Par Valérie Rellier de Jean – Le concert inachevé

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La vie est fragilité. Elle est faite de certitudes, de joies et de souffrances, de troubles et de maux, de volonté et de renoncements, de hauteurs et de dépressions, et sans doute de bien plus encore, à l’image de ceux qui créent, comme par exemple, Nicolas de Staël avec son Concert inachevé 1955. C’est tout cela que nous dit en substance Valérie Rellier de Jean qui fait son retour sur leglob-journal.


Le concert inachevé

par Valérie Rellier de Jean

Sa peinture se fait de plus en plus légère, étalant l’huile au coton ou à la gaze. Alléger, fluidifier, enlever encore, trouver un nouveau souffle jusqu’à la transparence, jusqu’à l’impalpable.

Le samedi 5 mars, Nicolas de Staël assiste à un concert de musique contemporaine au cours duquel sont jouées des œuvres d’Anton Webern, dont la cantate L’Éclat d’un regard – « Ô mer du regard et ton ressac de larmes ! ». Le dimanche 6, toujours dans la grande salle du Théâtre Marigny, c’est Arnold Schönberg qui est à l’honneur avec Sérénade pour sept instruments et une voix masculine grave.

Bouleversé par ces interprétations, il rend visite à son ami Jean-François Jaeger, qui dirige la galerie Jeanne Bucher. Il lui confie : « Je suis perdu. »

Âme slave en ébullition constante, oscillant entre enthousiasme et dépression, côtoyant sans cesse l’abîme, Nicolas de Staël disait : « Toute ma vie, j’ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m’aider à vivre, pour me libérer de mes impressions, de toutes les sensations, de toutes les inquiétudes auxquelles je n’ai trouvé d’autre issue que la peinture.  (…) Je vais aller sans espoir jusqu’au bout de mes déchirements, jusqu’à leur tendresse. »

Il reprend la route pour Antibes et retrouve son atelier. Son obsession, reproduire sur une toile immense de 4 mètres sur 6, l’émotion musicale qui l’envahit encore. Dans la solitude et la fièvre, dans un corps-à-corps passionné, il s’empara de la toile. Il dilue sa pâte, mixe les couleurs par touches et imprégnations. La matière se fait douce et vibrante.

Sur un fond rouge éclatant, il pose les éléments, lourds et structurants, mais épurés à l’extrême. Au premier plan, à gauche, un piano à queue, noir, rectangulaire. Au centre, l’orchestre et une forêt de pupitres et de partitions aux nuances rosées, blanches, grises. Sur la droite, une contrebasse ocre-brun en forme de poire et au manche s’élevant jusqu’en haut de la toile.

Nicolas de Staël se bat, se démène entre «l’inachevé» et le « trop abouti de la transparence», jusqu’au vide, jusqu’au vertige…En ce 16 mars 1955, le soleil se couche sur Antibes, il est 22 h 15. Nicolas de Staël sort sur la terrasse de son atelier, la température est douce. Au loin, la pinède, au pied, le Fort Vauban. Il se penche… Il avait 41 ans.

Le piano s’est tu, la contrebasse aussi. Le Grand Concert restera à jamais inachevé. Nicolas de Staël écrivait : « L’espace pictural est un mur, mais tous les oiseaux du monde y volent librement. A toutes profondeurs.»

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