Gilets jaunes : révolte ou révolution? – Par Marrie De Laval

Une journée de mobilisation réussie et une envie de remettre le couvert. A peine terminé, le mouvement du 17 Novembre ne semble pas vouloir s’éteindre. Il est la conséquence d’une rupture franche entre deux mondes. Le rural où l’accès à tout demeure très difficile et le reste de la société, où tout est plus facile d’accès. Malgré le froid, le brouillard et les discours de fermeté des différentes autorités, les gilets jaunes ont donc battu l’asphalte. Phénomène relativement nouveau, né de différents appels sur les réseaux sociaux, rappelant celui des bonnets rouges, ce mouvement d’humeur épidermique, ce ras-le-bol affirmé a mis les nerfs des autorités à rude épreuve. Difficile à cerner, sans chef ni hiérarchie, il exprime toutes les frustrations, les rancœurs trop longtemps contenues ; sans banderole unitaire ni mot d’ordre. Reportage auprès d’un petit groupe sur un rond-point de Laval.

Par Marrie De Laval


Ce samedi 17 Novembre, les grandes surfaces sont désertes après le rush de la veille. Si certains ont craint de ne pas pouvoir aller faire les course, d’autres les ont anticipées pour être disponibles pour la manif du 17 novembre. Les patrouilles des forces de l’ordre ont manifestement été réorganisées pour mieux se déployer. Cependant, avec l’arrêté du maire interdisant la circulation des véhicules agricoles en ville à Laval et le tweet de la Préfecture sifflant la fin de la partie au nom des organisateurs, il apparaît que si le droit de manifester est légal, comme le disait si bien le président Sarkozy en son temps en revanche, « Faut pas que ça se voit ».

Dans le but de mieux comprendre les motivations et la détermination des uns et des autres, leglob-journal s’est rendu auprès d’un petit groupe installé au bord du Giratoire de l’octroi, à l’entrée nord-ouest de Laval, pas loin du Parc de l’Habitat et des Montrons. Introspection.

Vue de loin, un tout petit groupe dans le grand giratoire de l’Octroi prés de Laval en Mayenne – © leglob-journal

Dans le froid matinal,  le petit groupe sur le bord de la route est bien visible avec les gilets jaunes qui sont en temps normal obligatoire dans le véhicule automobile selon le Code de la route. Ils arrivent de tout le département de la Mayenne et attendent le cortège en provenance de la Gravelle, la barrière de péage de l’autoroute. Ils discutent sans se connaître.

Vue de loin, ils ont l’air un peu esseulé. Seul le gilet les rassemble. Retraités, en activité, seuls ou accompagné d’un parent pour s’encourager, des femmes et des hommes battent la semelle. Des actifs ou pas. Certains ont consulté les journaux, d’autres les réseaux sociaux pour connaître les lieux de rassemblement pour rejoindre la colonne des véhicules roulant à faible allure. Autour d’eux, les conducteurs qui les aperçoivent, automobilistes ou camionneurs, avec ou sans le fameux gilet, leurs manifestent bruyamment leur soutien.

La goutte qui fait déborder le réservoir !

De plus près, et en les interrogeant sur les raisons qui motivent leur présence, ils disent tous la même chose, tout à trac, c’est : « Ras-le-bol des taxes, des prélèvements, des gros qui se gavent et des petits qui trinquent … » Quand il s’agit de préciser, et d’expliquer en quoi leur situation personnelle est insupportable, cela se complique un peu. En fait, en dehors des professionnels de la route, les gros rouleurs ou les salariés contraints aux kilomètres pour se rendre au travail, c’est plutôt un sentiment diffus et confus de « trop ».

Pourtant, quelques-uns argumentent et développent un raisonnement plus structuré. Ils ont même des exemples à donner : la vie quotidienne s’organise autour des déplacements pour tout et n’importe quoi (travail, courses, services …). Parce que «tout est loin», que les prix augmentent, le discours évolue rapidement vers un réquisitoire à charge.

En Bretagne, près de Fougères, un groupe de Gilets jaunes à un rond-point au lendemain du 17 Novembre : la mobilisation continue – © leglob-journal

C’est ainsi qu’Armand, un retraité, évoque son inquiétude pour les jeunes générations «moi, ma vie est faite mais eux ?! » dit-il.  Il rapporte les propos des membres de sa famille qui travaillent dans l’enseignement «  tout part à vaut l’eau » et il est persuadé que les choix politiques nous mènent droit dans le mur : « ça va pas encore tenir longtemps comme ça, c’est un peu comme en 68 » …

Lire aussi : Un monde rurale en crise

Le désespoir n’est pas, malheureusement avec le sentiment qu’il n’y a plus rien à perdre. «Y z’en ont rien à foutre, de toute façon, d’nous. Y front que s’qu’y veulent » … « Tous nos grands pontes, là-haut, qui étaient dans la finance avant de faire la politique … tout ça, c’est magouilles et compagnie » …

A la suite de ses déclarations à l’emporte-pièce, Bernard, un père de famille, routier de profession explique qu’il ne pouvait pas venir avec son camion sous peine de se le faire confisquer [Le samedi : interdiction de rouler sauf cas très particuliers, NDLR]. « Oui, mais lundi, on bosse, les camions vont sortir et y va se passer des trucs. Déjà sur Donges-Saint-Nazaire, les blocages de raffineries se mettent en place … ça va leur faire tout drôle … C’est pas près de s’arrêter»…

Gestion de crise pour une protestation hors norme ?

