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« Médecine de demain : quelle place pour le patient ? », c’était le thème d’un débat organisé à Laval*. Et justement Marie-Line, professeur des écoles qui habite Mayenne est une patiente. Elle témoigne sur leglob-journal de son expérience vécue dans le service des Urgences du Centre Hospitalier(CH) de Laval, il y a une quinzaine de jours. « Mais comment font-ils pour rester aussi compétents et attentifs ? C’est cette question qui reste pour moi en suspens après avoir passé 18 heures aux urgences du Centre Hospitalier de Laval. » écrit-elle. Marie-Line Veillé est adhérente et militante au sein de l’association AUDACE53 qui rassemble des usagers du nord-Mayenne - l’association en revendique« plus de 1 400 fin 2017 » - pour défendre l’hôpital public et les services de santé. Témoignage.

Par Marie-Line VEILLÉ

Le Centre Hospitalier de Laval - la façade de l’ancien bâtiment

J’ai une douleur importante à la gorge depuis six jours. Suite à ma deuxième visite chez le médecin et à un bilan sanguin révélant une grosse infection, le médecin décide de m’envoyer aux urgences pour examen complémentaire, une radiographie et pour rencontrer un ORL. Mais comme il n’y en a plus à l’Hôpital de Mayenne, [Départ à la retraite de l’ORL, NDLR] je suis en route pour le Centre Hospitalier de Laval !

J’arrive donc aux urgences vers 18 H 30 : il y a très peu de personnes. Je suis aussitôt prise en charge. On me demande d’attendre dans ce qu’on appelle à l’Hôpital de Laval « une chambre des urgences » pour voir un médecin. Cette « chambre des urgences », c’est un endroit d’abord dédié au patient et c’est aussi le lieu de stockage du matériel dont les soignants du service ont besoin. Pas trop de souci pour moi, étant donné mon état et mon âge, mais cela peut déstabiliser une personne plus atteinte ou plus âgée.

S’ensuit une prise de sang, la pose d’une perfusion pour un scanner. Tout cela avec différents soignants toujours très accueillants. L’interne m’informe alors que, faute d’ORL de garde – plus un seul ORL de garde sur le département ! -, les images seront transmises au CHU d’Angers pour avis. La décision concernant la nécessité – ou pas - d’une intervention ne me sera communiquée que le lendemain, me dit-il, en fonction, également, de l’évolution dans la nuit.

Pas un « vrai » lit

Car je vais donc passer la nuit ici. Et là, cela se complique. On connaît les problèmes de fermeture de lits dans les services… Le médecin m’explique gentiment que je vais devoir rester dans cette chambre mais qu’on m’a trouvé un « vrai » lit prêté par un autre service. Ouf ! Je ne dormirai donc pas sur le brancard sur lequel je suis arrivée, depuis mon entrée aux Urgences.

La nuit n’est pas trop mauvaise malgré, vers 2 heures du matin, les intrusions indispensables du personnel qui vient récupérer du matériel stocké près de mon lit. Au petit matin, on arrive avec une bonne nouvelle pour moi : avec le traitement et une visite ORL dans une semaine, je peux sortir vers midi. Après le p’tit dèj’, on m’explique que je vais devoir repasser sur un brancard dans le couloir à côté de la chambre qui doit être libérée pour une autre personne. Je suis la première dans ce couloir. S’ensuivront d’autres, car c’est une matinée chargée.

Nous nous retrouverons environ huit, en rang d’oignons le long du mur pour laisser un passage aux autres patients acheminés vers des examens divers. Un peu plus loin, quatre personnes attendent dans les box ouverts sur le couloir. Une cinquième personne, assise sur une chaise dans un coin, semble attendre que quelqu’un ait le temps de lui trouver une place. Et parmi tous ces patients – le terme n’a jamais été aussi approprié - des personnes grippées ou contagieuses à qui on met un masque, ainsi que plusieurs personnes âgées.

Pour le secret médical, le respect de l’intimité, on devra repasser. Vu les conditions d’accueil, nous sommes tous au courant de nos pathologies respectives puisque les soignants doivent bien, régulièrement, et je pense à leur corps défendant, faire le bilan devant le tableau des prises en charges, au vu et au su de tous. Au moment de partir, on n’a que les toilettes à me proposer pour m’habiller.

