Gilets jaunes : Un «motivateur de conscience» devant la Justice


Cédric Jung fait l’objet d’une convocation devant la Justice, « un rappel à la loi » le jeudi 7 février 2019, pour «organisation d’une manifestation sans déclaration préalable» devant la gendarmerie de Laval et la Préfecture de la Mayenne. Plus tard, le 25 avril, rebelote, il devra retourner au Tribunal, avec le même motif, mais cette fois pour une action à proximité d’une grande surface à Laval. Ce « militant Gilet jaune » de la première heure s’était déjà fait connaître pour avoir occulté un radar en Mayenne, au tout du début de ce mouvement social qui secoue la France depuis le 17 novembre 2018. Interview.

Entretien avec Cédric Jung


Leglob-journal : Cedric Jung, est-ce que vous avez le sentiment d’être hors la loi, finalement puisqu’on vous reproche de n’avoir pas déclaré vos deux manifestations ?

Non, aujourd’hui ce qui sort du cadre légal de la loi ou pas, c’est abstrait parce que notre liberté de s’exprimer est de plus en plus piétinée, et que le gouvernement est dans le mutisme. Ils sont censés nous servir d’exemple, nous sommes les enfants et eux ce sont les parents. Or, ils font, en fait, pire que nous et personne ne les punit. A coté de ça, on est un mouvement Gilets jaunes en Mayenne dans un esprit pacifique, pas d’actions violentes. On ne s’en prend pas aux forces de l’ordre. Et cela ne reste qu’un rassemblement sans autorisation.

Je comprends bien que si à un moment donné il y a 300 personnes à se rassembler, cela peut devenir dangereux et qu’il faille un cadre autour, mais cela n’a pas été le cas pour moi jusqu’à présent, heureusement. Donc pour moi ce n’est pas grand chose et je pense qu’il y a beaucoup plus grave à s’occuper. Et on n’a pas envie de renverser la République.

Leglob-journal : On vous connaît un peu, mais pas vraiment. Vous vous dites simplement « militant Gilets Jaunes », vous ne voulez pas qu’on dise de vous que vous êtes un leader du mouvement en Mayenne par exemple ; quel est votre parcours jusque-là ?

J’ai quitté la maison familiale à 16 ans pour revendiquer mon indépendance. Je suis couvreur-zingueur de métier. J’ai vécu des moments de galère par choix, je suis déjà passé devant le tribunal… J’ai vadrouillé dans toute la France, Perpignan, Marseille, Lille. Aujourd’hui je suis en Mayenne pour être proche de mon fils qui est avec sa mère en Sarthe.

Ce n’est pas toujours évident. Surtout parce que la vie nous pousse parfois à faire des choses qu’on ne souhaite pas, des sacrifices ou des conneries. Maintenant, ça devient de plus en plus difficile de vivre. On survit plus qu’on ne vit. Et le but aujourd’hui avec ce mouvement, c’est de commencer enfin à vivre. Même si on dit qu’on est une minorité, je crois que nous représentons le peuple, et il faut qu’on continue dans cet état d’’esprit, pacifiste. La petite action de samedi dernier, par exemple, eu Centre Leclerc à Laval, c’était rien de méchant : les Caddies vides représentaient le pouvoir d’achat, un symbole! Comme la plainte contre Monsieur Castaner, le 5 janvier ; on sait très bien que ça n’aboutit pas : les 500 plaintes, elles ont été mises à la poubelle…

Par des actions symboliques, c’est comme cela qu’on rallie. Ouvrir un péage et donner un petit pouvoir d’achat, même 5,60 euros! Vous pouvez demander à d’autres Gilets jaunes qui étaient là, on a eu un couple de petits jeunes qui a pleuré parce qu’ils ont économisé trente balles, parce qu’il n’avaient que 50 euros pour finir le week-end. A partir de ce moment là, on sait pourquoi on le fait…Et puis, toutes les victimes de la répression, moi ça ne peut que me faire continuer…

Cédric Jung, avec son inséparable gilet jaune

Leglob-journal : Vous diriez que, jeune, vous avez été rebelle et que vous êtes à présent dans la rébellion ?

