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Le Nicaragua va se choisir un Président ; le pays est appelé à voter le 6 novembre.
32 ans après un premier séjour sur place, voici la chronique du retour d’un « vétéran brigadiste » mayennais au Nicaragua Sandiniste. En juillet dernier, un avion transportait en effet Rémy Simon vers le Nicaragua.
De la taille de l’Angleterre avec moins de 6 millions d’habitants, c’est le troisième pays le plus pauvre d’Amérique Latine, après Haïti et Cuba ; 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le président Sandiniste, Daniel Ortega au pouvoir, entend le garder coûte que coûte
Pour Rémy Simon c’est donc une longue traversée à la fois nostalgique et consciente qu’il a entrepris. En voici le deuxième volet. Après 1984, Juillet 2016 : un retour donc pour le mayennais au Nicaragua : « un choc politique » aussi nous dit-il.

Récit de vie

En cet été 2016, je retourne donc dans ce pays avec l’espoir de trouver des réponses à mes questions. Avons-nous vraiment été utiles ? Quels souvenirs et quelle image avons-nous laissé auprès de ces paysans ?
Avant de retrouver San Roque, traîner quelques jours à Managua pour prendre mes marques. Cette capitale a peu changé depuis le tremblement de terre de 1972 ! C’était 7 ans avant la Révolution.

Arrivée à Managua, le couple présidentiel
Le séisme avait dévasté la ville. Aujourd’hui encore, de nombreux quartiers n’ont pas été reconstruits. Pourtant des familles continuent à y vivre. Au milieu de tout ça, quelques centres commerciaux sont plantés ici et là au hasard. La laideur semble côtoyer la désolation. Mais le vrai choc politique, nous l’avons dès l’arrivée : partout des portraits du Président Daniel Ortega et de sa femme Rosario Murillo. J’ai bien fait d’attendre quelques jours la fête anniversaire de la Révolution : le 19 juillet. Prendre la température politique avant d’aborder ce retour à San Roque.

 la fête du 19 juillet à Managua avec les selfies

Des Ceausescu d’Amérique Centrale

Des milliers et des milliers de gens dévalent de partout en famille et convergent vers la « Place de la Foi » (sic). Jeunes et anciens portent les couleurs rouge et noir du Sandinisme, tee-shirts à l’effigie du Che et de Daniel le Président. La sono met en condition la foule avec des chansons engagées. Les gens dansent. L’alcool circule. Une forte ambiance de fête révolutionnaire.

L’ « ancien combattant de la paix », ce drôle de « vétéran  » que je suis, se fait prendre au jeu. Jusqu’à ce que la femme de Daniel prenne la parole. Depuis la tribune, elle harangue la foule et part dans un flot de paroles qui me paraissent hystériques. Pendant ce temps, tel un Pape, Daniel Ortega arrive triomphalement entouré de deux triples rangées de gardes du corps. Tout est retransmis sur écrans géants.

Il est évident que cette femme-là ne lâchera pas le pouvoir. Lui non plus. L’impression d’être face à des Ceausescu d’Amérique Centrale. Quitter cette mascarade ! Aller parler avec des gens. Essayer de comprendre.

Me prenant parfois pour un journaliste, ils sont nombreux ce jour-là et par la suite à m’expliquer comment cela fonctionne. Le Gouvernement paie des cars entiers pour aller chercher les gens aux quatre coins du pays. Parfois sur leur lieu de travail même. « Si tu travailles pour l’État, tu es pratiquement obligé de venir si tu ne veux pas être licencié  » me dit-on. Le déguisement vestimentaire va de soi. « C’est pourquoi tu les vois faire des selfies qu’ils postent sur Facebook pour attester de leur présence », me confit un participant. « D’un autre côté, c’est un voyage gratuit pour faire la fête dans la Capitale  » ajoute cet autre.

 La fête du 19 juillet à Managua

La « chamuca », la diablesse

« La Rosario  », comme ils disent, est détestée autant que crainte. Ils l’appellent aussi « la bruja » c’est-à-dire la sorcière, ou plus souvent « la chamuca  », la diablesse. Une femme m’a soutenu que tous les mois elle recevait la visite du Dalaï-Lama et écoutait ses conseils !?... Son fils n’arrivera jamais à la convaincre que c’est une rumeur absurde. Il faut dire que la Première dame a imposé la construction de très nombreuses et immenses structures en ville : des arbres en acier de 14 mètres de hauteur. Ces « arbres de la vie  » seraient inspirés de la Genèse.

Sans être élue, elle détient la réalité du pouvoir. Elle s’exprime à la place des ministres qui ne doivent pas parler publiquement. Porte-parole de la Présidence, elle sévit tous les midis à la télévision. Elle y cause de philosophie asiatique, d’ésotérisme, d’un gourou indien. Poétesse et juriste, elle a fait modifier la Constitution au profit de son mari bien évidemment. Quant aux huit enfants de l’« infernal » couple présidentiel, ils contrôlent une vingtaine de radios et de télés. Surtout ils ont chacun la mainmise sur un secteur de l’économie et empochent les pots-de-vin qui vont avec : importations du pétrole vénézuélien, télécommunications, la mode, etc. Certains me diront avec amertume : « on est revenus au temps de la dictature de la famille Somoza ! ».

