La Halte de nuit de Laval victime du discours politique anti-pauvres

Faut-il que les pauvres, les personnes isolées ou des familles en mal de logement se contentent des quartiers populaires ? N’ont-ils pas droit au centre-ville ? La Halte de nuit, lieu d’hébergement de nuit, en urgence cherche un nouveau local. L’association Revivre qui en a la charge depuis fin 2015, doit quitter le 31 octobre les bâtiments de l’ancienne école des infirmières, insalubres et aux charges financièrement insoutenables. Un nouveau lieu s’avère disponible, avec des aménagements nécessaires pour l’accueil du public, réalisables, en accord avec le propriétaire privé. La ville de Laval et la Préfecture sont réticents à ce départ du quartier Saint-Nicolas, vers la rue de Cheverus, parallèle à la rue de la Paix en centre-ville.

Par Marrie de Laval


« Il nous faut un foyer pour Revivre ! »… Et comme il est des mots qui font mal et d’autres qui provoquent l’indignation, un rassemblement s’est tenue place du 11 novembre, sous les fenêtres de la mairie, en faveur de l’hébergement d’urgence. Le président du foyer Revivre, en charge par Délégation de Service Public du 115 – numéro d’urgence pour les personnes sans-abris en quête d’un lit pour la nuit – a expliqué au glob-journal devant les personnes présentes lors ce rassemblement à l’initiative d’ Anne Janneau, présidente de l’association citoyens du monde et du Colledis (Collectif d’Entraide et D’Innovation Sociale regroupant de nombreuses associations et organismes de solidarité) : « Notre local actuel est insalubre. Nous en avons enfin trouvé un autre, en ville. Il est plus grand, la capacité d’accueil passerait de 30 à 50 lits ; sain et moins cher (toutes charges et frais compris, NDLR). Mais rapidement, la mairie nous a convoqué pour nous faire part de son hostilité au projet ».

 

Il faut admettre que les propos de François Zocchetto tenus en Conseil communautaire et relayés par nos confrères de Ouest-France relatifs à ce projet d’implantation ne font a priori preuve ni d’empathie ni de charité : «  […] Nous recherchons une solution pour l’installation de la halte de nuit dans un secteur qui ne perturbe pas les riverains et/ou ne stigmatise pas les personnes fréquentant la halte face à des réactions qui pourraient être difficiles à maîtriser.  ». Nous avons souhaité obtenir des précisions mais il n’a pas été donné suite à nos demandes. Pourtant cela ressemble à de la discrimination.

Car l’expression « dans un secteur qui ne perturbe pas les riverains  » reviendrait à laisser croire que la présence de ces personnes serait insupportable pour le voisinage, obligeant la municipalité à anticiper une prétendue réaction de rejet.

Mais quelles perturbations ? La Halte de nuit n’offre qu’un toit pour la nuit à des gens voués à dormir dehors, en place publique, dans le hall du service des urgences de l’hôpital public par exemple ou bien celui de la gare. Il s’agit d’offrir un lit, un dîner et un petit déjeuner, au chaud, à des enfants, des femmes, des hommes précarisés à la suite d’accidents de la vie. Est-ce que ce ne sont pas ces conditions indignes de leur existence qui constituent le véritable scandale ? Laisser dire et croire qu’ils perturberaient pour justifier le refus d’un abri revient à les exclure au risque de mettre rapidement leur vie en danger, au lieu de pouvoir leurs faire bénéficier de secours.

Guillaume GAROT, député de la Mayenne
Dans le rassemblement, on reconnait le député PS Guillaume Garot – © leglob-journal

Soutenir que le voisinage est hostile à cette implantation constitue également la négation de toute capacité à cohabiter en bonne intelligence pour des riverains avec un public en difficulté. C’est peut-être aussi jouer sur l’amalgame entre « sans-abris » et « migrants » alors que le public actuellement reçu à la Halte de nuit est essentiellement composé, faute de plus de place, de femmes seules accompagnées de jeunes enfants, d’hommes sans ressources suffisantes pour se loger et de quelques jeunes mineurs que les critères durcis par la récente loi « immigration » déboute de la protection de l’ASE [Aide sociale à l’enfance, NDLR] ou d’une structure pour adulte à la survenue de leur majorité.

