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Des photos du centre historique de la ville de Valparaiso, et des pélicans sur le port Valparaiso - Épilogue - « Fin de campagne. Dans quatre jours, je quitterai Valparaiso et le Chili. Toutes ces personnes rencontrées ici et là pendant six semaines m’auront beaucoup appris et donné. Avec une bienveillance à la chilienne. Comment les en remercier ? En espérant y revenir... » nous câble Rémy Simon qui vient de vivre le second tour de l’élection présidentielle au Chili qui voit l’alternance se mettre en œuvre. Avec le retour de la droite et de Pinera au pouvoir.

- Par Rémy Simon

17 décembre. En ce dimanche électoral, mon premier réflexe est d’aller vérifier un truc que je suis allé photographier hier. Je saute dans l’un de ces trolleybus datant de plus d’un siècle et qu’on dit « les plus vieux du monde ». À l’autre bout de la ville, une très grande bannière est accrochée depuis longtemps sur le mur d’un bâtiment. Elle dénonce d´une façon très “hard” la récente et bien timide loi autorisant l’avortement.

Elle est toujours là ! Le lieu en question est un lycée tenu par des religieuses, et c’est aussi un bureau de vote !!! Pour s’y rendre et faire son choix citoyen, il faut passer devant. Ici le combat pour la Laïcité reste un chemin de croix…

Avant 20 heures, la messe est dite ! Pinera l’emporte largement avec 54,57 % des voix, retrouvant ainsi pour quatre ans le chemin du Palais de la Moneda qu’il avait quitte en 2013. Guillier, avec ses 45,43 %, ne peut que reconnaître « une sévère déroute ».

La participation a été plus forte que prévue, mais c’est la droite qui a mobilisé au maximum son électorat. Quant à la gauche, comme on pouvait s’y attendre, elle n’a pas enregistré un bon report de voix des lecteurs du F.A. (Frente Amplio). Rien ne sert de se lamenter sur les divisions, les divergences étaient trop profondes.

Au comptoir, Arturo, le soir des électionsLa Nueva Mayoria (Nouvelle Majorité) n’est plus. Les débats et les recompositions à gauche ont déjà commencé. Issu des récentes élections à la proportionnelle, le Congrès n’a pas de majorité claire. Pas sûr que les tractations qui s’annoncent passionnent les citoyens. Et leur redonnent confiance dans les politiques.

« Le seul bar républicain de la ville ! »

Au Besame mucho, le bar, malgré les 55,5 % de Guillier dans la ville de Sharp, les visages des militants de gauche sont bien sûr défaits. Arturo, le patron, contient difficilement sa colère. Mais Arturo exhorte déjà les jeunes militants à se retrousser les manches. Et à regarder vers l’avenir.

La fin de campagne électorale a été peu spectaculaire dans la rue. Tout a semblé se passer par voie de presse, sur les réseaux sociaux et à travers des débats télévisés. Très peu de visibilité dans la rue.

Ce mercredi 13 décembre, la gauche locale est en effervescence. Son champion, Guillier, achève son périple régional ce soir à Valparaiso. Avant de conclure sa campagne le lendemain à Santiago.

C’est un duel à courte distance que se livrent les deux candidats. Celui de la Nouvelle Majorité à Valparaiso, la ville aux traditions ouvrières. Pinera, le candidat des Droites, est à trois stations de métro de là. Il a choisi Vina del Mar, la très chic station balnéaire. Deux mondes se confrontent.

Le vainqueur, incarnant le retour de la droite au pouvoir Le perdant de cette élection de dimanche 17 décembre 2017

Franchute c’est-à-dire littéralement gringo français est écœuré par les trahisons du PS français et je suis très sceptique au départ. Pourtant, la prestation de Guillier dans son meeting m’impressionne. Il balaie brillamment tous les thèmes de son programme, argumentant dans le détail et point par point. Un discours rassembleur, mais clairement à gauche. Et solidaire des peuples indigènes du Sud (les Mapuches) et du Nord. Sans cependant mentionner une partie de son projet, pourtant essentielle : la convocation d’une Assemblée constituante. Dans l’article précédent publié sur leglob-journal, j’insistais sur le verrou que représentait la Constitution actuelle née d’un compromis avec Pinochet.

Guillier et le fameux Jose "Pepe" Mujica ex-président d'Uruguay

Un soutien uruguayen d’envergure

Pour faire grimper l’applaudimètre, et mettre en porte-à-faux le Frente Amplio qui n’appelle pas clairement à voter pour lui, il s’était fait accompagner de Jose “Pepe” Mujica. L’emblématique ex-président de l’Uruguay et leader du Frente Amplio… uruguayen. Vous savez celui qui fut le Président le plus pauvre du monde. Celui qui se contenta du salaire minimum, reversant le reste à des associations et retournant le soir dans sa petite ferme, avec sa vieille voiture.

