| Retour à la Une
leglob-journal
Journal d'informations, d'investigations, d'analyses et d'opinions sur la Mayenne

Des aspects de la pensée contemporaine avec le regard toujours « passionné pour la chose politique » de Rémy Simon. Ce lavallois qui a vécu « 35 ans de militantisme bénévole » et douze ans de politique comme élu à la Mairie de Laval - sur la liste Laval Autrement puis sous l’étiquette Vert mayennais - se souvient. « Le choc des attentats du 11 septembre et l’horreur de voir arriver Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 » écrivait Rémy Simon simplement en 2007 au moment où il annonçait dans un communiqué de presse sa « retraite » politique.
Presque 10 ans plus tard, retour sur un passé qui devient un présent du futur.

Récit de vie

11 septembre 2001 : des commandos d’Al Qaïda détournent des avions et frappent les États-Unis. L’hyper puissance est touchée au cœur, sur son sol. A Laval, comme partout ailleurs dans le monde, nous sommes sidérés. Incrédules, les yeux rivés sur les écrans des télés qui retransmettent en boucle les images de cet évènement planétaire.

Chacun se tourne vers ses amis, son entourage. Être entouré, c’est bien de ça qu’il s’agit. On se regroupe pour commenter encore et encore ces scènes incroyables. Essayer de comprendre. Ces avions qui viennent se planter dans les Twin Towers du World Trade Center à New York ; ces gens qui se jettent du haut de ces tours en feu, l’écroulement des édifices. Les 19 membres des différents commandos viennent de faire basculer le monde dans une autre dimension géopolitique.

Ce jour-là nous en sommes tous conscients. Les rares réactions minoritaires sont vite balayées par le groupe d’amis. Réaction du style « j’espère au moins que les américains vont comprendre pourquoi on les déteste tant dans le monde ! ». Il est temps de balancer à la poubelle de l’Histoire nos vieux logiciels d’analyse politique. Poubelle déjà bien pleine et qui finira par déborder quelques chocs plus tard.

Ce monde devenu multipolaire venait d’accoucher d’un nouveau monstre : l’extrémisme islamiste et sa terreur comme outil politique. Ben Laden, pour gagner, avait besoin d’une imbécillité symétrique qui nous ferait tomber dans le piège tendu. Le Président Bush fut cet outil, ce miroir. Son concept d’ « axe du mal » et « guerre des civilisations » qu’il déclara furent un désastre.

Les démocraties n’ont pas fini d’en payer le prix. Aujourd’hui, attentats et état d’urgence nous rappellent que nous sommes non loin de ce fiasco. Après les horreurs de l’Inquisition catholique, les massacres de masse du Nazisme et du Stalinisme, la barbarie est de retour. Mais ce 11 septembre, nous étions loin d’avoir tout compris et analysé. Et très loin d’imaginer un avenir funeste pourtant proche. L’autre choc ou contre-choc. Il allait être hexagonal celui-ci !

21 avril 2002 : Le Pen au second tour des Présidentielles

En me rendant à la salle polyvalente de Laval pour la proclamation des résultats de cette soirée électorale, comme beaucoup je ne me doutais de rien. Élu municipal lavallois d’opposition depuis plus de six ans et rentré chez Les Verts depuis moins d’un an, les amis écologistes m’avaient alors demandé d’être leur porte-parole départemental. L’apprentissage fut dès le départ acrobatique. Expliquer quelques mois plus tôt aux médias mayennais le pourquoi du comment de changement de candidat « Vert » aux Présidentielles : le remplacement au dernier moment d’Alain Lipietz par Noël Mamère pour cause de presque banale « erreur de casting  ». Ce soir, il s’agissait plus simplement de réagir à chaud et de commenter les résultats locaux de notre champion national.

Dès le début, à l’entrée, le visage blême de quelques copains fut étrange. Impossible d’avoir plus d’éclairage sur ce qui leur traversait la tête. Tout juste un lapidaire : «  il est en train de se passer quelque chose, tu verras bien  ». Les réseaux sociaux et Facebook ne firent leur apparition qu’en 2004. Il n’y avait plus qu’à patienter les quelques minutes qui nous séparaient du 20 h. Et la bombe politique nous explosa à la figure : « Jospin éliminé, Jean-Marie Le Pen qualifié pour le second tour ! ».

Comme un an plus tôt, le besoin de se regrouper, de se tenir chaud, d’échanger, de parler et d’essayer de se rassurer. Mais d’abord d’être sûr que ce qui vient d’arriver est bien vrai. Après avoir répondu brièvement et mécaniquement par téléphone aux questions d’un média local, ma première réaction fut d’aller vers les autres élus.

