La déconnexion d’avec les élites, une histoire déjà ancienne – Par Thomas H.

Insurrection, révolte, prémisse d’une révolution annoncée ? Le mouvement des Gilets jaunes semble inquiéter l’exécutif. Il rompt – il suffit de voir les titres de la presse étrangère – la belle harmonie d’une France qui cherche à donner au delà de l’hexagone une image positive, jeune et volontaire. Les Gilets jaunes ont réussi à casser le bel ordonnancement des réformes imposées, pour ne pas dire subies, par une très grosse majorité des français. Ceux considérés dans la France périphérique comme des « plouc-émissaires », empêcheurs de réformer en rond.

Par Thomas H.


Dans l’état actuel de notre monarchie constitutionnelle et républicaine où finalement un seul gouverne par des lois fixes et établies, l’exécutif s’est fait déborder par ce mouvement de contestation, ferme et vigoureux, qui arrive après l’affaire Benalla qui aura ébranlé l’assise du chef de l’État et marqué profondément les esprits. Son attention est toute monopolisée par la résolution de cette crise politique majeure pour essayer d’en sortir par le haut. Difficile dans ces conditions de penser vouloir mettre sur la table par exemple le projet de réforme des retraites, où même celle des institutions qui serait pourtant nécessaire. Les Gilets jaunes ont « allumez le feu ! » comme le chantait, certainement leur idole disparue et enterrée en grande pompe sur les Champs Élysées ; icône de cette France qui a vieilli en étant bercée sur des airs de Rock and Roll.

Un présentoir de journaux, au lendemain des manifestations contre le Plan Juppé de 95 – © leglob-journal

« Allumez le feu ! », la consigne a été suivie. Sur les Champs, dans les rues adjacentes, au pied de l’Arc de Triomphe, à proximité de la Tombe du Soldat inconnu. Le feu de la colère a jailli. Celui qui réchauffe et détruit à la fois. Symboles de vivacité, de régénération. Mais aussi de chaos.

Ce que demande ces Français, bien au delà de la suppression de la taxe sur le gazole, c’est que cessent les mesures d’austérité qui ne dit pas son nom.  Et aussi qu’on leur octroie un peu de dignité. Qu’ils ne soient plus considérés comme des « plouc-émissaires » par ceux qui souhaitent l’instauration d’ un «nouveau monde» et qu’ils puissent retrouver de la considération pour eux-mêmes. Celle, par exemple, qui passe par le maintien ou même le retour des services publics dans les campagnes.

Ces personnes qui habitent en France périphérique ont souvent été contraint, faute de moyens nécessaires, d’aller s’y installer. Ils vivent très loin des villes et des centres réservés aux plus riches. « Les riches », ceux de l’ISF, mais aussi les autres qui en avaient déjà été exonérés par le Président Sarkozy qui avait fait baisser le seuil de la soumission à cet impôt devenu en 2018 hyper-symbolique de la France à deux vitesses. En réclamant son retour, ils demandent aussi plus de justice et d’égalité.

Le lien de confiance entre les élites et le peuple est manifestement rompu. Mais cela fait très longtemps que le processus a vu le jour. Comme avait déjà été distendu le lien qui reliait les Présidents de la République antérieurs à Emmanuel Macron. Remarquez tout de même que le slogan « Macron démission », exonère de griefs le Premier ministre, tant le régime de la Vème République « présidentialise » le pouvoir exécutif, en réduisant, dans la perception que l’on peut en avoir, le chef du Gouvernement au rang de simple exécutant.

A Clermont-Ferrand, dans une manifestation, à l’époque

Le peuple de la rue aime, depuis 1789, vouloir faire tomber les têtes des exécutifs, devenus à leurs yeux des exécuteurs de basses œuvres réformatrices, souvent téléguidées par l’Union Européenne, et qu’ils ne peuvent accepter. Jacques Chirac a été malmené sur son trône par les manifestations monstres contre la réforme des retraites initiée en 95 par son Premier ministre Alain Juppé. Deux ans après, l’Assemblée Nationale était dissoute, confiant le « sale boulot » de l’exécutif, devenu de plus en plus difficile à assumer, à la gauche socialiste de Jospin. Mais ces élections législatives anticipées, redistributrice des cartes, ont eu lieu un an avant la fin de la mandature. Avec un Président qui, lui aussi, avait une majorité absolue.