Surtout, ce qui ne passe vraiment pas chez les protestataires, ce sont les menaces de la part des représentants de l’État. «  Y nous disent qu’ils vont nous mettre des amendes si on roule au pas, le préfet y veut même nous prendre 750€ … y z’ont l’droit de faire ça ? » s’inquiète un type d’une cinquantaine d’année.

Tandis que nous discutons, des forces de l’ordre empruntent à allure modérée le rond-point ; les gendarmes, d’abord, un peu pressés quand même de rejoindre le Pont de Pritz . Puis voilà la Police Nationale à la suite. Seulement, plutôt que de rejoindre tout de suite leur destination, le véhicule se gare sur le bas-côté. Un policier vient à la rencontre du « piquet de grève » d’un genre nouveau.

Le fonctionnaire commence par rassurer le petit groupe qui arrive sur lui comme un seul homme, mi-curieux, mi-inquiet parce que l’homme est en uniforme avec son arme de service bien en évidence sur le haut de la cuisse. Visiblement, les manifestants sont des « pères tranquilles » qui font preuve d’audace en arborant le gilet jaune. C’est simple, pour diminuer la tension, un geste de la main et des paroles empathiques de la part du policier suffisent : « Il n’ y a pas de problème, je veux juste savoir si vous attendez ceux qui arrivent de la Gravelle. » annonce-t-il.

Ils ne se connaissent pas mais tous attendent le convoi, ce Samedi matin, en provenance de la Gravelle – © leglob-journal

Rapidement, une discussion s’engage, à bâtons rompus : Les menaces de verbalisation ?
Les 750€ d’amende ? Tout y passe…D’ailleurs, il serait intéressant de savoir comment s’en sorte professionnellement les forces de l’ordre ! Après tout, policiers et gendarmes sont tributaires du prix du carburant et ont des conditions de travail plutôt rudes. Le budget carburant permet les patrouilles, les poursuites de conducteurs en infraction et les délits de fuite. Pouvez-vous imaginer les véhicules de services bloqués au garage faute d’essence ?! Pourtant, en France, des maires paient déjà le carburant pour maintenir les rondes des gendarmes sur leur territoire et les syndicats de police dénoncent régulièrement la vétusté pour ne pas dire l’état d’épave de certaines voitures…

Mais visiblement, toute la population a pris les devants pour ne pas connaître la galère annoncée. Par ce mouvement de fond, il est certain que s’exprime maladroitement mais sûrement un rejet des choix politiques manifestement préjudiciables au plus grand nombre. Même au sein de la fonction publique, il existe une fracture entre les agents actifs et l’encadrement. Une révolte ponctuelle et spontanée pour une histoire de prix d’un produit de première nécessité à la mobilité, mais pas que, ce mouvement des Gilets jaunes… Et dans ce contexte de défiance, il suffirait d’un rien pour que tout s’embrase.

Dans cet article, les prénoms ont été modifiés 

3 thoughts on “Gilets jaunes : révolte ou révolution? – Par Marrie De Laval”

  1. Curieusement, si nous pensons aux foyers les plus modestes à la suite de l’augmentation des carburants, surtout diesel, éloignés des centres villes ou des lieux de production, un article d’alternatives économiques explique qu’il faut être riche pour s’éloigner. A la lecture du rapport sur l’habitat pour l’agglomération de Laval, la réflexion de l’article se confirme. Du coup, le mouvement des gilets jaunes n’a plus le même sens. Il devient la révolte des « petits riches » (appellation sans intention péjorative, nous sommes tous le pauvre de quelqu’un). Ils sont assez aisés pour s’éloigner du centre-ville de la ville-centre mais avec la hausse des prix, ils perdent la qualité de vie qu’ils espéraient tenir à la campagne (maison moins chère et plus grande, un minimum de services, impôts locaux faibles parce que les services existent en ville-centre, etc …). Et là, il est possible d’envisager un rapprochement avec le mouvement des bonnets rouges. Faire le plein coûte et oblige à rationaliser ses déplacements.
    Le mouvement gilets jaunes serait donc un mouvement de gens en voie de déclassement : les classes moyennes, encore et toujours elles, depuis de nombreuses décennies.

  2. Les Gilets jaunes, c’est la révolte de la France des oubliés, de nos concitoyens qui vivent loin d’une grande ville.

    Ce mouvement va bien au-delà de la simple question du prix des carburants. C’est un ras-le-bol général qui s’exprime. Cette grogne vient des territoires ruraux, des petites et moyennes villes souvent éloignées des grandes métropoles, c’est à dire la France périphérique décrite par le géographe Christophe Guilluy, là où vivent les ouvriers, les salariés à bas revenus, les indépendants, les retraités …

    C’est aussi la révolte de la France qui va de moins en moins voter, car ces catégories de Français ne sont plus intégrées politiquement et économiquement. Ils ont subit la fermeture des usines, la fermeture des écoles, la désertification médicale, le départ des services publics, …

    Nos élites dirigeantes gagnantes de la mondialisation, qui vivent dans l’entre soi dans des métropoles où il y a du travail, de l’argent, des services publics, sont coupées de cette France périphérique. Les réflexions de Benjamin Griveaux, porte parole du gouvernement qui a qualifié Laurent Wauquiez de « candidat de ceux qui fument des clopes et roulent au diesel », et de Jean Quatremer, journaliste à Libération : « Les Gilets jaunes : un mouvement «beauf largement d’extrême-droite» illustrent ainsi le mépris dans lequel une partie de l’élite dirigeante tient les classes populaires.

    Cette France des oubliés qui se soulève demande peut-être tout simplement à être respectée.

Laisser un commentaire