Patients et "im-patients"

Les heures matinales passées dans le couloir ne furent pas les plus agréables de ma vie. Mais je relativise. Je savais, moi, que mon état n’était pas préoccupant et, surtout, que j’allais quitter le service quelques heures plus tard. Mais dans quel état psychologique se trouvaient mes compagnons de galère et de couloir ? Au-delà de la douleur, sans doute, de l’inquiétude, certainement, quant à leur pathologie, la façon dont on les a « entreposés » le long du mur n’a pu que les fragiliser un peu plus…

Et pourtant, comment peut-on évoquer les conditions de travail du personnel soignant sans s’étonner de sa gentillesse et de son professionnalisme malgré toutes les difficultés ? Je me rappelle cette jeune femme médecin tout embêtée de m’annoncer que je devrais passer la nuit dans une « chambre-réserve » mais qui s’est démenée pour me trouver un lit.

Je revois tous ces soignants courant d’un lit à l’autre, et restant courtois et calmes même lorsqu’ils étaient alpagués, parfois véhémentement, par un malade qui leur reprochait une attente et un traitement qu’il jugeait, sans doute à juste titre, non appropriés. Je les entends répondre parfois fermement mais toujours gentiment aux plus "im-patients". Et je pardonne bien volontiers à cette autre soignante, son apparente indifférence lorsqu’elle passait dans le couloir au milieu de ces "naufragés des urgences" pour courir vers d’autres malades. Véritable indifférence ou façon de se préserver elle-même face à ce gigantesque gâchis ?

Car c’est sans doute ce que ressentent ces soignants. Un immense gâchis. Lequel d’entre eux, médecin, infirmièr(e) ou aide-soignant(e), pensait, en entrant dans le métier, qu’il l’exercerait dans de telles conditions ? Le travail du soignant, c’est le soin, bien sûr, mais c’est aussi l’écoute. Comment, malgré la meilleure volonté du monde, peut-on s’y exercer lorsqu’on manque de tout, de places, de lits, de personnels, de temps, et que la mission est souvent réduite à courir pour parer au plus pressé ?

La France est toujours la cinquième puissance économique du monde. Elle ne semble pourtant plus capable de garantir à ses citoyens autre chose qu’un service de santé publique qui s’étiole et qui épuise ses professionnels ? Car les personnels soignants paient dans leur chair la disponibilité et la foi qu’ils ont, malgré la situation, en leur métier. L’hôpital rend les soignants malades !

La plupart des témoignages sur les Urgences - Laval n’est hélas pas un cas à part -, révèlent une véritable course vers le mur. Et le mur se rapproche. Le 6 mars 2018, une dame de 73 ans est morte sur un brancard des urgences de l’hôpital de Reims. Elle attendait pour un problème cardiaque depuis 2 heures 30. Quatre autres interventions urgentes semblaient plus vitales. Pour la direction du Centre Hospitalier, l’établissement n’est pas responsable.

Corps et âme

On ne peut a priori reprocher au personnel soignant de penser gérer au mieux une situation de pénurie de moyens et de personnel.

Mais que dire de ce système mortifère qu’on leur impose, à eux comme aux soignés, depuis maintenant plusieurs années ? Je veux dire ici, merci au personnel soignant des urgences du Centre Hospitalier de Laval, qui se dévoue corps et âme pour les patients. Et avec quelle abnégation, et quelle gentillesse, malgré un contexte insupportable. Mais que les directions, de Laval ou d’ailleurs, que les Agences régionales de santé qui dictent leur loi depuis la préfecture de région, que la ministre qui compatit à longueur de déclarations mais ne prend aucune des décisions que commande l’urgence de la situation, ne se leurrent pas : cela ne peut pas durer. Cela ne va pas durer. Ça craque, et cela va forcément exploser.

Ah, au fait, le mot grève en majuscule était affiché un peu partout dans le service. Je n’avais pas la forme d’en parler au personnel soignant et je ne voulais pas les priver de leur précieux temps pour soigner les autres, mais la grève, cela fonctionne comment à l’hôpital ? On est en grève et on travaille en même temps ?

*Débat autour de la « Médecine de demain, et de la place du patient », dans le cadre des États généraux de la Bioéthique - réunion d’initiative citoyenne, au Palindrome de Laval à partir de 18 H 30 ce mercredi 14 mars 2018.


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Urgences à Laval : « Mais comment font-ils pour rester aussi compétents et attentifs ? »

Publié le: 11 mars 2018
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