Vers les écolos bien-sûr, mais également vers ceux de droite. Eux aussi étaient KO. Sauf un, dont le réflexe fut de se diriger vers le groupe du Front National pour échanger sourires et bavardages ! Cette scène, où il pactisait est impossible à oublier. Il s’agissait d’Alain Guinoiseau, disciple de Nicolas Dupont-Aignan ; il était alors le leader local de Debout la République. Pour nous, ce soir-là elle était en danger. Il est toujours membre de l’actuelle majorité municipale lavalloise, cette fois sous l’étiquette de Debout la France.

Ensuite tout s’enchaîna très vite. Quelques lignes écrites dans Le Tournesol des Verts de la Mayenne en témoignent : « L’espoir est réapparu dans la folle quinzaine qui a suivi. Le sursaut citoyen est d’abord venu des jeunes. Chapeau pour leurs manifs quotidiennes ! Une nouvelle génération militante est née sous nos yeux : 4 000 jeunes dans les rues de Laval le 25 avril ! La contre-offensive a culminé avec les manifestations du 1er mai : 6 000 personnes à Laval, du jamais vu ! ».

Avant, il avait fallu appeler à voter Chirac. Des militants de gauche projetaient d’accomplir ce « devoir » électoral avec une pince à linge sur le nez. On redoutait ce type d’incident, le FN pouvant en profiter pour faire annuler l’élection. Fantasme peut-être, mais réelle crainte dans ce contexte de folie.

Présidant un bureau de vote dans le quartier de Saint-Nicolas, la présence suspicieuse des deux leaders locaux du FN fut très pénible. Quand vint le moment d’aller voter à mon tour, une remarque ironique se fit entendre derrière moi. « Alors vous allez voter Chirac ? » C’était le rédacteur en chef d’un célèbre hebdomadaire mayennais. De droite. Attitude de bonne guerre et dépourvue de méchanceté. La situation était cocasse. C’est sans aucune rancune que je me souviens de cette caricature qu’ils avaient fait paraître le 25 avril.

Avec l’aimable autorisation de Manu - Courrier de la Mayenne 25 Avril 2002

« Tout continua comme avant »

Chirac fut réélu et inaugura un nouveau septennat sans se soucier des voix de gauche qui elles aussi l’avaient porté là. Les manifestations s’arrêtèrent. Les gens retournèrent à leurs occupations : les jeunes à leurs études, les travailleurs à leur travail, les chômeurs à leur ANPE. Quant aux professionnels de la politique, ils reprirent leur langue de bois, répétèrent comme des perroquets les éléments de langage concoctés par leurs communicants, convictions en berne et nez dans les sondages. Tout continua comme avant.

Erreur fondamentale et tragique. Le 22 avril n’était pas un accident. Ce qui venait de faire trembler le pays, ce n’était pas un parti issu seulement d’un lointain poujadisme, nourri par une guerre d’Algérie toujours pas digérée, alimenté par le racisme. Non ! La bête FN grossissait en se goinfrant de tout ce qu’elle trouvait, pêle-mêle sur son passage : peur de la mondialisation libérale, du déclassement social, de la désertification rurale, méfiance vis-à-vis des autres cultures, colère face aux injustices sociales, écœurement face à des dirigeants déconnectés du réel et étrangers à leur vécu, etc.

Alors ce choc du 11 septembre a fourni un énorme carburant, des nouveaux boucs émissaires, pour rendre possible le choc du 21 avril. Depuis, la situation n’a fait qu’empirer avec la banalisation des idées de l’extrême-droite par Sarkozy, avec Daech et avec les attentats en France en 2015. Ces deux premiers tremblements de terre politiques seront suivis d’autres répliques de plus en plus fortes. La montée régulière en puissance électorale du FN l’atteste : il est devenu le premier Parti du pays.

Après le 21 avril, le 23 ?

