Un hôpital qui donne congés à sa maternité – par Pascal Grandet

Une maternité qui ferme, même temporairement, même quelques semaines et si c’était un bien mauvais présage? Sans faire de diagnostic prématuré, c’est un bien funeste mais réel indicateur de santé pour le Centre Hospitalier du Nord Mayenne (CHNM) qui accueille le service de natalité. C’est ce que nous dit le Président de l’association Audace 53 qui signe cet article dans les colonnes de votre journal en ligne leglob-journal.

Par Pascal Grandet*


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Chloé avait rendez-vous pour une consultation à la maternité de l’hôpital de Mayenne le 24 décembre. Son deuxième bébé doit arriver fin janvier, sans doute même un peu avant. Tout s’est bien passé. On ne lui a rien dit d’inquiétant, et surtout pas, qu’elle devrait sans doute faire naître son bébé ailleurs qu’à Mayenne s’il était trop pressé de voir le monde.

On ne lui a rien dit parce qu’on ne savait pas. Ce n’est que le samedi 29, sur le marché, qu’elle a appris et par hasard, sans trop y croire dans un premier temps, la fermeture de la maternité de Mayenne pour trois semaines.

Rien, aucune information, si ce n’est le déficit devenu chronique, comme dans la plupart des hôpitaux publics, et presque banal (5 millions, quand même !) n’avait alerté salariés et usagers dans les jours précédant l’annonce faite par la direction, au soir du 27 décembre, de fermer non seulement la maternité mais aussi la chirurgie autre qu’ambulatoire jusqu’au 21 janvier 2019.

Un bel hôpital, quasiment tout neuf, jouissant d’une très bonne réputation, notamment en chirurgie orthopédique, et d’une maternité aux plus de 700 accouchements chaque année, conjuguant performance, sécurité et qualité humaine ! Qui pourrait imaginer voir son existence remise en cause ?

Quelles Cassandre voudraient faire croire qu’on peut condamner un tel équipement dans un bassin de 100 000 habitants ? Ce serait oublier qu’on a changé d’époque. Que le stéthoscope a cédé la place à la calculette, et les considérations humaines aux tableaux Excel.

La pénurie – réelle et orchestrée depuis des années – de médecins, et notamment d’anesthésistes, et l’attitude scandaleuse des « mercenaires » qui font passer leur porte-feuille avant leur éthique, – le terme est employé dans le milieu médical pour parler des médecins intérimaires employés faute de titulaires, et qui se font souvent payer fort cher pour leur intervention en milieu hospitalier, autour de 1 700€ pour 24 heures de garde – ne peuvent masquer le fait que c’est une politique globale concertée et frontale que subissent aujourd’hui les citoyens ; la même politique qui, de Loi Bachelot (2009) en plan « Masanté2022 », en passant par la Loi Touraine (2016), considère l’hôpital comme une entreprise et la santé comme une marchandise, tout en opposant la même morgue aux personnels de santé et aux usagers inquiets pour l’avenir.

Les services fermés rouvriront-il bien le 21 janvier ? Sans doute. Sans aucun doute, même, veut-on bien se répéter comme pour conjurer le mauvais sort. Peut-être même un peu avant, si on trouve le personnel manquant.

Mais pour combien de temps ?

Plusieurs éléments amènent à réfléchir. Tout d’abord, partout où l’on regarde, les fermetures définitives de maternités qui ont été prononcées ici et là – Le Blanc (Indre) pour une des dernières en date (voir ici) – ont TOUTES été précédées, par une fermeture provisoire pour des questions dites « de sécurité ». Les deux tiers des maternités ont disparu en 30 ans pour un nombre quasi constant de naissances (800 000/an). Et ce sont les maternités de « type I » comme Mayenne, qui en ont fait les frais. Pour comprendre, voici le classement des maternités : Type I : obstétrique seule. Type IIa: obstétrique et néonatalogie. Type IIb : obstétrique, néonatalogie et soins intensifs de néonatalogie. Type III : obstétrique, néonatalogie, soins intensifs de néonatalogie et réanimation néonatale.

De plus, après avoir fermé les « petites » maternités de 300 naissances par an et moins, l’heure est aujourd’hui à la concentration dans des centres de 1 500 naissances et plus, comme le plan Masanté2022 le prévoit, notamment en considérant que la maternité ne relève plus des « soins de proximité »

Enfin, le contexte local n’est pas porteur pour le CHNM : le Centre Hospitalier de Laval a perdu 40 % de ses naissances en 10 ans (de 2000 naissances en 2008 à 1250 en 2018) quand les maternités de Château-Gontier et de Mayenne accusaient une baisse bien moindre (respectivement 6 et 7,5%). Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’un glissement des 700 et quelques naissances du CHNM vers la maternité du CH de Laval pourrait bien faire l’affaire des technocrates de l’Agence Régionale de Santé. « Mutualisons, économisons » c’est bien l’objet du Groupement Hospitalier de Territoire ( GHT ) institué par la Loi Touraine de 2016 qui réunit en Mayenne les sept hôpitaux du département.

Le directeur de l’Agence régionale de sante ( ARS ) des Pays de Loire, Jean-Jacques Coiplet, ne disait-il pas d’ailleurs en juillet dernier qu’il fallait « recentrer l’activité du Centre Hospitalier du Nord-Mayenne sur la gériatrie et les soins de suite », tout en s’interrogeant à voix haute sur l’opportunité de garder à Mayenne certaines spécialités chirurgicales ?