De même, refuser l’utilisation de ce nouveau local sous prétexte d’éviter la stigmatisation de ceux qui pourraient en bénéficier revient à dire que le foyer stigmatise alors qu’il permet de soulager la précarité. La réprobation ne devrait-elle pas au contraire s’abattre sur les personnes hostiles ?

Refuser ce local aux sans-abri, malgré l’accord entre l’association – qui est dans son rôle attribué par la gestion du 115 – et le propriétaire sur le projet de travaux de mise aux normes, c’est assurément les rejeter à la rue, les bénéficiaires de ce programme, puisque le local des Pommeraies ferme le 31 octobre prochain. Discrimination et de plus non-assistance à personne en danger.

 

Et puis laisser entendre que le voisinage soit capable de « réactions qui pourraient être difficiles à maîtriser.  », revient à accréditer que les pouvoirs de police du maire, garant de l’ordre public, sont inopérants face à des riverains qui n’ont pourtant rien d’agitateurs professionnels et à qui on prête déjà des intentions. Est-ce sérieux ?! Et quand bien même, pour reprendre les propos du président du foyer Revivre quant à l’hostilité du voisinage, « même dans le 16e [arrondissement de Paris], après avoir manifesté, maintenant, ils se bousculent tous pour y faire du bénévolat ! »…

Le rejet de l’implantation des « pauvres » n’est pas que le fait de la municipalité ou de quelques riverains inquiets de leur quant-à-soi. Il s’exprime également au sein du Conseil communautaire où récemment des propos sur le thème de l’habitat social ont évoqué une « surabondance » de logements sociaux.

« Le sans-abris », « mistigri » des budgets des collectivités locales territoriales

Une mise au point s’est faite ensuite lors du Conseil municipal de Laval du 16 avril 2018 entre Aurélien Guillot, élu d’opposition PCF, François Zocchetto, le maire de Laval et Jean-Pierre Fouquet, élu en charge de l’habitat et du logement. Ce dernier a semblé reformuler les propos de Yannick Borde tenus lors de ce Conseil communautaire en question, en expliquant : « Sa remarque était à peu près la suivante : si les quatre communes soumises à la loi SRU qui ne répondent pas à cette obligation – puisqu’il y en a deux qui répondent, nous-mêmes [Laval, NDLR] et Saint-Berthevin – devaient rapidement recoller au peloton concernant un taux de 20% de logements sociaux chez elles, nous pouvons penser, et je crois qu’il a raison, qu’il y aurait alors trop de logements sociaux sur l’agglomération. Le terme est peut-être malvenu. Il y aurait sans doute un nombre de logements sociaux plus important qu’il n’est nécessaire ». A quelle nécessité est-il fait référence ? Au seul minimum légal mais hors sol, de 20% ?

Visiblement, la présence de sans-abris confirme cette analyse. Car, contrairement à l’idée reçue, l’habitat social ne concerne pas seulement les HLM. Il inclut aussi les foyers tels que Habitat Jeune LavalCopainville ou le foyer Revivre, voire Citad’elle. Et si la loi SRU fixe à 20 % sur une commune le nombre de logements existants devant être consacrés au secteur social, il s’agit d’un minimum légal obligatoire qui ne doit en rien ignorer de la situation de la zone géographique et de ses populations en difficultés. Laval, l’Agglomération, le Département nécessiteraient peut-être plus de 20 ou 32% (taux actuel pour Laval) de logements sociaux au regard des difficultés de la population éligible à ce type d’habitat ; d’autant que le volume des demandes progresse.