En 2006, ce sont près de deux millions de français qui refusent dans la rue, cette fois le CPE, le Contrat premier embauche. Un projet retiré à la demande du Président Chirac, car « les conditions n’[étaient] pas réunies » pour que le CPE s’applique, avait déclaré, alors qu’il était encore possible de faire publiquement machine arrière, le chef du Gouvernement Dominique de Villepin.

« Le mauvais usage de la puissance, (…) [c’est] lorsque le poids de l’autorité passe sur nos sujets d’une manière qui les écrase et rend l’existence odieuse. (…) alors il n’y a plus de ressource pour une nation que dans une grande révolution qui la régénère. Il lui faut une crise. » écrivait  les auteurs de l’Encyclopédie au XVIIIème siècle.

La crise? Nous y sommes. Alors sortons-en. Par le haut et sans violence. « Allumez le feu ! » c’est fait ; mais il ne pas l’entretenir. Et puis il faut savoir aussi renouer avec l’écoute pour entendre le message que la rue envoie, et accepter le rétropédalage qui n’a rien d’humiliant en politique pour parvenir à éteindre la colère. Question de survie.

2 thoughts on “La déconnexion d’avec les élites, une histoire déjà ancienne – Par Thomas H.”

  1. ‘‘L’homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est esclave et malheureux ! La société a pour but, la conservation de ses droits et la perfection de son être, et partout, la société le dégrade et l’opprime ! Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables destinées ; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution.

    Jusqu’ici l’art de gouverner n’a été que l’art de dépouiller et d’asservir le grand nombre au profit du petit nombre, et la législation le moyen de réduire ces attentats en système.

    Parcourez l’histoire, vous verrez partout les magis¬trats opprimer les citoyens, et le gouvernement dévorer la souveraineté: les tyrans parlent de sédition; le peuple se plaint de la tyrannie, quand le peuple ose se plaindre, ce qui arrive lorsque l’excès de l’oppression lui rend son énergie et son indépendance. Plût à Dieu qu’il pût les conserver toujours ! Mais le règne du peuple est d’un jour; celui des tyrans embrase la durée des siècles.

    L’anarchie a régné en France depuis Clovis jusqu’au dernier des Capet. Qu’est-ce que l’anarchie, si ce n’est la tyrannie, qui fait descendre du trône la nature et la loi pour y placer des hommes !

    Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du gouvernement. Comment n’en serait-il pas ainsi ! L’intérêt du peuple, c’est le bien public; l’intérêt de l’homme en place est un intérêt privé. Pour être bon, le peuple n’a besoin que de se préférer lui-même à ce qui n’est pas lui. Pour être bon, il faut que le magistrat s’immole lui-même au peuple.

    Le gouvernement est institué pour faire respecter la volonté générale ; mais les hommes qui gouvernent ont une volonté individuelle, et toute volonté cherche à dominer : s’ils emploient à cet usage la force publique dont ils sont armés, le gouvernement n’est que le fléau de la liberté…’’

    Rien n’a changé depuis ces extraits du début du discours de Robespierre à la Convention le 10 mai 1793.
    Rien ne changera plus tard.
    Le changement c’est maintenant… avec les gilets jaunes.

    J. GAUDIN

    1. Les racines du mal-être semblent être effectivement les mêmes, mais le contexte a changé ; la mondialisation est passé par là !
      il y a un peu plus de deux siècles maintenant, la France était la puissance mondiale N° 2, pas très loin du royaume-uni qui était en pleine révolution industrielle, aujourd’hui la France est en passe d’être éjectée de liste des 10 premières puissances économiques mondiales et elle a peur de son déclassement.
      Je voyage pas mal en Europe, mais aussi en Russie et en Amérique du Nord … le modèle vers lequel veulent tendre la plus part des pays émergents ou en fort développement, n’a pas la société française comme base, mais l’Amérique !

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