L’abstention aux élections, comme un magma de colère populaire! – Par Gérard Prioul

« A quelques jours d’un scrutin européen dont l’indigence de la campagne suffirait à expliquer le peu d’engouement qu’elle suscite, on peut utilement s’intéresser au vainqueur habituel et favori cette année encore : l’abstention. Facilement accessibles au public, de nombreux travaux traitent et analysent des statistiques électorales et des enquêtes d’opinions. Il est cependant difficile de trouver un plan rationnel dans cette forêt d’éléments parfois contradictoires. En renfort des données que j’ai pu repérer, j’ai convoqué mes propres souvenirs de discussions et polémiques militantes, » nous dit Gérard Prioul « pour tenter un retour argumenté sur le sujet de l’abstention. J’ai délibérément placé cet exercice dans le contexte français d’avant les élections européennes, en considérant ce que, selon moi, le concept d’Europe politique signifie chez nous, dans la conscience collective à tendance abstentionniste. » Analyse

Vainqueur toutes catégories : l’abstention

Par Gérard Prioul *


OPINIONS – Selon la « pensée communément admise » et s’agissant des causes, la plupart des analyses et commentaires s’accordent sur un faisceau d’éléments dont seuls les noms changent selon les sources. Dans la forêt des clichés, il est difficile de trouver une approche affranchie d’un certain aveuglement convenu. A titre d’exemple, la synthèse visuelle ci-dessous est extraite du « Cours de SES – La participation politique : le problème de l’abstention » publié sur le net par Maxicours.com.

L’envie de se faire citoyen par l’urne

La partie identifiant les causes de l’abstention et de ses conséquences m’apparait pour le moins simpliste ; mais surtout n’y sont évoqués ni le rapport de classe ni les conditions sociales qui altèrent l’envie de se faire citoyen par l’urne, comme si le mouvement des Gilets Jaunes n’avait rien dit, rien révélé. Parler du mécontentement des électeurs est un peu court. J’ai trouvé par ailleurs stupéfiant que parmi les deux grandes orientations préconisées en termes de solutions, soit retenue l’hypothèse d’obliger les gens à voter, comme on supprimerait la fièvre en truquant le thermomètre !

Voyons a présent l’abstention et la non inscription dans le paysage démocratique. Diverses sources officielles soutiennent que 5.5 à 6 millions de français sont actuellement exclus de la représentation électorale, car réputés non-inscrits ou « mal inscrits » sur les listes. Incidemment ils ne sont donc pas abstentionnistes non plus, puisque seuls sont comptabilisés dans cette catégorie les citoyens inscrits, qui ne votent ni directement ni par procuration.

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Les abstentionnistes sont la force montante dans le paysage politique des dites « démocraties représentatives ». Aux USA, pays réputé premier de la classe, 50 % du corps électoral s’abstient aux élections présidentielles.

Au 1er tour des présidentielles de 2017 en France, si l’on ajoute les non-inscrits aux abstentionnistes, votes blancs et nuls, on obtient un bloc de 16,5 à 17 millions de personnes, soit le double des voix réalisées par E. Macron ! Avec 8,657 millions de voix, ce candidat n’a capté alors qu’un tout petit socle partisan de 18,19 % des inscrits !


Au second tour, le total des Blancs et des bulletins nuls représente près de 9%.
Les législatives qui suivirent la Présidentielle

L’abstention ébranle l’édifice de représentation politique, car les chiffres sont accablants en ce qu’ils révèlent de la fragmentation sociale de la nation et de l’exclusion d’une partie de la France réelle. Ils alertent sur le faible degré du potentiel de gouvernabilité d’un pays miné par un mode électoral qui dédaigne la proportionnelle. En France, on peut être élu député, maire ou Chef de l’Etat, tout en étant ultra minoritaire en voix ; minoritaire au regard du nombre d’habitants d’une part, et du nombre d’électeurs inscrits d’autre part !

