André Pinçon à Laval ou « l’idéal commun d’une autre société »

Jeudi 4 juillet 2019, André Pinçon qui a présidé aux destinés de la ville de Laval de 1973 et 1994 avec la liste « Laval demain » est décédé à Ernée à l’âge de 88 ans. Homme de gauche et de convictions, humaniste, gestionnaire, maire socialiste pendant plus de vingt ans, André Pinçon avait presque scellé avec Laval un pacte de continuité. Ainsi en 1983, avec l’entrée d’une « dose de proportionnelle » dans la loi électorale française, à l’issue d’un premier tour sans majorité absolue, la fusion des listes conduites par André Pinçon et Jacques Poirier (PCF) l’emporte avec 51,5 des suffrages contre 48,5% à la liste de François d’Aubert. En 1989, c’est encore la victoire avec 52,22 des suffrages exprimés. « Il y a, écrit Jacques Salbert dans la préface du livre Paroles de Maire d’où sont tirés ces extraits d’interview que nous publions, la marque d’influences conjoncturelles, mais aussi la continuité d’une philosophie politique. »

De gauche par conviction


Marc Vion : – Qui est André Pinçon?

André Pinçon : – Je suis issu d’une famille de condition modeste. (…). Je souhaitais être professeur de mathématiques, c’est le hasard qui a voulu que, stoppant la licence, je m’oriente vers l’expertise comptable (…). Le militantisme m’est venu par le scoutisme. Du scoutisme je suis passé à Vie Nouvelle, le mouvement inspiré par Emmanuel Mounier (…) un mouvement « personnaliste communautaire » tourné en priorité vers l’homme, mais au sein d’une vie en société. Responsable durant dix ans à Laval, j’ai vécu toute la période où ce mouvement chrétien s’est étendu en direction des non-croyants.

Parallèlement à Vie Nouvelle, existait un mouvement de formation politique Citoyens 60 dans lequel militait notamment Jacques Delors. A cette époque nous étions tous à la recherche des réponses aux interrogations posées par la politique française au lendemain de la guerre d’Algérie. J’ai effectué de nombreux voyages d’étude aux États-Unis, en Israël, en Hongrie, dans les Pays du Marché Commun , sur le thème de l’amélioration de conditions de l’économie. Simultanément je suivais des sessions d’Economie-Humanisme. Les dominicains qui les animaient apportaient, à partir de leur expériences du Tiers-Monde, des éléments d’informations réels sur les dimensions politiques d’une démocratie économique. D’autres part, je découvre par la lecture les économistes américains.

C’est à partir de leurs données que j’ai accompli mon propre chemin et suis parvenu à la conclusion qu’en matière économique, la société libérale nous conduisait à la catastrophe. Quoiqu’on pense du capitalisme américain, il faut bien reconnaître que nombre de ses idées économiques d’aujourd’hui s’appuient sur les réflexions des théoriciens américains.

Après la phase de réflexion vous êtes entré dans l’action, quand et comment ?

André Pinçon : – En 1971, lorsque je me suis présenté aux élections municipales dans l’équipe de Robert Buron, que j’avais pourtant combattu de façon épisodique, non par divergence d’idées, mais parce que le député de la Mayenne qu’il était avait tendance à nous délaisser au profit de Paris. Je considérais alors que nous n’avions aucune chance et si je me présentais, c’était uniquement pour concrétiser mon désaccord profond avec la politique des précédentes municipalités. J’avais toujours été dans l’opposition, et mes bulletins de vote étaient toujours allés aux socialistes, ou aux communistes quand le Parti socialiste n’était pas représenté. Nous avons été élus et Robert Buron m’a confié les finances. (…) Les deux années passées avec Robert Buron ont été magnifiques. C’était un économiste et un financier dont on a pas assez parlé (…)

La moitié des conseillers municipaux adhéraient au Parti Socialiste. Je faisais partie de l’autre moitié. A la mort de Robert Buron en en Avril 1973, on m’a estimé capable de réunir les deux groupes et j’ai été élu maire sans le vouloir. (…)

Que vous reste-t-il de votre formation de chrétien ?

André Pinçon : – Tout, sauf la pratique qui, à mes yeux, n’a pas d’importance (…) La pratique est une affaire personnelle.

Comment est-on Mayennais ?