Le retournement de veste sandiniste

Comment en est-on arrivé là ? Retour en arrière en vitesse très accélérée. Après sa victoire de 1979 et l’élection d’Ortega comme président en 1984, le FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale) fut contraint de laisser le pouvoir à la Droite en 1990. Après de longues péripéties et magouilles, Ortega retrouve le Palais Présidentiel en 2006. Ses 38 % des voix au 1er tour lui ont suffi. Merci la nouvelle loi électorale.

Cette reprise du Pouvoir s’est faite grâce à une entente tacite avec la Droite. Jugez plutôt : il prit comme vice-président un ancien « Contra  ». Il compléta le tout en faisant alliance avec la hiérarchie catholique très réactionnaire. Conséquence directe et dramatique dans ce pays très catholique : l’avortement, même thérapeutique, est strictement interdit. Il était autorisé depuis un siècle. On m’a cité l’exemple d’une gamine violée à 12 ans et contrainte d’accoucher. Malgré l’interdiction constitutionnelle d’exercer deux mandats consécutifs, il est réélu en 2011, à coup de bourrages d’urnes. La future élection présidentielle fixée au 6 novembre, le résultat est facile à deviner.

Arrivée à San Roque

2016 : retrouvailles émouvantes à San Roque

Du coup, il est préférable de se passer de la caution du Front Sandiniste. San Roque. y arriver en camionnette, sans prévenir. Les chocs affectifs vont s’y enchaîner. Le village est intact comme l’image qui restait dans un coin de ma mémoire. Expliquer rapidement l’objet de ma visite, puis sortir les photos de l’époque comme une preuve. Le déclic, tout de suite. Les anciens se rappellent, commentent les clichés. Un petit attroupement et des discussions.

On m’apprend qu’un tel est mort. Que les deux chefs de chantier habitent maintenant ailleurs. On peut bien me le dire à présent : « c’était dans la maison de Faustino qu’étaient cachées les armes ! ». On se remémore le chantier, les travaux à la coopérative, les fêtes aussi. On me demande des nouvelles des autres « brigadistes  ». Moment d’intense émotion : une femme de 37 ans se reconnaît sur une photo : la gamine au bras amputé, c’est elle.

Cette femme se reconnaît sur la photo prise il y a 32 ans

Qu’est devenue notre école ?

l'école de remplacement construite par les allemands en 1992 Il est temps de poser la question : qu’est devenue notre école ? Elle a servi un peu plus de 7 ans. Ouf ! Mais trop petite et se délabrant, elle a été remplacée par une autre construction. Réalisée par des allemands en 1992. Avouons-le, un travail plus professionnel que le nôtre.

San Roque, comme il y a 32 ans...Le plus dur dans ce retour sur les lieux 32 ans après, c’est de constater que c’est la même pauvreté qu’autrefois dans ces campagnes.

Mais ici, il y a maintenant des points d’eau avec quelques robinets. L’église catholique est fermée et à l’abandon. Plus loin, c’est un bâtiment des évangélistes qui trône. Typique de l’évolution religieuse latino-américaine. Jeter un dernier regard et adresser un geste amical à cette famille qui me salue comme autrefois. Bouleversé, je quitte définitivement San Roque. Et poursuis mon voyage entre lacs et volcans.

Des Révolutions condamnées à être trahies ?

Vers la mi-août, peu de temps avant mon retour, la lecture de la presse locale était édifiante. « La Rosario » se présente comme candidate à la vice-présidence pour épauler Monsieur. Et lui succéder en cas de décès. Dans la foulée, 28 députés de l’opposition étaient limogés ! L’élection présidentielle du 6 novembre approche. La dictature dynastique est en marche !!! Toutes les Révolutions semblent être condamnées à être trahies !

Il est temps de rentrer à Laval et de relire Le Père Ubu. Le Président de l’Assemblée nationale nicaraguayenne est mort le 10 septembre. Le régime sandiniste a décidé de prolonger ses fonctions jusqu’en janvier 2017 !?. Daniel Ortega va certainement être réélu le 6 novembre. Combien d’années faudra-t-il attendre pour que les écoliers de San Roque puissent croire en un avenir meilleur ?

Rémy Simon , mayennais depuis 1977, a été conseiller municipal de la ville de Laval de 1995 à 2007, sous François d’Aubert, seul élu sur la liste Laval autrement puis comme élu Vert mayennais sur la liste de Guillaume Garot ; il s’est retiré de la vie politique en 2007 après 35 ans de militantisme.


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Par Rémy Simon - Nicaragua : une Révolution à l’épreuve du pouvoir #2

Publié le: 5 novembre 2016
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