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Quand l’assise d’adhésion populaire d’un régime d’Etat démocratique ressemble à un réduit de banc de sables mouvants, c’est la légitimité même du pouvoir exécutif qui se réduit comme peau de chagrin et le recours à la violence d’Etat devient un réflexe dans le champ de la tentation totalitaire. Quant à la réalité plurielle de l’abstention et sa signification politique : absurde, contre-productive et pathétique… on peut ainsi trois fois qualifier la stigmatisation des non-votants lorsqu’elle s’exerce sur le registre moral d’un procès en « trahison du devoir citoyen ». Il y a toujours eu ce « socle historique » des non-votants, jadis nommés « pêcheurs à la ligne » dont ne font pas partie les cas de postures politiques marginales, individuelles et assumées par un « quant-à soi » argumenté.

Dans un concert de musiques actuelles, une foule qui participe …

La non-votation régulière, que nous pouvons qualifier d’abstinence, est la plus nombreuse ; elle concerne des personnes individualistes, apolitiques et rétives à leur devoir démocratique. S’y est toujours agrégée l’inévitable catégorie des incultes de tous âges, cachant ou assumant leur refus d’avoir envie de comprendre la quintessence de la politique et de la citoyenneté ; certains d’entre eux votent parfois, les autres jamais. Et l’on aurait beaucoup à dire sur les effets catastrophiques de cinquante ans de discriminations sociales et ethniques, lorsqu’on approche les résultats électoraux de quartiers dits « sensibles », quelle que soit la région ou l’agglomération concernée.

De la responsabilité des pouvoirs sociétaux. Déculturation, dépolitisation et pensée unique conditionnent la scène publique et privée des grands médias, de l’enseignement, du personnel politique. Les sociétés dites « démocratiques » et « modernes » assurent hélas ainsi fort bien le renouvellement démographique régulier du stock de citoyens neutralisés par l’abêtissement. Ce phénomène touche massivement la frange des perdants du système scolaire, non inclus ou mal inclus dans le récit national d’une France qui prétend réussir. Séchons donc ces larmes hypocrites face au niveau abyssal de l’abstention électorale chez les jeunes, puisqu’on en connait les causes !

Le phénomène nouveau de l’abstention « consciente » 

La lente montée généralisée de l’abstention depuis les années 80 est principalement le fait d’une autre catégorie de non-votants, des gens qui ont frayé le chemin d’une relative reconnaissance de leur mise en retrait ; ce comportement social répandu dans maints pays est en train de devenir une opinion politique pas moins respectable que les autres. Ainsi, presque régulièrement à chaque scrutin, croît le nombre de ces français s’identifiant beaucoup plus souvent « de gauche » (radicale ou pas) que de droite. Ils sont soit abstentionnistes réguliers, soit adoptent une participation aléatoire au vote, selon leur libre appréciation des enjeux politiques du moment.

Observons maintenant le lent processus de normalisation d’un non-vote citoyen. Ces personnes qui revendiquent leur pleine citoyenneté, ont intégré le non-vote comme une option possible et normale. Les ressorts de leur inspiration sont politiques et souvent « transpartisans » ; leurs considérations tactiques s’appuient sur une logique de raisonnement le plus souvent rationnelle et intellectuellement soutenable. Nombreux dans ce cas sont d’anciens militants politiques ou syndicaux, des gens engagés dans les associations et diverses causes sociales ; mais plus nombreux encore sont les jeunes, beaucoup de jeunes !

L’abstentionniste nouveau est le plus souvent un jeune homo-politicus évolué, diplômé et connecté ; il dispose d’une culture et d’un goût personnalisé pour la politique, incomparablement plus fins que chez beaucoup de béni-oui-oui de la votation.

Nuit Debout, Place de la République, à Paris – © Leray leglob-journal

La crise du système de « démocratie représentative » : refuser de donner son suffrage ne signe donc pas d’évidence un abandon de citoyenneté ; c’est un non-acte transformé en acte de rébellion citoyenne, au caractère virtuel certes, mais un acte inspiré à tort ou à raison par la consciente volonté de se réapproprier tout ou partie du pouvoir représentatif.

