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Raphaël Bellanger porte-parole de la Confédération paysanne 53 est sur leglob-journal alors que s’ouvre à Laval le 70 ème Congrès national de la FNSEA. Il n’y a pas d’erreur, leglob-journal a choisi délibérément pour cette occasion de donner la parole à l’autre syndicat qui a tenu il y a quelques jours à Laval son Assemblée Générale. Raphaël Bellanger dans cet entretien fait un tour complet de la situation de crise que connait l’agriculture et qui sera au cœur des débats du Congrès.

Les concentrations d’exploitations, les manif’ du principal syndicat dominant, la mainmise de la FDSEA en Mayenne, le rôle ambiguës des politiques, la représentation bafouée de la confédération Paysanne aux élections professionnelles, le déclin de la profession d’agriculteur en Mayenne. Pour toutes ces raisons, la Confédération paysanne et Raphaël Bellanger estiment qu’il faut choisir un autre logiciel pour l’agriculture en France ; qu’il faut se tourner vers ce qu’il appelle une « agriculture paysanne » qui donne plus d’autonomie aux paysans, préserve la qualité, l’environnement, et les outils sociaux.

Entretien

- leglob-journal : Le Salon international de l’Agriculture vient de s’achever, diriez-vous qu’il s’agit d’une grande vitrine commercial de l’agro-business et de la communication politique ?

Raphaël Bellanger : Effectivement, c’est en partie une manifestation à but commercial où l’agriculture est “affichée” comme centrale dans l’évènement mais elle permet à tous les acteurs des différentes filières agro-alimentaires (alimentation du bétail, transformateurs, distributeurs...) et du para-agricole (équipement, matériel, vendeurs de semences, produits de traitement...) de se redorer le blason, de se poser en solidarité avec les paysans et comme acteurs incontournables pour l’avenir de l’agriculture.

Les paysans-exposants qui viennent sont bien intentionnés et reflètent des réels savoir-faire tant en qualité qu’en diversité mais ils ne représentent pas l’alimentation qui est majoritairement produite en France. C’est à dire des aliments de masse (viande, lait, céréales, légumes...) de moindre qualité produits dans des fermes qui se concentrent et s’industrialisent.

La majorité des politiciens qui défilent à ce salon se servent de cette vitrine pour défendre l’agriculture à la française en dégustant de bons produits du terroir, promettant tous mieux les uns que les autres les bonnes solutions pour les agriculteurs et en leurs serrant les mains. Mais pour une bonne partie d’entre eux, ils ne proposent que ce que demande la FNSEA, c’est à dire des facilités de concentration et d’agrandissement des exploitations, le recours aux traitements chimiques et aux engrais, le démantèlement des outils sociaux et de répartition (cotisations, impôts...). En fait tout le contraire de l’image renvoyée par le salon.   

Les portes refermées, est-ce que cela signifie que les problèmes agricoles ne sont plus d’actualité ?

Pour le grand public, les problèmes agricoles sont sans doute moins prégnants parce que les grands médias s’en détournent alors que les difficultés sont plus que jamais présentes. 2015 a fait beaucoup de bruit, certains expiraient leur dernier souffle, mais 2016 est encore pire puisqu’on comptera les cessations d’activité subies ou anticipées avec des dettes à rembourser qui resteront comme un fardeau à trainer pour certains. Cela engendre déjà des difficultés morales, privées et propage une sinistrose ambiante dans les campagnes. Le pire, c’est que la disparition d’une partie d’entre nous n’a jamais améliorée le sort de ceux qui restent. Il est grand temps de changer d’orientation.  

Est-ce exacte que de penser que les adhérents de la Confédération Paysanne tirent mieux leur épingle du jeu par rapport à la crise, parce qu’on les entend moins souvent manifester ?

Beaucoup d’adhérents de notre syndicat sont déjà dans une démarche que l’on appelle Agriculture Paysanne. C’est à dire en général des systèmes plus autonomes (moins dépendants des achats extérieurs, aliments, intrants...), un poids de l’investissement moins important. Cet avantage peut permettre de “tenir” plus longtemps ou d’adapter plus facilement son système (passage en label, AB, valorisation en circuit de proximité...) mais la baisse des cours nous affectent tout autant et ce n’est pas tenable dans le temps.

D’autres part, nos adhérents sont plutôt circonspects et réalistes. Nous avons toujours dénoncé que les orientations agricoles qui étaient et qui sont toujours prises nous emmenaient dans le mur et force est de constater qu’une fois de plus nous avions visé juste. Nous ne pouvons que déplorer la surdité des politiques à nos mises en garde.  

