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32 ans après, voici la chronique du retour d’un « vétéran brigadiste » mayennais au Nicaragua Sandiniste.
En juillet dernier, un avion transportait Rémy Simon à nouveau vers l’Amérique Latine ; cette fois vers le Nicaragua, un pays de la taille de l’Angleterre avec moins de 6 millions d’habitants. Le troisième pays le plus pauvre d’Amérique Latine, après Haïti et Cuba ; 60 % de la population vit en effet sous le seuil de pauvreté. C’était aussi et surtout, comme le dit Rémy Simon, « un voyage dans le temps qui débutait vers ce petit pays d’Amérique Centrale, dont on en parle peu. Une contrée de lacs et de volcans. Aucune édition du Guide du Routard n’y est consacrée, c’est dire. Et personne n’en parle, ou si peu. Il y a bien ce Président Sandiniste, Daniel Ortega, qui est revenu au Pouvoir et entend le garder coûte que coûte. L’élection présidentielle est prévue le 6 novembre.
Qui s’y intéresse ? Au moins quelques mayennais dont moi et vous allez comprendre pourquoi. 
 »

Récit de vie

Arrivée à Managua, le couple présidentielUn voyage dans le temps ? Oui et quel saut ! Plus de trois décennies en arrière : 1984-2016. C’est David le progressiste contre Goliath l’oppresseur. Les souvenirs de cette année 1984 me hantent encore et toujours. L’idée d’y remettre les pieds 32 ans après va enfin se concrétiser. Je vous parle d’une époque où Daech n’existait pas. La kalachnikov était l’arme emblématique des guerillas et des mouvements d’émancipation politique dans le Tiers-Monde. Le monde était bipolaire et la guerre, froide.

Des Peuples et des pays dit « non alignés  » avaient tenté d’emprunter des voies nouvelles. Avec courage. En Amérique Latine, comme ailleurs, des femmes et des hommes furent suppliciés pour avoir réclamé plus de justice sociale. A leur façon, ils proclamaient déjà qu’ « un autre monde est possible  ». La réponse des pouvoirs en place et des USA fut sanglante. Les chiliens se souviennent de ce 11 septembre 1973. Les dictatures plombaient l’avenir de tout un continent : Argentine, Uruguay, Paraguay...

Mais les Peuples sont parfois têtus. Au Nicaragua, à l’issue de 19 années de lutte politique et de guerilla, les Sandinistes et leur leader Daniel Ortega renversèrent le dictateur Somoza en 1979. Cet été de 1984, l’encore-jeune Révolution était confrontée aux attaques meurtrières de la Contra dans le nord du pays, à partir du Honduras. Ces agresseurs étaient soutenus et financés par la CIA et le Président Reagan. Pas question pour l’« impérialisme yankee » - expression usuelle à l’époque - de laisser naître un autre Cuba ! C’était David le progressiste contre Goliath l’oppresseur.

« La Solidarité est la tendresse des Peuples »

a solidarité internationale prit la forme de pacifiques « Brigades de Solidarité avec le Nicaragua Sandiniste ». En Mayenne, nous avions rapidement mis sur pied un petit groupe de soutien pour participer à cette nouvelle aventure militante. Mettre nos idées d’ici en pratique là-bas en allant sur le terrain. Avouons-le quand même, inconsciemment, il s’agissait de concilier vacances et solidarité internationale ! Mais avec enthousiasme et sincérité.

Avant notre départ, nous allions léguer à la Mayenne un Comité de plus. Sous les yeux et les grandes oreilles du fonctionnaire local des RG, les Renseignements Généraux. Celui-là ne me lâchera pas pendant des années, remplissant maladivement des pages de fiches de renseignements. C’était l’époque où nous étions considérés comme de « dangereux ennemis de l’intérieur ». Mais cela est une autre histoire.

Dans cette mouvance chaleureuse, on trouvait un arc-en-ciel de diversité : des gauchistes, des pacifistes, des syndicalistes, des humanistes, des chrétiens, etc. « Au-delà des belles idées, apporter concrètement nos bras  » disions-nous dans la presse mayennaise.

Tomás Borge, le ministre de l’Intérieur de l’époque, atypique nicaraguayen, avait eu cette phrase superbe : « la Solidarité est la tendresse des Peuples  ». Nous étions jeunes, presque trentenaires. Le monde a évidemment beaucoup changé et nous aussi. Je ne veux pas renier cette expérience collective assez incroyable. Il faut même la revendiquer !

L'école en devenir dans le petit village de San Roque (1984)

1984 : construire une école là-bas

Apportant argent, outils, semences, bonne volonté et sans doute maladresse, il s’agissait d’œuvrer à la construction d’une petite école dans un minuscule village de petite montagne au nord-ouest du pays. Tout près d’Estelí et non loin de la frontière avec le Honduras. Dans un premier temps, la coordination nationale des « comités Nicaragua » avait affecté notre groupe à San Juan de Limay.

Peu de temps avant notre départ, changement de programme. Les conditions de sécurité n’étant pas remplies, on nous affecte sur une destination de substitution, et pourtant tout près de là, le petit village de San Roque. Objectif purement pacifique. Mais avec la protection des jeunes de la milice sandiniste, fiers d’arborer leur kalachnikov et, il faut le dire souvent ivres, une expérience assez incroyable pouvait alors commencer. Elle nous marquera à jamais. Rien ou presque ne se passa comme prévu. Notre ferveur militante européenne allait se confronter à la réalité latino-américaine.

