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Regards de vies. Vie dans les regards. Quand l’argent manque et les intentions d’achats sont fortes. Quand ceux qui les fréquentent rêvent à des vies meilleures. L’hypermarché concentre la population, mais aussi les magasins et toutes les envies. Il a fait l’objet d’une étude à la première personne parue dans un livre intitulé Regarde les lumières mon amour. Annie Ernaux son auteure a expliqué pourquoi elle avait choisi ce titre, parce qu’il s’agissait d’une parole d’une mère à sa fille qui lui indiquait les galeries du centre commercial hyper-décorées pendant les fêtes de fin d’années. Et qui brillaient de mille feux. Éloge de la grande surface.

- Extraits par Annie Ernaux

« (…) Les super et hypermarchés ne sont pas réductibles à leur usage d’économie domestique, à la « corvée des courses ». Ils suscitent des pensées, fixent en souvenirs des sensations et des émotions. On pourrait certainement écrire des récits de vie au travers des grandes surfaces commerciales fréquentées. Elles font partie du paysage d’enfance de tous ceux qui ont moins de cinquante ans.

Si on excepte une catégorie restreinte de la population – habitants du centre de Paris et des grandes villes anciennes –, l’hypermarché est pour tout le monde un espace familier dont la pratique est incorporée à l’existence, mais dont on ne mesure pas l’importance sur notre relation aux autres, notre façon de « faire société » avec nos contemporains au xxie siècle.

Or, quand on y songe, il n’y a pas d’espace, public ou privé, où évoluent et se côtoient autant d’individus différents : par l’âge, les revenus, la culture, l’origine géographique et ethnique, le look. Pas d’espace fermé où chacun, des dizaines de fois par an, se trouve mis davantage en présence de ses semblables, où chacun a l’occasion d’avoir un aperçu sur la façon d’être et de vivre des autres.

Les femmes et les hommes politiques, les journalistes, les « experts », tous ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un hypermarché ne connaissent pas la réalité sociale de la France d’aujourd’hui.

L’hypermarché comme grand rendez-vous humain, comme spectacle, je l’ai éprouvé à plusieurs reprises. La première fois, de façon aiguë, avec une vague honte. Pour écrire, je m’étais isolée hors saison dans un village de la Nièvre et je n’y arrivais pas.

Aller « au Leclerc » à 5 km était un soulagement. Celui, en me mêlant à des inconnus, en « voyant du monde », de retrouver, justement, le monde. La présence nécessaire du monde. Découvrant par là que j’étais pareille à tous ceux qui vont faire un tour au centre commercial pour se distraire ou échapper à la solitude.

Très spontanément, je me suis mise à décrire des choses vues dans les grandes surfaces. Pour « raconter la vie », la nôtre, aujourd’hui, c’est donc sans hésiter que j’ai choisi comme objet les hypermarchés. (…) »

Regarde les lumières mon amour - Annie Ernaux (Seuil/ raconter la vie - 72 pages - 5,90 euros).


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Les paroles d’"invisibles" en disent souvent plus !

Publié le: 29 mars 2014
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