Rébellion, non! C’est un mot un peu fort. Je suis parti à 16 ans et j’ai eu la chance d’intégrer les Compagnons du devoir, et je gagnais déjà très bien ma vie en tant qu’apprenti ; à l’époque, c’était 10 000 francs net alors que dans les CFA, ils étaient à 1000 francs… Aujourd’hui ce n’est pas de la rébellion. Il y a un texte qui dit : « Quand le pouvoir ne respecte pas le peuple, se soulever est un devoir ! » Tout le monde est concerné. Il y a beaucoup de gens qui nous critiquent, mais qui profiterons du résultat, parce qu’un résultat, il y en aura un !

Leglob-journal : Vous êtes presqu’un leader politique, non ?

Politique non, il n’y a jamais eu une ligne ou une parole de moi, disant que « je soutiens ça… ou que j’ai voté un jour pour cela… » Aujourd’hui il n’est plus question de savoir qui on a voté, ou ce qu’on va voter à l’avenir. Il est question de faire changer les choses…

Leglob-journal : Comment vous positionnez-vous ?

Je me positionne comme un motivateur de conscience. Le mot « leader », ou bien « porte paroles » cela ne me plaît pas parce que ce n’est pas comme ça que je me vois. Il faut bien montrer ce que l’on doit et ce qu’on peut faire. Un homme seul peut s’asseoir pendant une demi journée sur un radar, comme je l’ai fait pas pour créer des accidents, ou autre, c’est simplement une façon de manifester, gentille, pacifique et qui en même temps rallie l’opinion publique…

Leglob-journal : Vous avez été inquiété pour cette action ?

Non, parce qu’ils cherchaient surtout ceux qui avaient brûlé … parce que dans la nuit du 4 novembre au soir, dans la même nuit donc, à Jublains, un radar a été incendié ; et les gendarmes se sont bien rendus compte que je n’avais pas d’intention de faire mal…

Leglob-journal : Cédric Jung, comment ça va se passer maintenant, selon vous, l’avenir des Gilets jaunes, avec le Grand Débat et après?

Nous, on a décidé d’abandonner le Grand Débat qu’on voulait faire à Evron, parce qu’ils ne prennent pas en compte la réalité : les blessés, les actes de policiers, etc. Et donc nous, nous avons des doutes : comment toutes les propositions qui seront faites vont-elles remonter et seront prises en compte quand Monsieur Castaner nous dit : « Non, il n’y a pas de blessés ! Moi je n’ai pas vu de policiers violents !» … La suite? Un rassemblement régional. Un groupe Gilets jaune Grand Ouest. C’était à Tours, la semaine dernière. On travaille pour que cela vienne sur Laval.

Leglob-journal : Et au niveau national ?

Si il y a un référendum lancé par Monsieur Macron, c’est avec ses conditions à lui et cela lui profitera…Il est actuellement en train de nous faire une campagne européenne gratuite et au frais des maires et presque des contribuables…

Vous savez si à un moment l’Etat français avait dit chez les gilets jaune, les casseurs seront punis, mais les forces de l’ordre qui ont abusé seront aussi traduites devant la Justice, cela aurait calmé les esprits. Mais dans le contexte où nous sommes cela va aller en empirant. Moi je ne veux plus de ces débats, je ne souhaite plus les organiser, je ne souhaite plus parler avec la Préfecture, je continuerais avec ma ligne de conduite […] Mes convictions sont plus fortes que ce que je risque…

Cédric Jung au centre, avec des Gilets jaunes venus prêter main-forte à la manif’ de la CGT

Leglob-journal : Là, maintenant, vous êtes confiant par rapport à ce qui va se passer jeudi matin devant le Tribunal correctionnel ?

Confiant, euh… Oui et non… Je suis quelqu’un d’optimiste, mais je garde tout de même des réserves parce que aujourd’hui, encore une fois, tout est abstrait au niveau des lois, au niveau ce qui est autorisé ou pas… On rentre dans un ridicule qu’on a rarement connu sous la Vème République.

Leglob-journal : Les lois ne suffisent plus ? Cela veux dire quoi « abstraites » ?

