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Plusieurs familles albanaises vivent en Mayenne. Actuellement, RESF accompagne trois de ces familles, sur Mayenne ; une autre a été récemment déboutée du droit d’asile, elle n’est pas référencée par Réseau Éducation Sans Frontière, mais si elle envisage de rester à Mayenne et d’entamer d’autres démarches, sans doute contactera-t-elle le Réseau. Dernièrement une conférence a été organisée avec des prises de paroles et des témoignages ; elles ont permis de mieux comprendre une réalité la plupart du temps largement ignorée.

- Par RESF de Mayenne*

150 personnes ont assisté à la conférence de l’historien, et rédacteur en chef du Courrier des Balkans Jean Arnault Dérens. RESF Mayenne l’avait organisée à l’auditorium du Grand Nord à Mayenne, le 14 mars 2017. Une preuve de l’intérêt des mayennais pour ce qui se passe en Albanie, ce pays, si proche géographiquement de la France, où règne et perdure ce qu’on appelle le Kanun.

Pour Jean-Arnault Dérens, le Kanun, ce sont des règles ancestrales qui régissent tous les aspects de la vie, notamment en Albanie. Cela va de l’organisation de l’économie, de l’hospitalité, de la famille, au mariage, à la propriété, à l’héritage, etc. En fait, il s’agit d’une réglementation des conflits avec cette notion primordiale de l’honneur de la famille, véritable pierre angulaire de ce système sophistiqué.

L’individu n’existe pas vraiment en lui-même

Dans ces sociétés où le Kanun règne, ce qui compte, c’est la famille au sens large, le « clan  », mais sans notion péjorative. L’individu n’existe pas vraiment en lui-même. Le Kanun a régi le fonctionnement des sociétés dans tout le bassin méditerranéen depuis le Moyen-Age et il survit à notre époque dans les pays où il n’y a pas de gouvernement central ou bien dans le cas où celui-ci est faible ou défaillant, comme c’est le cas en Albanie, ou au Kosovo en particulier. En Albanie, après un temps de latence sous le régime communiste, le Kanun est réapparu en force en 1991 – d’abord dans le nord du pays, notamment dans les zones montagneuses, et isolées, et à présent aussi dans le sud et jusque dans la capitale, Tirana.

L’État albanais s’organise petit à petit : il y a une police, une justice qui fonctionnent mais il ne parvient pas à éradiquer cette loi coutumière, et il refuse de reconnaître l’importance des populations touchées.

Comment ce qui est une « vendetta » fonctionne-t-elle ? C’est malheureusement relativement simple. Dans le cas d’un meurtre dans une famille, on peut dire que du sang a été pris, alors la famille qui a perdu un de ses membres déclare ce qu’on appelle la « reprise de sang  ». Tant que la vengeance n’est pas assouvie, tous les hommes de la famille du meurtrier - à partir de 14 ans - sont susceptibles d’être tués par un membre de la famille de la victime. Cette vengeance peut s’appliquer aussi aux femmes et aux enfants.

« L’honneur » d’une famille

Seule solution possible alors : toute la famille se cloître, les hommes ne sortent plus, ne peuvent plus travailler, les enfants ne sont plus scolarisés ; cela peut durer pendant des années, voire des dizaines d’années.

Cette « vendetta » peut être déclarée pour de nombreuses autres raisons que le meurtre : il peut s’agir de problèmes liés aux mariages, par exemple ou bien à la propriété, en fait tout ce qui peut porter préjudice à « l’honneur » d’une famille. Elle est contraignante pour tous les hommes des deux familles.

Jean-Arnault Dérens estime qu‘actuellement « environ 20.000 personnes vivent recluses en Albanie sous la menace d’une "reprise de sang", soit près de 1% de la population qui se monte 2,8 M d’habitants  ». Il a visité certaines de ces familles recluses et parle d’enfants « blancs comme des endives  » parce qu’ils ne sortent jamais.

Dans le cadre d’une situation où des familles albanaises demandant protection dans un autre pays, on parle de « protection subsidiaire ». Le gouvernement albanais qui est candidat à l’entrée dans l’UE refuse de prendre en compte cet état de fait pour ne pas ternir l’image du pays. Il est donc inutile, selon les témoignages, pour les personnes qui cherchent refuge dans un autre pays de s’adresser aux autorités de police, aux ambassades, etc. pour obtenir des preuves de leurs récits. Il savent qu’il n’y aura pas de réponse.