Que faudrait-il faire prioritairement, selon vous, pour éviter ou enrayer cette crise structuro-conjoncturelle qui traverse aussi la Mayenne ?

Pour que les agriculteurs vivent de leur métier, évidemment les prix doivent permettre de nous rémunérer. Pour arriver à cette fin, une solution, l’équilibre entre l’offre et la demande au niveau européen. Malheureusement nous avançons à contre-sens : comme les prix baissent, beaucoup pensent compenser en augmentant les volumes, et nous sommes dans un paradoxe où malgré la situation économique difficile, les volumes de production mis en marché progresse continuellement. Ça fait les affaires de l’industrie agro-alimentaire, mais c’est la chute des agriculteurs qui va faire la variable d’ajustement avec une industrialisation et une concentration des élevages.

Adapter l’offre à la demande, ça veut dire réguler les volumes et donc baisser la production quand cela est nécessaire. C’est là que le bât blesse, cette démarche doit être collective pour qu’elle soit efficace, or tous les outils de gestion publique ont été démantelés, il faut en réinventer et les remettre urgemment en place.

Lorsque la sortie des quotas a été acté par le gouvernement français et la FNSEA, la Confédération Paysanne demandait que les organisations de producteurs s’organisent obligatoirement transversalement, c’est-à-dire en mettant la gestion des volumes dans un pot commun. Ce n’est pas ce qui s’est passé et donc ce sont les industriels qui gèrent selon leur gré individuellement avec les éleveurs (attribution supplémentaire, arrêt de collecte, restructuration...).

Pendant longtemps, le système institutionnel a formé les futurs agriculteurs à être de bons techniciens sans se soucier de la valorisation de leur produit. L’idée même de pouvoir baisser sa production pour faire plus de revenu est encore pour beaucoup impensable.

Autre perversité du système, le “déséquilibre de matière”. C’est-à-dire que nous ne produisons pas forcément ce que le marché local à besoin. Nous importons des produits bio, des quartiers de bovins ou de cochons parce que les carcasses que nous proposons ne correspondent pas aux habitudes de consommations des gens. Les dirigeants agricoles font miroités l’excellence française à l’exportation mais à quel prix !

Les tables rondes initiées par les autorités préfectorales ont-elles servies ?

Remettons les choses dans leur contexte, les préfectures ont provoqué ces réunions sous injonction de la FRSEA pour vendre la réussite de leurs actions à leurs manifestants. Elles ont le mérite de mettre différents acteurs des filières autour de la table (syndicats agricoles mais pas les organisations de producteurs..., transformateurs, distributeurs) mais c’est un jeu de dupe.

Peu de transformateurs ou distributeurs sont prêts à afficher la transparence des marges et à engager une démarche collective. Comme expliquer plus haut, tant que la quantité de matière première est disponible pour leur business ils n’ont pas de raison de bouger...

Et votre rencontre récente avec le député européen Jean Arthuis ?

Nous avons des convergences sur la nécessité d’une Europe politique plus forte, une distribution des aides de la PAC qui ait plus de sens (en fonction des actifs agricoles et non des hectares), une révision de la fiscalité agricole qui évitent les surinvestissements matériels. Plus de cohérence dans les manifestations : venir avec un tracteur de 150 000€ pour demander des prix rémunérateurs, c’est difficile à vendre !

Mais aussi des divergences, sur la politique sociale nous ne partageons pas le démantèlement des outils de mutualisation des soins et retraites, la baisse des cotisations sociales ou encore des impôts. Un système par capitalisation et assurance privée accentue les inégalités entre citoyens, au premier rang desquels les agriculteurs et c’est exactement ce qui se passe. La Confédération Paysanne a toujours revendiquée : je cotise selon mes moyens, je me soigne selon mes besoins.

Plus globalement, Jean Arthuis pense qu’ il faudrait moins d’État contrairement à nous, la Confédération Paysanne qui demandons plus de souveraineté politique (qu’elle soit alimentaire, fiscale, sociale...).

En Mayenne, la prédominance de la FDSEA (comme au niveau national) que faut-il en penser ?

Le meccano de la FNSEA s’est construit sitôt la fin de la guerre 39-45 (elle fête ses 70 ans cette année) avec le mythe du syndicat unique et de la parole sainte. Toute les institutions agricoles (Jeunes Agriculteurs, Chambre d’agriculture, Crédit Agricole, Groupama, Institut de l’élevage, CER, Coopérative, syndicats de filière...) se sont développées autour de cette forteresse avec des administrateurs issus directement des rangs de ce syndicat. Les lois d’orientation agricole ont toutes été co-écrites et proposées par la FNSEA. La crainte de voir les agriculteurs dans la rue a toujours hanté les responsables politiques.

