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On savait que vivre en France, être Français et en même temps perçu comme un arabe, un noir ou un asiatique, c’était loin d’être facile. Le film de Laurence Petit-Jouvet, non seulement nous le montre, mais il met des mots sur le racisme ordinaire. Car être regardé comme des non-blancs, c’est avoir à penser constamment à sa couleur de peau. En fait, La ligne de couleur qui est sorti le 17 juin, pose admirablement sur la table la « blanchité » comme position dominante en France. Et le spectateur ne sort pas indemne, après la projection, de la salle de cinéma.

- Par Thomas H.

« Être noir à Château-Gontier ce n’est pas la même chose que d’être noir à Montreuil » ; la réalisatrice qui a présenté son film à Laval (Mayenne) dernièrement et qui a décidé de distribuer elle-même son film évoque ainsi Patrice Taraoré l’un des 11 personnages de La ligne de couleur.

Le mayennais qui a grandi dans la ville du Sud Mayenne et allait se faire couper ses cheveux chez le coiffeur du coin est dans La ligne de couleur. Ainsi que le coiffeur qui l’a vu grandir. On retrouve ce dernier d’ailleurs en dialogues dans le film avec celui qui allait devenir plus tard rappeur. Le coiffeur raconte d’ailleurs le temps passé par Patrice à tergiverser et à hésiter dans son salon sur la coupe qu’il devait lui réaliser. Tout ça en raison de ses cheveux crépus.

Patrice Taraoré, le rappeur de Château-Gontier est né d’un mariage mixte. Humanist est son nom de scène à présent et il pense à son deuxième album, une oreille en France et l’autre au Burkina Faso. Dans La ligne de couleur, il raconte : « tout avait commencé pour moi dès la maternité. La sage-femme avait dit à ma mère que j’avais la jaunisse. Maman lui avait répondu : Madame, il est plutôt métis ! »

Patrice, "Humanist", rappeur, et made in Mayenne

« Être de couleur dans le monde rural ce n’est pas pareil qu’en ville » analyse donc la réalisatrice qui a souhaité faire ce film qui « atterrit dans un monde tendu » pour « montrer ce qu’est l’assignation raciale. Et pour bien s’en apercevoir, il était important que les personnages ne soient ni des étrangers, ni des cas sociaux, et ceci afin de faire tomber les défenses habituelles du style : oui, il a une autre couleur de peau, mais...il mange et pense différemment aussi ! ». Par exemple.

Avoir une peau noire, et des cheveux crépus et être Français. Ou bien avoir les yeux bridés, le type asiatique comme cette actrice typée japonaise et être Française. Ou encore Français venu des îles, et ressembler à un Arabe, dans une cité de banlieue, c’est le cas pour Jean-Michel Petit-Charles qui déclare : « je suis né à Montreuil, originaire des Antilles, donc français depuis 4 siècles. Malgré ça on m’a toujours pris pour un Arabe. ».

C’est forcément la source de malentendus, d’incompréhensions et de regards qui font mal et qui à force d’être répétés, et vécus de l’intérieur, se changent en malaises et en mal être. Ce qui fait dire à Yaya Moore dans le film et qui est retournée dans l’école de son enfance, les larmes aux yeux « j’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de code vestimentaire. Peut-être faudrait-il aussi que je change de couleur de peau ? »

Dans ce très beau film tout en pudeur, les 11 français ont écrit des lettres qui ont été mises en images. Ce que la réalisatrice appellent des « lettres-filmées ». Et ils sont, dans ce film participatif, les co-auteurs de La Ligne de couleur.

Ainsi apparaît bien « le décalage entre le discours officiel de la République qui se veut universaliste - égalitaire - "color blind" et le traitement qui est fait à ces citoyens français […] d’autant plus cruellement ressenti qu’il renvoie à leur corps. Là pour toujours » explique la réalisatrice du film. La République aveugle parce qu’elle ne voudrait pas voir !

Choisis, sollicités à prendre la parole, à travers les lettres qu’ils ont rédigées pour eux-mêmes et pour celles et ceux à qui elle sont destinées, les personnages jouent leur propres rôles et sont à l’origine de mots, de postures, de révolte, mais aussi de silence et de regards pleins d’émotions.

On y voit aussi Mehdi Bigaderne avec son écharpe tricolore de maire de Clichy-sous-bois déclarer qu’ « entrer au conseil municipal n’était pas l’étape la plus difficile. Savez-vous que beaucoup encore, ont du mal à accepter qu’un Français au nom et au faciès maghrébin brigue des fonctions républicaines ? »

Aussi le film laisse un goût amer une fois que le générique se déroule à l’écran. Car La ligne de couleur montre en douceur, mais de façon efficace une France encore recroquevillée sur elle-même. Une France manifestement incapable ou si peu de résoudre les problèmes de racisme, et de discriminations de toutes sortes pour ceux qu’on appelle les « minorités visibles ».

Ces « non-blancs » selon Laurence Petit-Jouvet nourrissent le concept de « blanchité », qu’on appelle aussi « blanchitude ». Un concept né aux États-Unis, là bas on parle de "whiteness", c’est un concept de sciences humaines qui permet de « penser le blanc comme une couleur de peau » avec toutes les autres couleurs à coté.

Lorsqu’on est blanc cela procure en effet bien des avantages. Parmi eux, une sorte de "sérénité" dominante et dominatrice qui ne permet plus vraiment de voir ou de percevoir réellement ce qui se passe autour de soi. Avec comme premier privilège pour le blanc : ne pas être obligé de penser à sa “couleur”.


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Racisme : le film qui dénonce la dominance de la "blanchité" en France

Publié le: 12 juin 2015
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