Gilets jaunes : de la « fracture sociale » au gouffre – Par Thomas H.

Sans élection de mi-mandat, il est difficile en France de se faire entendre. Et celles de mai 2019 pourrait hélas remplir cette office. Avec une population française duale, celle concentrée dans les centres urbains bénéficiant des transports en communs, de la présence des services publics, et des commerces de proximité, et celle du milieu rural qu’on entend pas, éloignés des centres décisionnaires et qui n’a presque plus rien, la « fracture sociale » des années 95 n’a fait que s’accroître. Devenue gouffre, elle a engendré une crise d’un nouveau genre, celle qu’a mise en lumière les Gilets Jaunes. Mais comment en sortir ?

Par Thomas H.


« Donner un coup de pouce » au smic de 200 euros tout de suite ? Augmenter les pensions des retraités ? Retourner aux urnes en pratiquant la dissolution de l’Assemblée nationale ? Les propositions ne manquent pas pour prolonger le discours du Président prononcé à la télé le 27 novembre.

«Il a cherché à temporiser, mais c’est tout ! Ça ne change rien ! ». Le verdict ne laisse pas de possibilité de nuances. Son intervention à la télé n’a pas convaincu. Ni les députés de l’opposition à l’Assemblée nationale, on s’en doutait, ni les Gilets jaunes à qui le discours qui se voulait bienveillant était destiné. Des gilets qui donnaient encore un peu de couleur aux ronds points, un peu partout en France, comme en Mayenne. 

« Les conditions de son contrat ne sont pas respectées » disait un représentant de ce mouvement populaire, revendicatif, iconoclaste, hétérogène, rassemblant actifs et retraités et qui laisse les organisations syndicales en dehors des clous.  « C’est du bla-bla  ce qu’il dit Manu! » analyse à l’emporte pièces cet autre qui ne s’est pas senti du tout « en phase » avec les propositions de l’exécutif d’organiser, par exemple, une consultation «sur tout le territoire pour élaborer les solutions concrètes dans les trois mois à venir. »

En France, nous avons l’habitude de l’annonce temporisation. Celle qui ne mange pas de pain. «Quand il y a un problème, mettons en place une commission ». Mais l’effet Grenelle, inauguré après Mai 68 par le Général, repris par exemple par Nicolas Sarkozy sur l’Environnement ne semble plus fonctionner. C’est comme si les ficelles utilisées par le personnel politique se revendiquant du « Nouveau monde » mais utilisant celles du monde ancien ne passaient plus. Les Gilets jaunes en font la démonstration parvenant à se faire entendre et à faire fléchir l’exécutif. Et « ne plus subir ». Car selon eux rien n’est fait pour les non-riches. Autrement dit les 9 millions de Français qui sont sous le seuil de pauvreté qui selon l’INSEE s’élève à 1026 euros par mois. La République En Marche serait devenue « Les Riches En Marche ». Mais attention à bien voir en filigrane l’ampleur de la vague qui traverse le pays.

Ce mouvement de contestation semble ringardiser les actions revendicatives classiques, menées jusqu’à présent par les organisations syndicales pour protester contre la politique du gouvernement, comme les manifestations suivies par des défilés dans les rues qui rassemblent pourtant au niveau national plusieurs centaines de milliers de personnes.

Depuis l’ère Sarkozy, où «ce n’est plus la rue qui dicte sa loi », les exécutifs ont engrangé la posture de la fermeté, au risque de se prendre des retours de bâton. Les rassemblements fleuves n’ont plus d’effet sur l’action politique accentuant le ressentiment.

« Laissons pourrir le mouvement, il finira bien par s’étioler » pouvait-on entendre dans les cabinets ministériels. Aujourd’hui comme hier, cet autisme volontaire a conduit ceux qui ont le sentiment d’être les oubliés de la République, les méprisés du système, ces Français qui sont éloignés des centres de décisions, ceux qui sont les reclus des campagnes et des villages où il faut prendre sa vieille voiture au diesel pour aller acheter du pain, à sortir leur signe de rassemblement contestataire. Une simple casaque jaune, celle qu’ils avaient sous la main ; le gilet-jaune qu’on leur à imposer, comme la limitation à 80 Kilomètres/heure, ou bien la baisse de cinq euros par mois des allocations logement.

Alors comment réellement sortir de cette crise de confiance dont le gouvernement et le Président n’ont pas voulu ou pas su voir les signes avant-coureurs, aveuglés par une légitimité conférée par les urnes ? Comment retisser le lien distendu que l’abstention récurrente aux élections successives avaient révélées pourtant depuis très longtemps? Comment rapprocher cette « France d’en bas » avec celle qui, du haut de sa tour d’ivoire, régule et dirige le pays au nom des « premiers de cordée » qui a permis et favorisé l’élection d’Emmanuel Macron qui se sent redevable ?

« Donner un coup de pouce » au Smic de 200 euros tout de suite, et en aidant les entreprises à surmonter l’augmentation? Augmenter les pensions des retraités les plus faibles qui se sont senti trahis? Ou bien dissoudre l’Assemblée nationale et retourner aux urnes?

3 thoughts on “Gilets jaunes : de la « fracture sociale » au gouffre – Par Thomas H.”

  1. La question qui s’impose est de savoir comment on peut se retrouver, plus de deux siècles après la révolution française, face à des mouvements populaires qui ressemblent tant à ceux d’un peuple soumis à l’ancien régime. Les privilèges qui furent abolis dans la nuit du 4 août 1789 se sont reconstitués. Il faut chercher les sources dans le processus de dérégulation de l’économie qui a peu à peu détruit le compromis social et politique issu de la seconde guerre mondiale. Le capitalisme dérégulé qu’on appelle néolibéralisme a permis aux élites de s’affranchir de tout devoir envers le reste de la société et de nourrir un mépris pour tout ce qui peut évoquer un ancrage, un attachement à un territoire et un peuple. Nous avons affaire à une génération de dirigeants formatés dans les grandes écoles qui n’a plus le sens de l’intérêt général, mais qui vit pour elle-même.

  2. Bonjour Thomas,
    merci pour cet article très intéressant. Je me permets de vous suggérer avec bienveillance d’éviter d’utiliser l’expression « autisme volontaire » comme vous le faites, car cela peut blesser les personnes concernées par cette condition (qui sont beaucoup plus sensibles qu’on ne le croit généralement). Ne pensez-vous pas que les termes « mépris » ou « dédain » sont bien plus proches de la réalité ?
    Bien à vous

    1. Bonjour Julie R.
      Grand merci pour votre remarque qui a été prise en compte et que nous publions.
      Nous comprenons que cela puisse blesser mais telle n’était pas notre intention. Nous serons encore plus attentif à l’avenir…
      Le mot autisme écrit avec une minuscule ne fait pas référence à la « condition » dont vous parlez dans votre message. Employé dans le contexte politique, il est ici à rapprocher de ces différentes acceptions qui caractérisent l’attitude référencée dans l’article tel que l’égocentrisme, l’incuriosité, le repliement, ou le nombrilisme par exemple.
      Merci, chère Julie, de continuer à lire leglob-journal en Mayenne et de le partager autour de vous, l’esprit ouvert.
      Thomas H.

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