Jill Culiner « censurée » par le Département de la Mayenne

Jill Culiner incrédule : « La caricature, dit-elle, est un moyen d’expression privilégié pour promouvoir le débat d’idées et la libre critique. En bousculant la bienséance et les règles de la représentation académique, en mettant en relief les mœurs, en ridiculisant parfois le pouvoir, le comportement humain, les institutions sociales et religieuses, la caricature rend visible ce que masque la vision convenue » explique cette artiste plasticienne qui s’est depuis trente ans coulée dans le paysage culturel mayennais. « Vigie salvatrice de la société » et « rempart d’alerte », sa spécialité c’est de « mettre en boîtes ». Jill Culiner est « l’une des plasticiennes les plus attachantes et les plus originales que compte notre département » avait écrit Guillaume Garot en tant que maire de Laval saluant, en 2011, l’exposition qui lui était consacrée au musée du Vieux-Château. Originaire du Canada et installée à Saint-Jean-Sur-Erve, cette artiste milite pour la liberté d’expression.

« Un acte de censure qui ne passe pas »

Par Jill Culiner


Pour puissante qu’elle soit, la caricature reste vulnérable, exposée qu’elle est aux attaques des bien-pensants de toutes obédiences qui s’acharnent parfois contre elle. C’est le cas en ce moment en Mayenne. Olivier Richefou, Président du Conseil départemental, ne considère visiblement pas que « La liberté d’expression est le droit reconnu à l’individu de faire connaître le produit de sa propre activité intellectuelle à son entourage ».

Lorsque le Conseil départemental de la Mayenne a invité treize artistes à exposer à Laval et à l’Espace M, au treizième étage de la Tour Montparnasse à Paris, il a oublié le rôle de l’artiste dans la société.

Celui d’être visionnaire et critique, de regarder son environnement, celui de voir ce qui s’y passe en présentant ses défauts, d’inspirer le spectateur, et par-dessus tout d’encourager ce dernier à la réflexion et au changement. Pour cela, un artiste ne peut pas dessiner quelque chose de mignon et de gentillet, même si Olivier Richefou attendait de ses invités qu’ils glorifiassent sa région.

Cependant, la France n’étant pas un régime totalitaire, il n’y a aucune raison de croire que l’art n’existe que pour flatter les dirigeants et promouvoir les valeurs en place.

Boîte intitulée La Mayenne : pays d’élevage – © leglob-journal Photo Bernard Tisserand

Cette œuvre, intitulée La Mayenne, pays d’élevage, est une boîte de 1m10 de long, représentant un abattoir où, à l’entrée arrivent les carcasses de vaches. Ensuite, tout au long de la boîte, on peut voir une ligne de fabrication de beefsteak pour montrer, à l’autre bout de la boîte, les steaks sous emballage cellophane.

Caustique, comme les 200 autres boîtes que j’ai déjà créés dans ma carrière d’artiste, cette boîte fait visiblement grincer des dents. Apparemment, en Mayenne, on est fier d’élever de belles vaches en plein air nourries avec de la bonne herbe grasse. En revanche, on l’est moins lorsqu’il s’agit de montrer le processus de transformation.

Quelques une des boîtes de Jill Culiner exposées à Laval et à Paris – © leglob-journal Photos Bernard Tisserand

Je suis la première artiste de la série de treize à exposer mon travail caricatural et de critique sociétale, et ce sont précisément mes oeuvres qui ont provoqué un chahut à l’échelle locale. Via Guillaume Néron Bancel, directeur de la communication du Conseil départemental, j’ai appris que mon travail « ne correspond pas à l’image que Olivier Richefou veut donner de la Mayenne » avec pour conséquence l’annulation du vernissage à l’Espace M.

Pire encore l’une de mes oeuvres, La Mayenne, pays d’élevage, est retirée de l’exposition organisée parallèlement à la Maison départementale du tourisme à Laval. J’ai aussi été informée que personne, y compris moi, ne pouvait se présenter sans autorisation préalable à l’Espace M à Paris pour y voir mes œuvres. Quelle ironie, pour un lieu défini par ses créateurs mêmes comme « un espace au coeur de Paris pour se rencontrer, échanger et développer ses activités».

