Agriculture : «Je demande pardon et veux réparer mes bêtises»

On pourrait dire de Christophe Piquet, 60 ans, qu’il est un « repenti » de l’agriculture. Car ce mayennais, installé à Azé, a fait machine arrière, il y a dix ans. Publiquement, il va même jusqu’à demander « pardon » pour ce qu’il a fait jusque-là dans l’exercice de sa profession. A 50 ans, il a choisi d’abandonner le système d’agriculture productiviste et intensif, communément utilisé en Mayenne, pour retourner vers une agriculture « plus respectueuse de la nature ». Christophe Piquet l’a fait en se tournant d’abord vers l’agriculture biologique et maintenant vers l’agroforesterie.

Grand entretien avec Christophe Piquet


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leglob-journal : Christophe Piquet, vous expliquez que vous avez fait en quelque sorte amende honorable dans le domaine de l’agriculture, pourquoi ?

Christophe Piquet : Parce que les traces, malheureusement, elle vont rester longtemps, très, très longtemps. Trop de glyphosate, et de pesticides injectés dans la terre en raison de la course à la production effrénée. C’est ça le problème. Et puis quoi, l’agriculture productiviste, on peut certes facilement semer en une journée avec du gros matériel : mais si la météo n’est pas avec nous, si il n’y a pas d’eau, c’est fichu !

Et vous savez, on est vraiment tout petit : plus on a poussé une exploitation dans le productivisme et l’intensif plus elle est vulnérable. Dix minutes de panne de courant par exemple sur un élevage industriel, tout est mort. Même chose si il y a une grève des routiers pendant trois jours. En agriculture biologique, là, avec des vaches qui vont à l’herbe, de la prairie, c’est différent. Elles s’en moquent de l’actualité. On produit peu, on a besoin d’un peu plus de main d’œuvre et tout le monde va manger.

Christophe Piquet travaillant à la réimplantation des arbres…avec ses petits enfants

leglob-journal : Vous avez franchi le cap en passant de l’agro-business à l’agriculture bio, comment cela s’est fait cette prise de conscience ?

L’éducation que j’ai reçue à ma dernière formation, avant l’installation – ça remonte à loin! – elle nous dirigeait tout droit vers le productivisme. Avec le recul quand je regarde ce que j’ai fait, c’est vrai que plutôt que de passer du temps de faire des clôtures à la main, de mettre des bêtes à la pâture, ça a été tellement plus simple de ramasser tout le monde dans un bâtiment, de faire du maïs, d’acheter du soja, de déforester, de polluer !

Mon arrière grand-père, mon grand-père, mon père, et moi, nous avons tous beaucoup couper d’arbres en raison du machinisme agricole. Et puis nous étions, comme tout le monde, dans un monde moderne. C’était ça… Mais quel catastrophe ! Quel erreur et combien je regrette aujourd’hui!…

leglob-journal : Vous regrettez tellement que vous allez jusqu’à demander pardon?…

Oui et je ne demanderais jamais assez pardon parce que lorsque cela fera trente ans que j’aurais disparu de cette planète, les dégâts que j’ai fait seront encore visibles. Il y en a pour toute la génération de mon fils Antoine et de mes petit-fils, pour réparer juste mes bêtises.

leglob-journal : Qu’est-ce que vous avez fait comme « bêtises » ?

C’est simple, j’ai participé à la pollution de l’air, de la terre et de l’eau. Il va falloir des années pour réparer tout ça. Je ne sais vraiment pas comment on va faire parce que jusqu’à présent, on a pas changer la tendance. Et j’ai arraché des arbres, des arbres centenaires parfois, qui avaient encore un siècle ou deux à vivre ! Ils ne sont plus là et on ne peut plus rien faire. Vous savez avec une pelleteuse en quelques minutes, les dégâts que l’on fait, il faut des siècles pour les réparer.

Tout le monde donne un coup de mains pour la bonne cause, les voisins aussi…

leglob-journal : Ce n’est pas un peu tard ?

On se dit toujours qu’il est trop tard ! Mais non, il n’est pas trop tard. On a replanter une parcelle de 32 hectares. On y a mis mille arbres dessus ; on a fait une rangée d’arbres tous les trente mètres, un arbre tout les huit mètres, et on s’engage avec mon fils à donner à notre environnement 320 heures par an gratuites, c’est-à-dire 10 heures de travail à l’hectare pendant dix ans pour façonner un tout petit peu les arbres, leur donner juste une chance de pouvoir vivre et de se déployer.

leglob-journal : Vous vous lancez donc dans l’agroforesterie ?