Mais il était surtout cet ancien guérillero des Tupamaros, la guérilla urbaine la plus humaniste qu’on puisse imaginer. Ces militants s´excusaient auprès des gens de devoir “emprunter” leur véhicule pour attaquer une banque certes, mais sans tirer un coup de feu si possible. C’était dans le but de lutter pour plus de justice sociale. De vrais guevaristes qui savaient « rester humains dans la lutte ».

Arrêté, “Pepe” fut soumis à des traitements… inhumains. Incarcéré de longues années. Sorti sans haine d’une telle épreuve, il devint humaniste et fut élu Président en Uruguay. Il légalisa notamment la consommation de cannabis, dans l’espoir de casser les trafics des mafias qui font des ravages en Amérique Latine… et ailleurs. Ce qu’on sait moins, et cela n’a rien à voir, c’est que l’Uruguay est en train de devenir mine de rien l’un des champions du monde pour les énergies propres.

Peut-être, une trop longue digression. Mais encore beaucoup d’émotions me submergent. Je n’ai pas résisté au plaisir de rendre hommage à “Pepe”, ce modeste petit homme vouté est un géant politique. Tout dévoué à un engagement humaniste pour le bien public et ovationné comme il se doit ce soir-là.

Le patron du PS à ValparaisoRevenons à la politique chilienne. Ce soir-là, 2 000 personnes sont présentes. Selon la presse de droite. Je ne dispose pas des chiffres de la police locale. Ni d’ailleurs de ceux de la gauche. Guillier termine son intervention en s’adressant aux jeunes tentés par l’abstention : « Je sais que toute génération a le sentiment que ceux qui étaient là avant n´ont pas compris le monde, et qu’ils pensent que le monde est né avec eux, mais je veux leur dire que beaucoup de gens ont souffert pour récupérer la démocratie et le droit de vote, et pour cela je vous demande d´aller voter dimanche prochain ».

Des profs de torture français

Le lendemain, je retrouve en tête-à-tête l’un de mes interlocuteurs : Eduardo Munoz Inchausti. Secrétaire politique du PS de Valparaiso, il est par ailleurs professeur de sciences politiques. Nous évoquons bien sûr le meeting de la veille. Il m’explique l’évolution comparée des gauches européennes et latino-américaines. Mais il trouve que je minimise le nombre de condamnations de fascistes au Chili. En précisant : « tous les hauts responsables de la DINA [police politique chilienne, NDLR] ont été condamnés à vie ». Il ajoute, agacé : « après la chute du franquisme les espagnols ont-ils fait mieux ? » J’entends bien ses arguments, sans renier ce que j’ai écrit.

Eduardo a fait une thèse sur la DINA. Il m’apporte des précisions sur cette Gestapo chilienne. Tout en me demandant de ne pas prendre cela comme une offense au peuple français : « en plus des américains et de la CIA qui les ont formé aux techniques d’interrogatoire et de torture, il y avait aussi des français. Notamment des anciens des guerres d’Indochine ».

L'un des trolley-bus qui circulent à Valparaiso, "les plus vieux du monde"On termine la soirée en échangeant nos pronostics pour ce deuxième tour. On se retrouvera dimanche soir. Comme pour le premier tour, au « seul bar républicain de la ville ! » tonne Arturo. C’est le patron du lieu : le Besame mucho, qu’il faut traduire par …« embrasse-moi beaucoup ». On y vend aussi quelques revues érotiques.

« Et toi, es-tu allé voter ? »

Dans un épisode précédent sur leglob-journal, je vous avait parlé de « lieux improbables ». Mais une chose est certaine cette fois. Pour moi, c’est : « Fin de campagne. Toutes ces personnes rencontrées ici et là pendant six semaines » dans des « lieux improbables » justement m’auront beaucoup appris et donné. Avec une bienveillance à la chilienne. »

Comme cet homme qui connait mon intérêt pour la politique et qui me demande spontanément : « et toi, es-tu allé voter ? » Je lui rappelle que je suis français et n’ai pas le droit de vote ici dans son pays. Quel joli cadeau ils me font en acceptant de m’intégrer dans leur paysage ! Vous comprendrez pourquoi dans quatre jours, je quitterai Valparaiso avec l’envie d’y revenir.

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(c) Photos leglob-journal


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Récit de campagne, au Chili qui a voté - par Rémy Simon

Publié le: 19 décembre 2017
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