Ce n’est pas qu’elles ne suffisent plus…Aujourd’hui on fait une loi anti-casseurs…et si on regarde bien, en fait, les casseurs sont en pourcentage infime par rapport aux pacifistes et aux Gilets jaunes qui manifestent sans casser et qui veulent avancer dans un état d’esprit qui reste républicain, malgré tout. Nous, on veut respecter les lois et payer des impôts, c’est normal ; mais quand on voit dans le même temps qu’à Evron, un bureau du Trésor public ferme, un guichet de gare aussi qu’on rapatrie dans un PMU…Cela devient ridicule…On a jamais un retour sur les erreurs qui ont été ou sont faites, par contre nous, on nous tape sur les doigts quand on fait des erreurs, et c’est ce qui moi me révolte! Je n’ai pas envie que mon gamin grandisse dans ce monde là. […] Avec tout ce qui se passe ce mouvement social devient de plus en plus légitime. Ce mutisme, ce déni de la réalité des choses, le mépris du Président Macron, tout ça nous pousse à continuer.

Leglob-journal : Et politiquement, quelle orientation vous avez ?

Pour l’instant plus aucune…

Leglob-journal : Mais avant ?

Avant ! J’étais un peu de gauche. Je partageais un peu des idées de droite, et aussi des idées d’extrême droite, sans pour autant adhérer au parti de Marine Le Pen dans son intégralité. Il y a des bonnes idées partout.

Leglob-journal : Qu’est-ce qui vous séduisait dans le FN ? Parce qu’on reproche aux Gilets jaunes d’être piloté par le Rassemblement national par exemple?

Voilà… Ça, ça fait parti des munitions du gouvernement en place pour discréditer le mouvement et faire en sorte que le moins de personnes possible se rallient aux Gilets jaunes. Moi, autour de moi, je n’ai jamais entendu : « On ne veut pas d’arabes! On ne veut pas d’étrangers! On ne veut pas machin… » Je suis un des premiers à dire que les gens en difficulté dans les autres pays, il faut les aider : nous sommes des êtres humains. Nous sommes citoyens du monde et nous sommes le peuple de la Terre. On se doit de s’aider les uns les autres. Autour de nous, on a des pays comme la Norvège où les députés, les parlementaires, ceux qui gouvernent sont à la même hauteur que le peuple.

Vous excluez tout de même le Président et demandez sa démission…

Je n’aime pas Monsieur Macron pour l’homme qu’il est ; je n’aime pas Monsieur Macron comme politicien…
[…] Je suis quelqu’un de très curieux.. je vérifie tout… Quand on m’envoie une photo, je la vérifie avec Google image, je regarde d’où elle vient pour éviter de relayer du Fake [Du faux, NDLR]… Ce n’est pas parce qu’on aime pas quelqu’un [Emmanuel Macron, NDLR] qu‘il faut lui mettre plus de poids sur le dos… Je fais très attention à ce que je publie parce que je me rends compte que plus le temps passe, plus mon nom a un impact auprès des gens et le but n’est pas de rallier pour de mauvaises choses.

Leglob-journal : Est-ce que vous êtes anti-démocratie directe, c’est-à-dire contre l’élection ? Emmanuel Macron a été élu…

Je suis d’accord, il a été élu avec des promesses qu’il a tenu et d’autres pas. Le pouvoir d’achat des retraités, il avait promis de ne pas y toucher. Mensonge ! Il a dit qu’il aimait son peuple et qu’il voulait entendre son peuple, et bien je lui dit « Manu si tu veux entendre ton peuple accepte un référendum ! » Avec une question toute simple : « Voulez-vous maintenir le pouvoir en place ? » Ça, ce serait une belle preuve d’amour envers son peuple et de démocratie ! Non, on est pas anti-démocrate!…Moi en tout cas, je ne le suis pas du tout. Je suis pour la démocratie et l’expression. Il faut que tous nous discutions ensemble : les commerçants, les artisans, les partisans FN, les partisans Mélenchon, etc.

Ça concerne tout le monde et pas un parti politique ou un autre. Cela concerne l’avenir. Cela concerne le Peuple.

Entretien Thomas H. – Photos © leglob-journal

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