Un CHNM « déclassé »

Il existe 340 hôpitaux locaux en France. Quatre en Mayenne (Ernée, Evron, Villaines-la-Juhel et Craon-Renazé). Le plan Buzyn prévoit l’attribution du label « hôpital de proximité » à près de 600 établissements d’ici 2022. Un hôpital de proximité c’est : EHPAD + soins de suite + lits de médecine + éventuellement chirurgie ambulatoire et centre de soins non programmés, avec des urgences fermées la nuit.

Plus de 250 Centres Hospitaliers (comme celui de Mayenne) devraient donc être « déclassés » et être privés de leur maternité et de leur chirurgie pour devenir « hôpital de proximité » selon la nouvelle terminologie. Le CHNM en fera-t-il partie ? On n’en sait rien à cette heure. Mais on peut à juste raison craindre que l’« incident » de début d’année auquel on veut nous faire croire, ne devienne en fait un ballon d’essai bien réel pour un projet de réaménagement du réseau hospitalier dans le département, privant tout le nord Mayenne de véritable Centre Hospitalier.

Le démaillage méthodique des services publics dans les territoires ruraux s’opère pour la santé comme pour l’ensemble des dispositifs publics (transports, poste, finances, école). La situation que nous vivons ces premiers jours de 2019 et qui touche cruellement tout le nord-Mayenne met en danger potentiellement vital une population parfois à plus d’une heure du CH de Laval. Cette situation n’est pas due au hasard.

Les élus qui s’en étonnent, ou s’en offusquent, ne peuvent oublier les lois qu’ils ont votées ou soutenues et qui ont logiquement conduit au marasme actuel. On ne peut s’inquiéter des conséquences de ses choix uniquement quand ils touchent son propre fief électoral !

Il est d’ailleurs sidérant de constater qu’au moment où ce texte est rédigé, aucun parlementaire ou élu local n’a officiellement commenté la fermeture de la maternité et de la chirurgie du CHNM. Les fêtes n’expliquent pas tout et la Mayenne ne se réduit pas à LavalAgglo.

Quelle que soit la solution trouvée, nous l’espérons, dans les prochains jours, il ne pourra s’être agi d’un épiphénomène circonstanciel, mais au contraire d’un événement gravissime pour la pérennité de l’hôpital et l’avenir de la ville et de tout le nord du département. Ne pas vouloir le comprendre, ne pas réagir à la hauteur de la menace et de la détresse des habitants du Nord-Mayenne reviendrait à condamner à moyen (court ?) terme le Centre Hospitalier du Nord-Mayenne.

Maintenant, comme disait ma grand-mère, « on n’est jamais si bien servi que par soi-même ». Il appartient donc aux citoyens et usagers potentiels du CHNM de se mobiliser pour sauver ce qui peut l’être. Il n’y a pas de fatalité. Il ne peut y avoir de résignation.

*Pascal GRANDET est président de l’association AUDACE 53

1 thought on “Un hôpital qui donne congés à sa maternité – par Pascal Grandet”

  1. Une pénurie organisée ?

    La fin d’année 2018 a été un choc pour les Mayennais, et surtout pour les femmes enceintes en Mayenne et du sud de l’Orne. Comment imaginer la fermeture pendant 3 semaines, d’une maternité qui pratique plus de 700 accouchements par an, par le manque de médecin anesthésiste ? Comment imaginer que des interventions chirurgicales doivent être reportées car des médecins anesthésistes intérimaires gagnant 1700€ pour 24h de garde ne souhaitent pas venir au Centre Hospitalier de Mayenne ?

    Où est le serment d’Hippocrate pour ces professionnels ? Ce serment stipule que : « Le bien du malade, au physique et au moral, est la priorité du médecin. Celui-ci doit faire ce qui est utile et avantageux pour le malade. », on en est bien loin pour ces mercenaires.
    Si depuis 30 ans, les différents politiques auraient eu le courage d’affronter le problème de répartition des médecins sur le territoire national, si les politiques avaient eu le courage de réguler l’installation des médecins, comme pour de nombreuses professions, nous n’arriverions pas à cette dérive et à cette mise en danger d’un bassin de 100 000 habitants.

    Qu’allez-vous dire à une femme enceinte qui doit accoucher dans le mois de janvier et qui se retrouve entre 45-60 minutes d’une maternité ? Nous payons tous l’impôt et nous avons tous le droit de façon égale à la Santé.

    La situation actuelle est une vraie poudrière, faut-il attendre un soulèvement citoyen, une explosion de colère ?

    Alors, l’Association de Citoyens Contre les Déserts Médicaux, demande aux différents politiques locaux de saisir la ministre de la Santé, afin d’étudier réellement la question d’une régulation d’installation des médecins, car ce n’est pas en augmentant le numérus clausus que nous allons résoudre le problème de la répartition sur le territoire national des médecins.

    Le Président de la République l’a rappelé dans ces voeux pour la nouvelle année : « Nous assurer que nos services publics restent présents partout où nous en avons besoins, que les médecins s’installent où il en manque dans certaines campagnes ou dans les villes ou dans certains quartiers, où il y a en plus ». Alors l’ACCDM demande du courage à M. Macron de lancer le débat et d’instaurer une régulation d’installation !

    L’Association de Citoyens Contre les Déserts Médicaux sera attentive à l’évolution de la situation au CH Nord Mayenne, et rejoindra s’il le faut, le mouvement de contestation, en soutien de l’association Audace53 ainsi que de l’ensemble des habitants et du personnel soignant.

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