon s’attache à montrer « la défiance démocratique du citoyen » qui vise à s’assurer à ce que l’élu, dépositaire des leviers institutionnels, reste fidèle à ses engagements.

L’auteur y voit trois modalités ; le pouvoir de surveillance, d’empêchement, et de jugement. Ce sont des pouvoirs indirects confiés au citoyen et qui constitue la contre-démocratie. La surveillance se manifeste via la notation, la vigilance ou la dénonciation. Le pouvoir d’empêcher peut s’exprimer par les manifestations. Le pouvoir de jugement se rattache au rôle grandissant du juge dans nos sociétés.

Cette contre-démocratie théorisé par Pierre Rosanvallon intègre la coupure entre un corps institutionnel et un corps social dont la puissance des pouvoirs indirects qui lui sont octroyés dépend de l’intensité et de la vigueur de ses contestations. Ces contestations ne manquent pas et leurs raisons sont partout et quasiment les mêmes, elles remettent justement en question cette coupure.

Des mouvements hétérogènes

La dernière décennie écoulée a vu fleurir sur tous les continents des mouvements populaires de contestation. Si les NTIC ont joué un rôle remarquable pour mobiliser et mettre en relation, les modalités des contestations – l’occupation de places publiques par des masses de citoyens – n’ont rien de nouveau et rappelle l’agora ou le forum antique. L’ensemble de ces mobilisations a pris le nom des places où se déroulent l’action de contester.

Mouvements extrêmement hétérogènes qui regroupent, Occupy Wall Street, les Indignés de la Puerta del Sol, le mouvement des parapluies à Hong Kong, les occupations de la place Tahrir au Caire ou de la place Taksim à Istanbul, ou bien, plus récemment et plus près de nous, Nuit Debout, place de la République et d’autres encore. Si ces mouvements diffèrent par leurs particularismes nationaux, tous avaient comme revendication un gouvernement plus démocratique et plus inclusif.

A la lecture de la théorie de Pierre Rosanvallon, on peut interpréter ces mouvements comme relevant du pouvoir d’empêcher des citoyens, exercé après l’usage du pouvoir de surveillance. Si ces mouvements sont particulièrement marquants, il en existe une multitude qui se manifeste à l’échelle locale, chaque fois pour les mêmes raisons : l’impossibilité pour les corps institutionnels à provoquer une adhésion unanime systématique quant à leurs actions publiques.

Pour Pierre Rosanvallon la légitimité électorale ne suffit pas à caractériser la teneur d’un régime démocratique, il faut également une défiance démocratique vivace. Et selon ces critères, ces mouvements pourraient donc caractériser des régimes dynamiques et en bonne santé ; il reste cependant à déterminer le niveau de puissance de ces contestations, c’est-à-dire leur efficience.

Le volet #2 de cet article, prochainement sur leglob-journal

Martin F. est étudiant en première année de Master en Droit public à Rennes.

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Publié le: 3 février 2017
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