Recluse de 18 mois à 21 ans

Il y a quelques années, des albanais ont présenté de faux certificats afin de se faire régulariser alors qu’ils n’avaient pas de raison valable d’obtenir la protection subsidiaire. Ce courant semble asséché aujourd’hui, mais le mal semble fait : « les autorités françaises ont une vision systématiquement négative des albanais demandeur d’asile "qui racontent tous la même histoire" » a expliqué le conférencier, parce que la vendetta fonctionne selon les « lois » précises du Kanun.

Au cours de cette conférence trois personnes vivant à Mayenne ont pu témoigné de leur situation. Une jeune femme a expliqué par exemple avoir été recluse de son âge de 18 mois à 21 ans parce que son père avait commis un meurtre : pas d’école pour elle, pas de contact avec d’autres personnes que ses parents, frères et sœurs et quelques membres de sa famille ; parfois la faim, l’angoisse toujours.

Le père a fait 13 ans de prison, mais malgré cela, pendant son incarcération et par la suite, la famille de la victime a constamment menacé sa famille et continue à le faire, encore à ce jour, pour ceux qui ne sont pas partis d’Albanie.

Elle vit en France depuis 3 ans avec son mari et son bébé. Pour elle il est hors de question de retourner en Albanie, ce qui l’obligerait à vivre recluse avec son fils, car sa vie et celle de son bébé seraient menacées : il est le petit fils du meurtrier.

La deuxième prise de parole était en provenance d’un homme qui a raconté sa claustration et celle de sa famille pendant 6 ans à cause d’une promesse de mariage que le père de sa femme avait faite pour sa fille à sa naissance. Ils se sont mariés ; leur première fille est née pendant cette claustration et est restée sans contact ni école jusqu’à leur fuite vers la France. Une seconde fille est née en France.

En Mayenne depuis 4 ans, « dans une prison sans barreaux »

Pour cet homme aussi, il est hors de question de rentrer en Albanie où ses filles devraient vivre recluses. Il devait déclaré qu’il a « trouvé en Mayenne la fraternité du drapeau français mais en revanche ni la liberté, ni l’égalité » auxquelles il aspirait. Il a ajouté qu’après 6 ans de réclusion, il est ici depuis 4 ans « dans une prison sans barreaux » et qu’il doit se présenter et signer à la gendarmerie comme s’il avait commis une mauvaise action alors qu’il cherche juste à protéger sa famille.

Cet homme a aussi dit que lorsqu’il est entré en France, l’Albanie était sur la liste des « pays non sûrs » et quelques mois après son arrivée, elle a été déclarée « pays sûr » alors que la situation n’a changé en rien, selon lui, en Albanie entre temps. Un troisième témoignage a évoqué le système de santé au Kosovo où, « si on n’a pas d’argent, on n’est pas soigné ».

Sur le rôle de l’OFPRA, l’Office Français de Protection de Réfugiés et Apatrides qui se prononce sur la demande de protection des demandeurs d’asile, une question a été posée. La réponse de Jean Arnault Dérens apporte une vision plutôt positive des agents de cet office qui font un « travail difficile » (…) «  Les agents doivent faire le tri entre les demandes qui entrent ou n’entrent pas dans l’esprit de la loi  ». Puis, dans un deuxième temps, ils sont obligés de trancher ; en fait de choisir les cas qui leur semblent les plus sérieux et décider qui sera éligible ou non, sachant qu’entre en ligne de compte la politique migratoire du pays à l’égard de l’Albanie, entre autres.

Un grand nombre de participants à cette conférence a pu exprimé le choc qu’avait été pour eux la connaissance de ces tragédies qui sont vécues si près de chez nous, en Mayenne, et dont ils n’avaient aucune idée. Nombreux sont ceux qui, publiquement ou dans de nombreuses conversations par la suite, ont manifesté le souhait que la France puisse offrir à ceux qui sont victimes de cette situation la possibilité de mener une vie normale.

* Réseau Éducation Sans Frontières, collectif de Mayenne


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Publié le: 6 avril 2017
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