De nombreux indices font craindre un autre choc dès l’année prochaine, en 2017 : la peur engendrée par les attentats de 2015 (Charlie Hebdo, le Bataclan et les terrasses), celui de Nice l’été dernier. Parallèlement, la trahison de ce gouvernement « de gauche » pratiquant une politique clairement de droite. En démoralisant sa base sociale et électorale, il a jeté une multitude de citoyens dans les bras des courants populistes. D’ailleurs, nombre d’entre eux ont déjà intégré la défaite des gauches aux prochaines Présidentielles. Sinon comment expliquer qu’aux Primaires de la droite 12 % des électeurs provenaient de la gauche ? Comme si ces Primaires étaient déjà le second tour de la vraie Présidentielle…

Écrire cela, ce n’est pas oublier que cette dérive vers la droite et l’extrême-droite n’est pas spécifique à la France. L’option du Brexit en Grande-Bretagne, la confirmation de régimes ultra-réactionnaires en Pologne, en Hongrie. L’ Autriche qui a failli élire un Président d’un Parti néo-Nazi. Tout ce repli face à des réfugiés perçus comme une menace et à jeter par-dessus bord. Sur ce sujet essentiel pour la défense des valeurs, étonnant de voir une Chancelière allemande de droite être plus humaine que notre pouvoir « de gauche » ! Et puis le 8 septembre dernier, aux USA, il y a eu cette incroyable élection de Trump ! La vague populiste ne déferle pas derrière nous, elle est déjà au-dessus de nos têtes !

Au soir du 1er tour des prochaines élections présidentielles, le 23 avril 2017, on peut craindre une sacrée gueule de bois. Si le danger du FN se confirme, pour qui serons nous peut-être contraints de voter au second tour ? Pour une droite sentant la naphtaline ? Et puis il y aura la deuxième lame du couteau : celle des législatives. Celle qu’on oublie trop souvent.

Ce qui est sûr c’est que, de virage à droite en virage à droite, la gauche s’est bien historiquement scratchée sous nos yeux. Sur ce ground zéro, avec des façons radicalement nouvelles de faire de la politique, les nouvelles générations devront reconstruire l’Espoir. Même si celles de 2001 et 2002 n’auront pas encore le droit de vote pour les prochaines échéances.

Lire aussi :

Par Rémy Simon - Nicaragua : une Révolution à l’épreuve du pouvoir #1

Par Rémy Simon - Nicaragua : une Révolution à l’épreuve du pouvoir #2


3 commentaires
  • Cet article très bien écrit et qui prends du recul sur notre histoire récente, me conforte bien dans l’idée que le suffrage universel n’est plus la solution pour sortir de l’ambiance rouge-brun qui traine partout dans le monde. D’autres alternatives sont possibles et des jeunes (et des moins jeunes) s’y emploient avec modestie, mais avec espoir. L’exemple de ce qui se passe à la ZAD est un exemple parmi tant d’autres. Ne nous résignons pas ! Continuons de faire le peu que l’on peu faire pour changer la donne.

    Répondre

    • Certes sans l’action positive des "zadistes" en renfort des mobilisations plus classiques, le chantier de l’aéroport de Notre Dame des Landes serait déjà bien avancé. Mais, et en tournant le dos au nihilisme, on ne peut faire évoluer et changer la société qu’en proposant un projet alternatif plus général et susceptible d’être partagé à terme par une majorité de la population. Un vrai projet de société et avec des règles nouvelles pour l’atteindre : je pense notamment à ce qui se passe en Espagne avec "Podemos", et ailleurs. Dans cette perspective penser que "le suffrage universel n’est plus la solution", c’est oublier qu’il est quand même un moyen. Après avoir été une conquête démocratique des générations précédentes. Ne pas laisser les autres s’exprimer et décider à notre place est quand même souhaitable. Tout en rappelant dans mon texte que le second tour des Présidentielles allait être compliqué et peut-être douloureux, je pense quand même que le premier tour offrira un réel choix. Tout en déplorant comme des millions de citoyens que le vote blanc ne soit reconnu... à aucun des deux tours du scrutin. Rémy SIMON

      Répondre

  • Par contre, ceux des années 90 vont le faire et ils auront en tête ces fameux attentats, les difficultés à trouver sa place dans le circuit des "adultes" et l’école qui ni n’inclut ni n’instruit pour une société inégalitaire. Le pire est que ce sont les plus fragiles qui voteront pour les plus "salauds" ... Regardez l’exemple de Trump.

    Répondre

Réagir

Tsunamis politiques, chocs, contre-chocs : 11 septembre, 21 avril et après ?

Publié le: 17 décembre 2016
- Lire aussi d'autres articles de la rubrique: leglob-mayenne
Regard Politique Histoire
Acteur et vecteur de la Pensée critique en Mayenne : leglob-journal
A lire également sur votre Journal en ligne
leglob-journal, votre journal indépendant en ligne - Informations, Analyses, Opinions en Mayenne - Nous contacter : redaction@leglob-journal.fr
© leglob-journal 2017 - Mentions légales - Editorialisé avec SPIP - se connecter - RSS RSS