La présence de Rihaoui Chanfi, co-animateur LREM sur Laval – © leglob-journal

Car le 115 est un numéro d’urgence de signalement des personnes en détresse qui devraient pourvoir rapidement intégrer l’habitat social traditionnel, tel que le logement HLM. Mais ce n’est visiblement pas le cas. Et la lecture du rapport de 2015, sur le Plan Local d’Action pour le Logement et l’Hébergement des Personnes Défavorisées de la Mayenne (PLALHPD 2015/2020) s’il pouvait aider à comprendre la notion de nécessité et d’urgence, ne permet pas d’être optimiste sur un dénouement heureux.

Le document rappelle en effet dans sa conclusion une situation très détendue entre l’offre et la demande de logements en général, malgré la situation très spécifique des besoins de l’hébergement d’urgence. Il explique aussi qu’il ne sera pas prévu de nouvelles capacités d’accueil pour les logements d’urgence, d’autant que les budgets sont de plus en plus contraints. Ce qui revient à affirmer un refus de mettre en place de telles structures et qu’à la suite de baisse de dotations, aucun effort ne sera réalisé pour y remédier. Il retient alors qu’il faudra se contenter de faire avec les logements existants alors même qu’aux vues du type des populations précaires en demande, les propriétaires des autres modes d’habitat, malgré les difficultés à trouver parfois un occupant, refuseront de les accueillir.

 

Tout au long de cette étude, le document de travail reconnaît qu’il existe des freins idéologiques, techniques ou financiers à recevoir ce public trop spécifique dans sa demande et ses besoins. Et la mixité sociale, objectif évoqué dans le rapport souligne toujours l’arrivée de populations plus aisées dans un quartier en difficultés, et jamais l’inverse. Ce sont, à la fois, une vision et une méthode à moindre frais qui permettent de faire remonter les montants moyens des revenus et revaloriser la structure des catégories socio-professionnelles des habitants.

La technique pour sortir des statistiques des zones urbaines sensibles constitue un artifice puisque les pauvres ne disparaissent pas, sauf cas de gentrification, c’est-à-dire quand la rénovation urbaine renchérit les prix des loyers ou l’achat des logements au point d’exclure les familles plus humbles du territoire visé.

L’invocation « Sécurité-incendie »

Quant aux réserves de la Préfecture sur l’implantation de la Halte de nuit dans les locaux proposés par Revivre, son président poursuit en expliquant au Glob-journal « De son côté, la Préfecture souhaite que les fonds qui nous sont alloués soient utilisés autrement ». Faut-il comprendre que la Préfecture préfère que le budget du foyer pouvant être maintenu à son emplacement actuel passe dans le chauffage de locaux qui sont de véritables « passoire thermique » plutôt que de participer, à budget constant, à l’amélioration de l’accueil des personnes ?

Interrogée sur ce point, la Préfecture répond que « les services de l’État, en lien avec la mairie de Laval et l’association Revivre sont actuellement en train d’étudier différentes possibilités pour l’installation de la « halte de nuit ». Différents critères sont étudiés et notamment celui de la sécurité-incendie des bâtiments. La solution Rue de Cheverus n’est actuellement pas satisfaisante au regard notamment de ce dernier critère. »

Il faut rester prudent avec cet argument souvent utilisé comme motif de refus d’implantation de certains types d’abris. Le maire de Grande-Synthe, Daniel Carême, favorable à l’installation d’abris pour les migrants de la Jungle de Calais y avait été confronté au prétexte qu’il manquait des extincteurs dans de petites cabanes qu’il était parvenu à faire dresser à cet effet. Il faisait à l’époque, l’unanimité contre lui et son projet …

Il est à souligner que ce sont la ville, à travers les recommandations de la Commission de sécurité et d’accessibilité pour les bâtiments accueillant du public et la Préfecture, avec la DSP de la gestion du 115 qu’elle a confié au foyer Revivre avec un budget d’environ 200 000 €, qui auront le dernier mot sur l’autorisation d’ouverture de ce nouveau foyer. Espérons pour la mise en sécurité de tous ces sans-abris qu’une solution soit trouvée rapidement.

 

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