A notre arrivée au village, à peine descendus de la camionnette, une salve de balles siffla au-dessus de nos têtes. Instinctivement, notre petit groupe fonça vers la baraque en bois la plus proche. Un villageois débonnaire nous rassura : « pas de panique, ce sont les jeunes miliciens qui s’entraînent derrière la colline. Ils visent mal... » Notre séjour s’annonçait cocasse. Pas d’eau courante, pas d’électricité, couchés sur la terre battue, bouffés par les puces, nourris matin, midi et soir de maïs et de haricots rouges. De tortillas, des galettes de maïs infâmes. Un chien famélique en profitera. Notre mascotte avait un œil cerclé d’une grande tâche noire. Forcément on l’appela Jean-Marie Le Pen. Celui-là aimait bien les étrangers… Le village ? Quelques maisons en planches et tôle ondulée au milieu de deux chemins.

Un chantier éprouvant

L’édification de l’école fut attaquée avec énergie. Navettes fastidieuses pour remonter jusqu’au point de construction les seaux d’eau depuis le cours d’eau 500 mètres plus bas. Monter les sacs de ciment sur le dos. Couper des poutres. Les raboter inlassablement. Tenter rageusement de faire des tenons et des mortaises. Les compañeros étaient goguenards devant le peu d’efficacité de nos rabots ramenés d’un magasin de bricolage lavallois. Très vite, ils reprirent leur hache. Pour nous, ce fut une école d’humilité.

Mais le rythme latino et bien plus encore les conditions matérielles refroidirent notre enthousiasme. Un chômage technique sévissait par intermittence, faute de matériaux. Aller les chercher en ville, et d’abord se renseigner pour savoir s’il y en avait. Ensuite trouver une camionnette pour effectuer le chargement. Nous étions tout bêtement confrontés à la pénurie de bois, de briques.

Parfois nos déplacements à Estelí, à 9 km de là, se faisaient en stop : quelle chance de pouvoir monter à l’arrière de la cabine du camion-poubelle ! La courte visite de deux volontaires cubains ne fut pas un renfort, mais une charge. Nous donner des conseils en nous regardant monter les murs et siffler des bouteilles d’alcool fut leur activité principale. On touchait là les limites de l’ « internationalisme prolétarien ». Malgré tout, les choses avançaient.

Le groupe des femmes (1984)

Des rencontres passionnantes

Les temps morts étaient mis à profit. Nous étions aussi là pour apprendre des nicaraguayens et témoigner à notre retour, en Mayenne et ailleurs. En plus du quotidien, des rencontres plus formelles étaient passionnantes. Avec des syndicalistes, avec des militants sandinistes. Le plus fort, le plus inoubliable fut incontestablement ce débat avec le groupe de femmes de San Roque.

Elles étaient nombreuses dans cette baraque en bois pour assister à la réunion, pour témoigner. Nous prenions des notes sur nos cahiers à spirale. Studieux et estomaqués par leurs récits. Bien sûr, il y avait le discours sur l’espoir porté par ce processus révolutionnaire.

Par exemple, l’alphabétisation, la mise en place de regroupements de femmes dans des ateliers de couture, un petit jardin pour les enfants de l’école, un possible avenir meilleur pour leurs enfants. Mais en revanche, leur écœurement vis-à-vis de leurs hommes, ces « machos  ». Fiers révolutionnaires certes, mais trop souvent ravagés par la cuzuza, l’alcool de maïs. Et le ras-le bol de subir tout ce qui s’en suivait : violence domestique, misère. Il n’était pas rare de voir des types ivres morts cramponnés à la selle de leur cheval. La monture heureusement connaissait par cœur le chemin du retour. Cet échange se solda par une émouvante photo de groupe. L’été dernier, je l’ai rapportée pour elles.

Poings levés, Ils entonnèrent l’hymne sandiniste

Il y eut des moments plus solennels. Par exemple, pour eux, nos dons devaient se faire dans la transparence et donner lieu à une réunion officielle : ce qu’ils appelaient la « donation  ». Presque tout le village était là.

Mon rôle de traducteur pour le groupe m’imposait de prendre la parole. Énumérer en espagnol la longue liste des semences, des marteaux, des tournevis, des rabots, de la pompe qui ne fonctionna jamais, des médicaments, etc. Annoncer le montant de l’argent apporté de la Mayenne pour l’achat des matériaux. Enfin, instant plus politique et avec la gorge nouée, parler de la Solidarité entre les Peuples. L’exercice à peine terminé, ils entonnèrent poings levés l’hymne sandiniste. Frisson garanti.

Ces journées étaient faites de plein de choses. De discussions sans fin. De confidences. De visites dans l’intimité de la misère pour soigner un gamin malade et expliquer à la mère qu’il faut éloigner le cochon du lit. D’engueulades à l’encontre de jeunes qui tiraient en rafale vers le toit de tôle ondulée pour impressionner les « gringos  ». De coups de main à la culture du maïs et des haricots rouges à la coopérative du village. Des journées pleines d’éclats de rire aussi. Pleines de précieux moments de chaleur humaine.

Puis vient le temps de quitter San Roque, après une ultime fête. Une autre « brigade » serait chargée d’achever cette école. On avait fait ce qu’on avait pu. Nous étions un peu déçus quand même. Mais, ce séjour là-bas nous aura au moins donné ce sentiment qui ne nous quittera jamais : être et rester avant tout des citoyens du monde. Dans la chaleur humaine, des citoyens du monde.

Rémy Simon , mayennais depuis 1977, a été conseiller municipal de la ville de Laval de 1995 à 2007, sous François d’Aubert, seul élu sur la liste Laval autrement puis comme élu Vert mayennais sur la liste de Guillaume Garot ; il s’est retiré de la vie politique en 2007 après 35 ans de militantisme.


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Par Rémy Simon - Nicaragua : une Révolution à l’épreuve du pouvoir #1

Publié le: 4 novembre 2016
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