Claire Garrot : C’est «vraiment poreux entre la Chambre et la FDSEA»

Des élections à la Chambre d’agriculture de la Mayenne à la mi-janvier. Pour désigner les agriculteurs qui vont siéger en session plénière et dans les différentes commissions qui composent le « parlement » des agriculteurs en Mayenne ; la Chambre d’agriculture sortante avait été élue en février 2013. Simplement et pour mesurer son poids, ce chiffre éloquent. Pour cette année de fin de mandature, la Chambre a reçu, rien qu’en 2018, au titre du Conseil départemental de la Mayenne une subvention de 423 450 €. Mais au fait comment travaille cette instance qui met sur pied les grandes orientations de la politique agricole dans le département ? Réponses avec Claire Garrot, élue sortante pour la Confédération paysanne, syndicat agricole minoritaire en Mayenne.

Entretien avec Claire Garrot


Leglob-journal : Claire Garrot, il est question à la mi-janvier d’élections à la Chambre d’agriculture de la Mayenne. Vous avez fait un mandat de six ans et vous ne vous représentez pas. Qu’est-ce qu’on peut dire, alors que s’achève cette mandature, de l’état d’esprit qui y règne?

Claire Garrot, élue de la Confédération Paysanne ne brigue pas un nouveau mandat à la Chambre d’agriculture de la Mayenne ; au national, elle continuera à intervenir pour les pesticides. © leglob-journal

Claire Garrot : Je voudrais dire avant tout que le climat est cordial ; on nous donne la parole, on est écouté, mais malgré tout ça, on ne pèse pas, ni sur les orientations agricoles de la Chambre ni sur les orientations agricoles du département…

Leglob-journal : Vous ne pesez pas parce que vous êtes très peu nombreux, ou parce que votre parole est dénigrée?

En fait, les membres élus de la Chambre d’agriculture qui font partis de la session Chambre, qu’ils soient Confédération paysanne ou FDSEA ont, en tant qu’élus, très peu de poids.

Que ce soit dans les orientations de la Chambre d’agriculture et dans celles de la Politique agricole départementale, on ne pèse pas. On a l’impression que les décisions se prennent plus au niveau du Bureau de la Chambre ou directement du syndicat majoritaire la FDSEA.

Leglob-journal : C’est-à-dire que tout est déjà prémâché, selon vous ?

Voilà c’est ça !… Une grande partie est passée en plénière, par exemple sur l’étude du budget, mais en faite le budget est travaillé bien en amont, et donc, il n’y a pas de réflexion. Par exemple : quelles sont les grandes lignes qui devraient être prioritaires, ce qu’on souhaite pour la Chambre, etc. Nous avons à voter un budget avec des chiffres qui sont déjà calculés… Donc, bien sûr, on demande des explications, on essaye de comprendre, mais on arrive tout à la fin du processus de mis en place du budget, en fait…Et c’est préjudiciable.

Leglob-journal : C’est toujours comme ça à toutes les sessions ?

Oui, et il y a trois sessions par an… Il y a toujours du temps qui est consacré à l’étude du budget, le budget prévisionnel pour l’année suivante lors de la dernière session, la première où on examine le budget de l’année précédente ; la deuxième où c’est le budget modificatif qui est voté…

En tant qu’élu, on est invité à faire partie de comités de pilotage et de commissions au sein de la Chambre…Moi je m’étais inscrite à plusieurs …Je ne sais plus le nombre exactement, mais en fait il y en seulement deux qui réellement se réunissent régulièrement au cours du mandat. Je me souviens d’une commission Territoire, il n’y en a eu qu’une seule…je fais partie de la commission Formation pour la Chambre et du comité de pilotage Environnement. Elles se réunissent plusieurs fois par an. Mais pour ce qui concerne le comité de pilotage sur l’Environnement ou je siège pour la Confédération paysanne, ce n’est pas du tout une commission où se prennent des décisions ; elles se prennent en fait au niveau régional où nous ne sommes pas invités à siéger car les membres qui y siègent sont nommés par le Bureau de la Chambre agriculture de la Mayenne … Donc ils ne nous nomment pas… ( sourire)

Leglob-journal : A vous entendre, on l’impression, d’un manque de démocratie participative et d’une certaine prépondérance des syndicats majoritaires en Mayenne ?

Oui c’est exactement cela.  Il y a vraiment quelque chose de poreux entre la Chambre et la FDSEA, si bien qu’on a du mal à voir la différence. Je pense que les agriculteurs ne voient pas la différence. Tout est tellement imbriqué…et pour finir cela leur paraît normal en fait quand on baigne dedans.

Leglob-journal : Est-ce que cela l’est ?

Bien sûr que non ! Ce n’est pas normal ! Parce que la Chambre d’agriculture est au service de tous les agriculteurs quelque soit leur appartenance syndicale, ou s’il n’appartiennent pas à une organisation syndicale d’ailleurs. Et elle se doit vraiment de répondre aux besoins de tous les agriculteurs du département de la Mayenne.

Leglob-journal : Mais cette prépondérance de la FDSEA et des Jeunes Agriculteurs (JA), cela fait des années que c’est comme cela, ce n’est pas nouveau, si?…

Non, ce n’est pas nouveau…et en fait, cela se passe aussi à l’échelle nationale, pas seulement à l’échelle de la Mayenne. C’est tout un fonctionnement, qui est en cause, c’est ce qu’on appelle la cogestion. La FNSEA décide de la politique agricole française… C’est à peine une caricature de langage que de dire ça…Mais c’est vrai et cela veut dire qu’aucune décision agricole importante ne peut se prendre sans l’accord de la FNSEA.

Leglob-journal : Ici en Mayenne , on dit, on entend dire par des agriculteurs que c’est beaucoup Philippe Jehan le Président de la FDSEA qui décide de tout… est-ce que vous avez cette impression là ?