Une des œuvres de Culiner exposée à l’Espace M à la Tour Montparnasse – © leglob-journal Photo Bernard Tisserand

C’est bien entendu flatteur pour l’artiste plasticienne que je suis que le Conseil départemental considère l’art comme dangereux. C’est d’ailleurs précisément pour cette raison que les régimes totalitaires l’ont, de tout temps, sévèrement contrôlé, voire interdit. Mais M. Richefou sous-estime aussi les entrepreneurs qui ne sont certainement pas aveugles et sont tout à fait capables, comme tout un chacun, de s’amuser des représentations insolentes de Culiner, même si lui ne comprend pas que le droit de rire est inaliénable. Pour profiter, vous aussi, de l’interdiction de voir le fruit de mon travail de création, tentez de vous rendre à l’Espace M au 13ème étage de la Tour Montparnasse à Paris durant tout le mois d’avril. »



3 thoughts on “Jill Culiner « censurée » par le Département de la Mayenne”

  1. Monsieur le Président du Conseil départemental de la Mayenne, Olivier Richefou

    La liberté de création a été solennellement consacrée par la loi du 7 juillet 2016 qui déclare:
    Article 1: « la création artistique est libre ».
    Article 2: « la diffusion de la création artistique est libre. Elle s’exerce dans le respect des principes encadrant la liberté d’expression et conformément […] au code de la propriété intellectuelle ».

    Vous avez pris l’initiative d’exposer à l’ »Espace M » de Paris et à la Maison du Tourisme de Laval des œuvres de 13 artistes qui ont fait le choix de résider en Mayenne. Sans doute y avez vous vu, à juste titre, un moyen de faire valoir l’attractivité, le dynamisme et la diversité de la Mayenne, y compris dans le domaine des arts. Sur votre demande, l’association « l’Art au Centre», qui est une référence confirmée, vous a proposé 13 noms d’artistes déjà bien connus et reconnus dans le département et, souvent, très au delà.

    Le retrait auquel il vient d’être procédé d’une des œuvres qui allaient être accrochées à la Maison du Tourisme relève, selon ce que nous en comprenons, d’une maladresse due à une confusion. Il en est de même de l’annulation du vernissage de l’exposition d’œuvres de la même artiste actuellement en cours à l’ »Espace M ». Votre commande, s’adressant à des artistes, était d’entrée de jeu d’une toute autre nature qu’une commande pour de la communication institutionnelle. Elle impliquait le respect de la liberté de création, dans les limites de ce que la loi interdit.

    La censure, en dehors de toute restriction légale, est une faute. Elle porte atteinte à la faculté de chacun de pouvoir jouir des arts et des œuvres; elle porte atteinte au débat et à la critique. Précisément c’est l’objet de l’expression artistique que de susciter des débats contradictoires et en cela le respect de la liberté de création est essentiel à la démocratie qui a besoin actuellement de toute notre attention. Aussi nous vous demandons de veiller à ce que l’œuvre trop hâtivement « sanctionnée » soit réintégrée dans l’exposition de la Maison du Tourisme.

    Nous vous assurons, Monsieur le Président, de notre respectueuse considération.
    Alain VIGNIER, président de la section Laval/Mayenne de la LDH

  2. Bonjour à vous, la censure de Jill est ridicule, on n’invite pas un artiste pour ensuite enlever ce qui « ne plait pas ». Le travail de Jill se promène en Mayenne depuis une trentaine d’années, si ce n’est plus, et son travail censuré en fait partie, qui n’a jamais vu ce « La Mayenne : pays d’élevage » ? Peut-être ceux qui décident et qui n’ont d’autre vision que le bulletin de vote, sans jeter un oeil à ce qui les entourent… Jill, si tu as des archives, dis nous où a été exposé ce travail « La Mayenne : pays d’élevage »…et puis qui a décidé d’un choix artistique ? Quand j’invite quelqu’un, je fais tout ce que je peux pour que tout soit le plus agréable possible, pas le contraire… Sans l’Art, nous ne sommes rien…A+…Fabrice

    1. Merci beaucoup, Fabrice. Ton soutien me chauffe le coeur, surtout parce que tu es un artiste que j’admire énormément.
      Ceux qui censurent l’art sont ceux qui croient que l’art doit être joli et décoratif, et que les artistes ne doivent pas refléter la société qui les entoure.
      La boîte « Mayenne pays d’élévage » a été exposée à La Perrine en 2011, au Chateau de Ste. Suzanne avec AAA53 vers 2003, je crois, et peut-être avec l’expo d’art brut organisée par Rémy Leguillerme ou à l’expo perso que j’ai fait à Allonnes. On pouvait egalement voir cette boîte chez moi pendant les journées du patrimoine.

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