A partir des années 80 plusieurs voix dérangeantes commencent à se faire entendre dans la “grande maison” ; beaucoup d’éleveurs sont prêts à suivre ces nouveaux leaders parce qu’ils se rendent compte que les responsables FNSEA les emmène déjà dans la mauvaise direction (surproduction de lait, montagne de beurre, de poudre, de porcs). Mais la direction sous l’égide des céréaliers reprend la main sur ces départements trouble-fête avec l’argument du syndicat unique. Les dissidents ne se retrouvant plus dans cette ligne politique décident de créer d’autres mouvements syndicaux et la Confédération Paysanne nait en 1987.

C’est lors des élections aux Chambre d’agriculture que la reconnaissance et la représentativité de chaque syndicat se mesure. Mais l’histoire et la sociologie font que bon nombre d’agriculteurs et de responsables politiques restent ancrés sur de vieilles habitudes, l’inconnu fait toujours peur...

Pourtant beaucoup d’agriculteurs partagent les analyses de la Confédération Paysanne mais préfèrent rester avec le plus “fort” par peur d’être stigmatisés et surtout par clientélisme. En effet, les FDSEA fonctionnent par intérêts pour ses “clients-adhérents” pour l’attribution du foncier, les réductions d’achat de fioul, des contrats faveurs pour les assurances, des cartes fidélité dans les magasins généralistes...

La représentativité en agriculture est exponentielle : le syndicat qui arrive en tête aux élections gagnent déjà la moitié des sièges puis le reste est réparti à la proportionnelle. Pour la Mayenne avec 25% des voix au dernier scrutin, la Confédération Paysanne n’a que 2 sièges sur 21, soit 9% en absolu. Les ressources financières sont tout autant disproportionnées et de part leur histoire beaucoup d’OPA (Organisations Professionnelles Agricoles) financent aussi directement ou indirectement la FNSEA et ses fédérations départementales. Difficile de déstabiliser le château...

Nous sommes présents partout où nous avons droit de siéger, la co-gestion est encore de rigueur mais la diversité est reconnue, nous avons droit de parole même si parfois nous avons l’impression qu’elle n’est pas entendue. Beaucoup d’élus sont d’accords avec nous sur certains points en OFF mais n’osent pas le dire en ON par peur de représailles de la FDSEA. Et rassurez-vous le gratin se bousculera pour être au premier rang du congrès de la FNSEA. 

Enfin, comment voyez-vous l’avenir du département de la Mayenne ?

Comme sur le reste du territoire, les fermes continuent de s’agrandir et de se concentrer au détriment du nombre d’agriculteurs et de "l’élevage paysan". Les troupeaux grossissent avec des animaux qui sont de plus en plus hors-sol, c’est-à-dire dans de grands bâtiments et qui ne sortent presque plus au pré.

Jusqu’à récemment la Mayenne préservait son "capital d’actifs agricoles" mieux que d’autres. La Confédération Paysanne y est bien pour quelque chose, elle a essayé de freiner les ardeurs de certains par une répartition du foncier et des moyens de production le plus équitable possible. Mais la FDSEA souhaite "rattraper" les autres départements ligériens dans la course aux dimensions. Nous avons été bridé depuis trop longtemps disent-ils... Ou encore affirmé devant une assemblée en avril 2015 « il faut se développer ou arrêter ». Ce sont les mêmes qui réclament l’obole aujourd’hui...

En parallèle de multiples initiatives créatrices d’emplois et dynamiques pour le territoires existent déjà et continuent à se développer. Des nouvelles générations de paysans s’installent avec des projets inimaginables ou qualifiés d’atypiques voir d’utopique, il y a encore quelques années. Mais bientôt ces types d’installations seront majoritaires et celles plus "classiques" deviendront atypiques car le capital d’exploitation à reprendre devient inaccessibles pour des jeunes.

L’avenir sera ce que les agriculteurs veulent en faire. Les outils pour inverser la tendance à l’industrialisation existent. Les plus grandes fermes sont celles qui touchent le plus d’argent publique, il suffit de plafonner les aides par exploitation et en fonction du nombre d’actifs pour que ces structures périclites au profit de fermes en « Agriculture » Paysanne beaucoup plus pourvoyeuses d’emplois, répartis sur le territoire et qui préservent l’environnement. Environ 8000 paysans en Mayenne aujourd’hui, combien demain ? À nous d’en décider. 

- Propos recueillis par Thomas H.


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Raphaël Bellanger : « Environ 8000 paysans en Mayenne aujourd’hui, combien demain ? À nous d’en décider »

Publié le: 30 mars 2016
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