| Retour à la Une
leglob-journal
Journal d'informations, d'investigations, d'analyses et d'opinions sur la Mayenne

Agnès Buzyn, 54 ans vient de quitter la présidence de la Haute Autorité de Santé pour être nommée Ministre des Solidarités et de la Santé dans le premier gouvernement de l’ère Macron. Elle aura à gérer deux dossiers qualifiés de « prioritaires » selon le journal Le Monde. « L’abandon du tiers payant et l’obligation vaccinale  ». La ministre pourrait aussi s’intéresser aux rapports avec les laboratoires pharmaceutiques et à « l’idée que la Sécurité sociale doit cesser de solvabiliser l’industrie pharmaceutique et mettre en place un pôle public du médicament. ». C’est ce que propose Nicolas Da Silva, Maître de conférences à l’Université Paris 13, sur leglob-journal.

- Par Nicolas Da Silva*

Dans une tribune précédente, j’expliquais qu’il est non seulement possible mais aussi souhaitable d’organiser la production et le remboursement des soins à 100% par la sécurité sociale – ceci impliquant la disparition des complémentaires santé.

Les habituelles critiques sur le montant de la dépense publique n’ont pas de sens parce qu’elles nient qu’il y a une contrepartie à cette « dépense » : une production de soins. En réalité, tout comme il est absurde de parler de la dépense de l’industrie automobile, il est absurde de parler de la dépense de soins de santé.

Ce sont deux secteurs productifs où la seule question pertinente est celle de la contrepartie : est-ce que le prix du travail et des investissements consentis sont justifiés par la quantité et la qualité de la production ? **

Comme je l’avais montré dans le cas des soins de santé, le mode de production public (sécurité sociale) est plus efficace financièrement et socialement que le mode de production privé (complémentaires santé). Cela veut-il dire qu’il n’y a pas d’améliorations possibles du système productif tel qu’il existe actuellement ? Non, bien sûr. Il existe des gisements d’économie mais ils ne sont pas là où on les croit (mauvaise gestion, abus des assurés, fraude, etc.).

Dans cet esprit, je défends l’idée que la sécurité sociale doit cesser de solvabiliser l’industrie pharmaceutique et mettre en place un pôle public du médicament. Le rôle de l’industrie pharmaceutique dans le système de production de soin est particulièrement important car contrairement à ce que l’on pourrait croire c’est elle qui prescrit les soins et non les médecins, hôpitaux et autres professionnels de la santé.

L’industrie pharmaceutique induit la demande de soin des patients et agit de façon à influencer les prescripteurs en bout de chaine. Elle intervient à tous les niveaux pour imposer ses produits : elle fabrique (en partie) les maladies, elle décide quels médicaments doivent être fabriqués, elle assure la formation continue des médecins, elle ne compte pas ses dépenses de marketing au près des patients, elle rémunère chèrement des visiteurs médicaux, etc. Or, sa norme de conduite, la maximisation du profit, est trop souvent (pour ne pas dire systématiquement) un obstacle à l’amélioration de l’état de santé de la population.

Pour illustrer cela je vais prendre l’exemple de la négociation du prix des médicaments et plus précisément le cas célèbre du sofosbivir. Le sofosbivir est une nouvelle molécule créée au tournant des années 2010 qui permet de guérir de l’hépatite C (virus impliquant des maladies du foie qui peuvent évoluer en cirrhose ou cancer) alors que précédemment il n’y avait pas de guérison possible, la maladie évoluant en maladie chronique. L’hépatite C cause la mort d’environ de 2 700 personnes par an en France.

11.2 milliards de dollars

La molécule en question a été développée par une entreprise nommée Pharmasset qui a été racheté en 2012 par Gilead Sciences pour 11.2 milliards de dollars, suite à d’intenses spéculations boursières. Ce montant pharamineux s’explique par les retombées escomptées de la vente du sofosbivir, commercialisé initialement sous le nom de Solvadi®.

En France, après négociation avec le Comité économique des produits de santé (sous tutelle du ministère de la santé et de celui de l’économie), le traitement de 12 semaines est vendu entre 41 000 et 46 000 €. Bien que près de 230 000 personnes soient atteintes de cette maladie à l’échelle nationale, toutes ne sont pas soignées en raison du coût du traitement. Si toutes les personnes étaient soignées au prix actuel cela représenterait approximativement 10 milliards d’euros, soit à peu près la moitié du budget médicament de la sécurité sociale. En conséquence, les malades sont rationnés.

