La Mayenne – Selon Aurélien Bellanger, l’auteur du Grand Paris

lettrelnew-27.jpgLa Mayenne – Aurélien Bellanger a chanté à la radio, au réveil, les louanges de ce département où il est né et y a passé des vacances. Chez les grands-parents il y a fait ses premières armes à bicyclette, alors bien sûr cela marque.  « Né le 20 avril 1980 à Laval, écrivain et essayiste français, philosophe de formation (…) » écrit sa biographie Aurélien Bellanger signe des chroniques quotidiennes, sur France-Culture, intitulées Conclusions définitives. Voici comment il s’est souvenu un matin de printemps 2018 de cette belle Mayenne qu’il a finalement quitté pour vivre sa vie d’écrivain dans Le Grand Paris

Par Thomas H.


« Mon grand-père exagère toujours un peu », écrit l’auteur de La théorie de l’Information son deuxième roman publié après Houellebecq écrivain romantique. [Mon grand-père] « affirme, par exemple, que le grand châtaignier était déjà là à l’époque mérovingienne. (…) Je l’aime beaucoup ; c’est autour de lui que j’ai appris à faire du vélo et à chaque fois qu’il y a un arbre dans un roman, c’est à lui que je pense (…) »

Un arbre qu’il n’a « jamais vu ni changer, ni grandir. Mauvaise terre, sol acide : c’était la théorie de mon grand-père. J’en ai peut-être une autre, depuis que j’ai vu mes parents désherber la cour au Round-Up avec son vieux pulvérisateur.  » avec simplicité, l’écrivain revisite la ferme des grands parents et nous donne des images à voir.

«  Plus ancien que le marronnier, plus récent que le châtaignier, il y avait, de l’autre côté de la route, un four à chaux, grand comme une tour médiévale et fendue en deux par une fissure recouverte de lierres. » La description est fidèle à ces édifices qui sont visibles un peu partout en Mayenne et qui sont les symboles d’un activité lucrative et passée. « Il avait l’air paisible, mais plusieurs carrières en amphithéâtre venait rappeler, autour de lui, qu’il avait littéralement mangé la colline. L’ensemble devait être connecté au réseau ferroviaire — il y avait une gare désaffectée à côté du bâtiment en tôle bleue des tennis. »

Aurélien Bellanger, l’auteur de L’aménagement du territoire, [C’est un de ses romans] nous rappelle l’importance en Mayenne de la religion, et celle de ses croix qui trônent en campagne, au milieu des habitations, exerçant une emprise certaine sur la population. Et il n’oublie pas non plus la prépondérance de l’agriculture. « C’était tout ce qu’on voyait au loin de mon village. Avec le petit beffroi rouillé qu’avait fait construire mon autre grand-père. La branche bourgeoise de ma fille, le côté Rougon – des négociants en grain. C’était là qu’arrivait l’élévateur à godets qui distribuait le blé dans les différents silos. Mon grand-père, celui de l’arbre, leur vendait son blé. »

« J’ai traversé plusieurs fois le village allongé dans un plateau de céréales… » – © leglob-journal

Les souvenirs viennent naturellement et on imagine le garçon, en culottes courtes et chandail étiré dans l’été doucereux où la pluie menaçait de fondre sur les champs de blé à peine fauchés. Presque des images d’Épinal. « J’ai traversé plusieurs fois le village allongé dans un plateau de céréales : l’équivalent, pour la Mayenne, d’une limo avec piscine. Le blé était versé à travers une grille. Ma contribution à la fortune familiale — à la fortune des deux branches de ma famille — relève de l’incompétence mathématique : devant les petits prismes de blé restés sur les barreaux de la grille, j’avais l’impression que la moitié de la marchandise était restée en suspens, et je m’empressais de les faire tomber dans la fosse, bâtissant à main nue le premier étage de la pyramide de Ponzi familiale. » L’auteur fait référence à l’arnaque à la pyramide de Ponzi, popularisée ces dernières années par l’affaire Madoff et ajoute comment il en est venu à écrire et se livrer aussi, un peu, par la même.

« L’affaire, longtemps gérée par ma grand-mère, a fini par être vendue. C’est la raison la plus profonde de ma vocation de romancier : la volonté de regagner, par mon travail, une notabilité évanescente, de reprendre à ma façon les établissements Bellanger, cette dynastie patrilinéaire interrompue : mon père n’avait que des sœurs, je n’ai que des sœurs à mon tour. Ça aurait pu marcher, si mon père ne s’était pas laissé séduire par le monde de la grande distribution. »

L’activité des grands parents a semble-t-il été une étape importante dans la jeunesse mayennaise d’Aurélien Bellanger qui, à présent devenu adulte, mué en habitant du Grand Paris, son dernier roman paru en 2017 et qui n’a rien, contrairement à son titre d’un précis d’urbanisme, mais retrace les péripéties d’un Rastignac de la politique entreprenant. « Ma grand-mère avait fini par vendre et je me souviens des larmes de mon cousin, le fils de ma tante, désespéré d’assister impuissant au démantèlement de l’empire : le pauvre, le système de primogéniture mâle ne lui laissait de toute façon aucune chance. Je ne me sentais, pour ma part, aucunement lésé : on m’avait donné un nom d’empereur, je trouverais bien à régner, quoi qu’il arrive. »

Dans ces chroniques intitulées Conclusion définitives sur France Culture et qui seront bientôt compilées dans un recueil, Aurélien Bellanger se raconte souvent et s’ingénie à mixer le passé avec ce présent qui ne peut être ignoré. Cette chronique La Mayennea été diffusée en pleine crise, celle qu’a traversée le géant laitier, l’employeur n°1 en Mayenne.

Voici comment il évoque cette séquence qui a bouleversé la petite vie discrète du patron du grand groupe tentaculaire qui gère au départ de Laval des usines à travers le monde : « En attendant la complète restauration de l’une de ses dynasties déchues, le capitalisme familial mayennais a vécu, cette semaine, l’une de ses plus importantes révolutions : le président de Lactalis a donné sa première interview. Il y a même sa photo — une photo récente et non floutée en une du JDD. Le 15 août 1945, le jour de la capitulation, les Japonais entendaient pour la première fois la voix de leur empereur à la radio. Le groupe Lactalis occupe dans l’imaginaire départemental une place encore plus incroyable. Descendre d’Amaterasu, la déesse du soleil, n’est pas tellement plus prestigieux que de posséder le Chaussée aux moines, ce délicieux fromage à pâte pressée non cuite. Le patron semi-divin réagissait à un scandale sanitaire : la présence de salmonelle dans du lait infantile. »

Le « mayennais de souche » qui s’est toujours intéressée à L’aménagement du territoire, est un observateur attentif. Et dans sa chronique ce jour-là, il fait le rapprochement avec un autre méga-géant, une nation qui a connu une contamination plus importante et qui est depuis en mal de lait. Aurélien Bellanger raconte de son vécu et des on passé : « Ça m’a rappelé la gigantesque usine que j’avais aperçu cet été dans le centre Bretagne. Je suis toujours sensible à la façon dont l’industrie modifie les paysages, et celle-ci était exceptionnellement belle. Mon usine, je l’ai appris plus tard, était à capitaux chinois : la réponse de la Chine à un grave scandale sanitaire qui avait affecté sa production de lait infantile. L’ouest de la France, aux carrières abandonnées et aux mines épuisées depuis l’époque romaine, était redevenue une région minière – une gigantesque mine de protéines à ciel ouvert. »

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