Oui, l’agroforesterie c’est refaire de l’agriculture parmi les arbres. Les arbres, on va réapprendre à vivre avec. J’avais cru longtemps que les arbres, en agriculture, c’était nos ennemis. Mais non ! Pas du tout. C’est tout le contraire. Ce sont vraiment nos amis. L’arbre a un rôle de régulateur : l’arbre va forcément faire de l’oxygène pour tout le monde, donc c’est pour le bien commun. Il va réguler l’eau : par ses racines, par la fertilisation des sols, par les feuilles ; les racines vont aller chercher dans le sol des minéraux très profondément, les distribuer ensuite gratuitement pas les feuilles, et fertiliser les sols par l’humus.

Il faut savoir qu’un kilo d’humus retient dix litres d’eau, soit dix fois son poids en eau. C’est fantastique. Aujourd’hui quand il pleut, il y a deux solutions, soit la pluie est captée par les arbres et par l’humus, ou bien alors elle arrive directement dévaster les maisons. Certainement qu’il est un peu tard, mais on a pas le choix, il faut y aller !

leglob-journal : Ce revirement ne date pas d’aujourd’hui, vous avez un peu de recul nécessaire, c’est-à-dire que vous avez un peu d’expérience ?

Oui cette décision, je l’ai prise il y a dix a 50 ans. J’ai déjà commencé à faire la bascule en agriculture biologique : resemer des prairies, replanter des haies, remettre des bovins dans les prés à manger de l’herbe ! Je suis producteur de viande en Bio, et je demande à tout le monde pratiquement de ne plus manger de viande traditionnel. Certes vous paierez quelques centimes de plus, mais vous savez la facture environnementale est comptabilisée, parce qu’en agriculture biologique aujourd’hui, on capte plus de carbone qu’on en émet. Donc, j‘ai le plaisir aujourd’hui de faire de l’élevage, de l’agriculture et de la culture en dépolluant. Quand vous acheter un produit bio local, avec le cahier des charges français, c’est simple vous participer à la dé-po-llu-tion !

« Une rangée d’arbres tous les trente mètres, un arbre tout les huit mètres »

leglob-journal : Le risque ce n’est pas aussi à terme d’avoir des exploitations d’agriculture bio, qui deviennent intensives et productivistes ?

Il va bien falloir qu’il y ait des gros agriculteurs à se convertir en bio… c’est certain, ils vont avaler une grande partie des primes et tout, mais quand le résultat ce sera une agriculture sans aucun pesticide, cela aura quand même participé à protéger l’environnement. Le but aussi, c’est de donner envie à des jeunes de revenir sur la terre, pour pouvoir partager le territoire agricole et qu’en plus un maximum de monde puisse l’exploiter. .. Parce que, avec ce changement de cap, on remplacera la chimie et le matériel et les machines par la main d’œuvre.

Vous savez, aujourd’hui, quand je vois un agriculteur en Mayenne qui me demande comment faire pour sortir de cette spirale de l’agriculture productiviste et intensive, je lui dit : avant de passer en bio, avant de faire dans l’agroforesterie et de parler d’environnement, sort de la FDSEA … il faut sortir en effet, pour entrer dans un nouvel espace de pensée où l’agriculture se fait différemment et en respect avec la nature ; dans quelques décennies, à mon avis, avec les changements climatiques, seules les fermes équipées en agroforesterie pourront continuer à faire de l’agriculture!

Propos recueillis par Thomas H. – Images extraites d’un reportage diffusé dans le 19/20 de France 3

2 thoughts on “Agriculture : «Je demande pardon et veux réparer mes bêtises»”

  1. BRAVO !!
    J’ avais fait la même démarche en 1988 , mais à l’ époque j’ étais déja trop endetté par les premiers pas en en agriculture ultra productiviste , alors que le passage en production bio était beaucoup plus équilibré , même d’ un point de vue économique …..
    A l’ époque les bios , nous étions considérés comme des rétrogrades , alors que nous étions plutôt avant gardistes , ou tout du moins clairvoyants des erreurs effectivement , que avaient été commises .
    Bravo encore , la planète ne s’ en sortira que par le respect des équilibres biologiques !!

  2. Autre problème : le choix des essences. Il paraît important de connaître la hauteur de croissance maximale des arbres plantés, leur ombre portée, la structure racinaire ( rampant ou pivot). Et leur zone géographique d’origine ? Qu’avez vous choisi de planter ?

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