Le prix négocié du médicament est clairement un obstacle à l’amélioration de l’état de santé de la population. Mais, ce prix est-il justifié par des coûts de production ou de recherche et développement (R&D) écrasants ? S’il ne faut pas minorer ce type de coût, il parait clair que le prix du médicament n’est que peu corrélé aux dépenses de R&D. Ce n’est pas Gilead qui a découvert la molécule !

Le prix s’explique avant tout par la spéculation boursière qui a conduit cette entreprise à débourser plus de 11 milliards de dollars pour s’acheter les droits de propriétés attachés aux brevets de Pharmasset. Les systèmes publics de santé en viennent donc à solvabiliser la spéculation boursière des grands groupes pharmaceutiques.

Des copies légales

Pour aller à l’encontre des effets indésirables liés aux prix des médicaments, certains accords internationaux permettent aux pays les plus pauvres de demander à l’Organisation mondiale du commerce des licences obligatoires. Il s’agit de copies légales et obligatoires donnant uniquement le droit à la firme à des royalties relativement faibles. Menacé par ce système de licence obligatoire dans certains pays du monde, Gilead a préféré proposé un prix préférentiel proche de 1000 $ le traitement.

On peut en déduire deux choses : l’écart entre le prix en France et ce prix préférentiel laisse entrevoir la marge de l’industriel-financier. À ce prix et pour 230 000 personnes en France cela représenterait un cout de 207 millions d’euros pour soigner tous les patients susceptibles de l’être (contre 10 milliards précédemment).

Dans cet esprit, très récemment le laboratoire Algérien Beker, non soumis aux restrictions liées aux brevets de Gilead, est venu proposer à Paris un traitement générique équivalent au prix de 3 000 € pour les 12 semaines (plus de 13 fois moins cher). L’organisation non gouvernementale Drug For Neglected Diseases a le projet de produire un traitement complet pour moins de 300 dollars (plus de 130 fois moins cher). A l’heure actuelle, il est impossible d’acheter et de commercialiser ces types de médicaments en France parce qu’ils ne respectent pas la législation sur les brevets.

Un pôle publique du médicament

Je pense qu’il n’y a aucune raison d’accepter les prix négociés entre l’industrie et les pouvoirs publics. Il faut modifier radicalement notre politique du médicament en refusant de verser une rente aux industriels devenus financiers. Ce que le privé fait très chèrement, le public peut le faire à moindre coût. Il paraît alors nécessaire de construire de toute pièce une filière industrielle publique qui de la recherche à la production pourrait faire concurrence au privé et à terme se substituer à lui. Cette filière étant publique on pourrait s’organiser de façon à ce que le prix du médicament soit plus faible et le contrôle qualité meilleur.

Evidemment, cela demande un financement important (mais il y aura une contrepartie ! et une réduction à terme des coûts) et une remise en cause radicale du droit sur les brevets par généralisation des licences obligatoires. Comme sur la question des complémentaires, l’industrie pharmaceutique telle que nous la connaissons est un mode de production inefficace financièrement et socialement qu’il convient de remplacer par un pôle publique du médicament.

*Nicolas Da Silva est Maître de Conférences, à l’Université Paris 13, CEPN (UMR 7234)

**- [La comparaison entre l’industrie automobile et le secteur des soins ne vaut ici qu’à un degré de généralité élevé : la reconnaissance ou non d’une valeur produite par l’attribution d’une certaine quantité de monnaie dans le produit intérieur brut (PIB). Evidemment, ces deux secteurs sont radicalement différents dans la mesure où les soins relèvent de la catégorie des services et non de la production (industrielle). C’est d’ailleurs la tentative d’adopter des méthodes industrielles aux services de soins qui cause de grandes difficultés pour les malades et les professionnels eux-mêmes, Note du rédacteur]


1 commentaire

Réagir

Reprenons le pouvoir sur l’industrie pharmaceutique - par Nicolas Da Silva

Publié le: 18 mai 2017
- Lire aussi d'autres articles de la rubrique: leglob-société
Vie Industries Santé
Acteur et vecteur de la Pensée critique en Mayenne : leglob-journal
A lire également sur votre Journal en ligne
leglob-journal, votre journal indépendant en ligne - Informations, Analyses, Opinions en Mayenne - Lisez leglob-journal - Nous contacter par mèl : redaction@leglob-journal.fr
© leglob-journal 2017 - Mentions légales - Editorialisé avec SPIP - se connecter - RSS RSS