André Pinçon : – La Mayenne est un pays considéré comme sous-développé économiquement. Cet état de fait s’explique par son histoire : on a fermé les départements les uns après les autres tout autour de nous, ce qui restait a constitué la Mayenne. (…)

André Pinçon – Portrait en dernière de couverture du livre Paroles de Maire

Peut-on dans le contexte de la société actuelle, gouverner une ville à gauche ?

André Pinçon : – Gouverner à gauche, c’est d’abord modifier un état d’esprit et concevoir une nouvelle manière d’aborder les problèmes. C’est aussi considérer que l’on n’est pas en position de dirigeant d’une ville mais d’élu. Gouverner à gauche, c’est également gouverner avec la population et rétablir la justice sociale. A Laval nous avons suscité la création d’associations qui sont devenues nos interlocutrices ; susciter sous-entend que l’on ne redoute pas la contestation. (…)

Tout le changement entre une municipalité de droite et une municipalité de gauche réside dans la différence de comportement vis-à-vis de l’électeur. Dans un cas, les conseillers [municipaux] se considèrent investis d’un pouvoir et l’efficacité prime toute autre considération. Dans l’autre, ils estiment qu’ils ne sont que les porte-paroles provisoires des électeurs, lesquels conservent en permanence un droit de proposition.

« La gauche ne sait pas gérer». Quelle est la réponse d’André Pinçon à cette critique ?

André Pinçon : – La théorie professée par la droite n’est pas originale, tous ceux qui savent faire les affaires sont du coté de la Majorité ? Soyons donc sérieux : la qualité de bon économiste n’est pas un privilège d’appartenance politique. (…)

Pourriez-vous citer un exemple de réalisation municipale témoignant d’une volonté de « changer la vie » ?

André Pinçon : – Changer la vie. Effectivement, c’est une formule qui n’est pas usée. C’est elle qui a guidé notre réflexion sur l’organisation du réseau de transports urbains à Laval. Nous avons délibérément pris l’option de favoriser les transports en commun au détriment des transports individuels. Pendant deux ans, nous nous sommes battus pour faire partager notre point de vue aux Lavallois : nous les avons motivés en leur parlant économie d’énergie, en leur précisant le coût d’aménagement de parkings au centre de la ville.

Dans le même temps, le nombre des cars urbains a été doublé, un tarif unique institué, de nouvelles lignes créées, et des dispositions prises en matière de circulation et d’utilisation des parkings. Le stationnement sur les parkings longue durée étant rejeté à huit cents mètres ou un kilomètre, c’est-à-dire que nous avons demandé aux personnes travaillant en ville de parcourir quelques centaines de mètres à pied pour se rendre à leur travail. Aucun de ces parkings n’est payant, naturellement. (…)

Quoique l’on pense de nous, nul ne peut nous dénier le courage de n’avoir pas succombé à la démagogie : le plan de réorganisation des transports urbains a été adopté le 1novembre1976, quatre mois avant les élections.

Il fallait le faire ! Toujours est-il que nous prévoyons que le nombre de voyageurs transportés, 1 800 000 chaque année, doublerait dans les deux à trois ans. En fait, les résultats des neufs premiers mois indiquent que l’on atteindra les quatre millions dès 1977. (…)

André Pinçon, où vous situez-vous dans le socialisme, je ne dirai pas seulement de l’Ouest, mais de France, aujourd’hui ?

André Pinçon : – Il fut un temps où la marge était étroite entre socialisme et laïcisme. Le renouveau de la gauche a élargi les bases du socialisme, en effaçant le sectarisme laïque et en ouvrant la porte aux chrétiens (…) Pour nous, gens de l’Ouest, les socialistes du Sud de la France, qui votent à gauche par habitude, ne sont pas exactement les mêmes que les socialistes de l’Ouest , dont l’engagement fait suite à une démarche personnelle et traduit la prise de conscience qui a transformé leur ancestrale résignation en réel espoir. Voilà la différence. Cela dit, je me sens aussi attaché aux socialistes du Sud qu’à ceux de l’Ouest ou de l’Est Nous formons une famille, et une famille comprend des gens de tous horizons. C’est l’idéal commun d’une autre société qui forge l’unité. »

Propos recueillis par Marc Vion – in L’Ouest à gauche et Paroles de Maire – (Ed. Guy Authier) 1977


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