Je ne sais pas quelle personne… et je ne suis pas là pour le voir, mais en tout cas, c’est la FDSEA, oui …

Leglob-journal : Cela se voit par exemple dans les délibérations, les prises de positions en session Chambre?

Philippe Jehan n’est pas toujours présent, parce qu’il fait partie d’autres instances au niveau national ; après, les délibérations qui arrivent au niveau des sessions Chambre, on sent souvent que c’est lié à un travail en amont de la FDSEA, comme par exemple lors de la dernière session avec cette motion qui a été soumise au vote pour participer au financement de ÉCLAT, le groupement pour la valorisation de la viande bovine locale, dont fait partie justement la FDSEA et les JA…

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Mai 2016, manifestation contre la subvention Chambre à Agri 53 devant la Chambre d’agriculture de la Mayenne – © leglob-journal

Leglob-journal : Vous êtes tout de même intervenu sur la participation de la Chambre dans le financement de l’hebdo de la FDSEA intitulé Agri 53… vous aviez donc pu dire que vous n’étiez pas d’accord ?

Oui… je pense que notre rôle est malgré tout utile pour être un grain de sable dans les rouages de la FDSEA et pour faire savoir à l’extérieur ce qu’il se passe dans cette instance. Par exemple, on avait dénoncé, c’est vrai, le fait que la Chambre d’agriculture prenne part financièrement au journal Agri 53 qui est un journal syndical de la FDSEA et des JA. On avait dit à l’époque que ce n’est pas normal que la Chambre subventionne un journal syndical et qu’elle divulgue ses informations en priorité à cet organe appartenant à la FDSEA et aux JA. De même lors de chaque budget, on vote pour les subventions de la Chambre d’agriculture à différentes organisations, et la FDSEA et les JA sont les seuls syndicats qui reçoivent des subventions de la part de la Chambre…

Leglob-journal : vous seriez en droit d’en recevoir ?

Oui, à hauteur de nos résultats aux élections Chambre d’agriculture. On le fait remarquer à chaque fois qu’il est question de voter les subventions des autres organisations. Et on n’a pas vraiment d’éléments de réponse…

Leglob-journal : Concernant la fusion, pour quelles raisons, selon vous, cela ne se fait pas ? Pourquoi la Chambre d’agriculture de la Mayenne se comporte un peu comme le village gaulois d’Astérix ?

Il y a eu des débats et ce fut un des rares moments ou tous les élus FDSEA n’étaient pas d’accord entre eux. On a posé des questions. On a fait notre travail. Après on n’a pas vraiment compris pourquoi la fusion n’avait pas eu lieu.. On peut juste imaginer qu’il y a des histoires de pouvoirs personnels et d’argent puisque la Chambre de la Mayenne est plus riche que celles des autres départements en région Pays de la Loire. Globalement, la Mayenne est saine financièrement ce qui n’est pas le cas de celles des autres départements régionaux. Donc forcément cela a dû jouer dans le choix de la Mayenne de ne pas rejoindre tout de suite la régionalisation qui est en marche. Rappelons que tous les autres départements ont fusionné. Mais on a pu comprendre au cours des débats que la Mayenne rejoindra le mouvement ; on a pas entendu à quelle échéance, mais cela se fera.

Personnellement, j’ai trouvé ça dommage qu’elle se retire du processus parce que cela veut dire qu’elle n’a pas pu prendre part aux décisions de la nouvelle entité régionale. Il y a des discussions qui ont eu lieu sans la Mayenne, je trouve cela dommageable. Après, c’est certain que la régionalisation va encore plus éloigner la Chambre d’agriculture des paysans. On nous parle de mettre en place des équipes territoriales, sauf qu’en Mayenne les antennes locales ont été fermées, et on nous a dit qu’il pourrait y avoir des équipes territoriales à Laval : on sent le manque de cohérence.

Leglob-journal : Pourquoi finalement, à vous entendre, on ne semble pas être dans la transparence, côté Chambre en Mayenne ?

Je pense que ce n’est pas propre à la Mayenne, c’est le fonctionnement des Chambres qui veut ça. La gouvernance de ces instances doit être complètement revue ; il faut trouver un nouveau moyen d’être plus proche des agriculteurs sur le terrain mais c’est vrai qu’il faut aussi un échelon fort à la région parce qu’aujourd’hui il y a très peu de décisions agricoles qui se font au niveau du département.

Par exemple, le deuxième pilier de la PAC [Politique Agricole Commune, NDLR], les mesures agro-environnementales, les investissements…Ce sont des décisions régionales. Le Programme nitrate, aujourd’hui, est régional…

On sent que toute l’orientation politique est prise à la région. Mais il faut, c’est indispensable, garder le lien avec la base car les paysans ne sont pas à Angers ou à Nantes, ils sont dans les départements.

Leglob-journal : Qu’est-ce que vous souhaitez pour cette nouvelle mandature qui s’approche et dont vous ne serez puisque vous ne vous représentez pas ?

Il nous faut plus de débat, pour peser réellement sur les orientations de la Chambre! On le voit bien, ce n’est pas uniquement la Confédération paysanne qui en souffre. Du côté de la FDSEA et de JA , les élus sont de moins en moins nombreux en session et la motivation baisse, si bien que le quorum a du mal, souvent, à être atteint. Après, la période est difficile pour les agriculteurs qui vont devoir opérer une transition agroécologique ; il y a vraiment des façons de faire qui vont devoir changer et la Chambre d’agriculture se doit d’accompagner les agriculteurs dans les changements qui se font déjà jour…

Leglob-journal : Tous les agriculteurs ?

Oui tous, sans exception…

Entretien par Thomas H.

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