Car c’est bien le système dit de « démocratie représentative» qui est en crise générale depuis des décennies déjà ; en France, cette « démocratie » historiquement dépassée a été mise ouvertement en accusation lors du mouvement Nuit debout en 2016, puis par le mouvement des Gilets Jaunes depuis le 17 novembre 2018. C’est un lent, profond et irréversible processus historique de désacralisation du système politique qui est en cours. Cela peut remettre la balle au centre dans un nouvel authentique affrontement gauche-droite, parce qu’on est obligé de revenir à la définition de ce qu’est une République laïque et sociale, en pleine crise de la mondialisation capitaliste !

Pourquoi une crise de la représentation politique par l’abstention ? 

On ne saurait livrer une liste exhaustive des causes ; aussi je me contenterai de suggérer ici cinq éléments dont j’estime qu’ils forment, sinon la légitimation, assurément le faisceau des principales causes de la grève des urnes.

Le discrédit global de la gauche dite « de gouvernement » : l’abstention actuelle est massivement à gauche, c’est manifeste. Des  millions de français, attachés aux valeurs sociales de la République plaident la légitimité de leur écœurement suite aux renoncements et trahisons de la gauche dite « de gouvernement » ; s’y est ajoutée la longue liste de scandales genre Cahuzac et consorts.

Ces citoyens sont en « grève des urnes » depuis mai-juin 2017. Ils reprochent à la gauche d’être divisée et surtout ce qu’elle a fait au gouvernement, soit avec le PS seul, soit lorsqu’elle était unie… tout un programme !

Le discrédit du personnel politique et institutionnel d’Etat : au fil des multiples scandales le public découvre un personnel politique des hautes sphères de l’Etat, vivant en microcosme d’individualités cyniques et dont les préoccupations sont narcissiques et vénales. La collusion entre politiques et richissimes hommes d’affaires tourne à la consanguinité sociale et aux conflits d’intérêts. A ce jeu la Macronie prouve qu’elle sait aussi bien faire que la droite ou la « gauche de gouvernement », ce qui valide la vieille idée selon laquelle « mordu du chien ou mordu de la chienne… » mieux vaut s’abstenir.

L’Assemblée Nationale – Paris

La représentation politique et institutionnelle est socialement ultra-décalée de la France réelle : entrepreneurs, médecins, avocats et autres professions libérales, constituent la grande majorité sociologique des élus de l’Assemblée et du Sénat. Y sont absents (ou presque) les ouvriers, les professeurs des écoles, les techniciens, les aides-soignants et toutes autres catégories du salariat qui seraient à l’aise parmi les gilets jaunes. Seuls des élus territoriaux peuvent encore s’identifier au peuple, ce qui leur vaut d’être de plus en plus malmenés et contournés par le pouvoir exécutif.

Les gens de « la France qui va bien » n’ont rien de commun avec le peuple réel, sa vie et ses attentes. Quant à la caste des hauts fonctionnaires, c’est pire encore car la sélection sociale est impitoyable à la porte des grandes écoles, nonobstant le formatage idéologique étroit et « hors sol » dans lequel sont moulées ces « élites » de la nation.

La démocratie est trop souvent bafouée par les élites : La démocratie n’est pas réductible à l’élection de représentants. Les référendums, pétitions, grèves et manifestations de toute nature constituent en eux – mêmes les actes de démocratie intermédiaire et complémentaire. L’attention et l’écoute du pouvoir institutionnel face à cette respiration populaire, permet lorsqu’elle est effective, de corriger et de réajuster les orientations du pouvoir exécutif, si celui-ci désire s’en tenir à la notion de bien commun.

Or, cela ne fonctionne plus et l’expérience du référendum de mai 2005 est l’exemple caricatural du mépris du pouvoir exécutif envers le principe de souveraineté populaire. L’acte de haute trahison que fut la ratification le 4 février 2008 du Traité de Lisbonne, par les deux assemblées réunies en formation de congrès à Versailles, a constitué un symbole fort, aux effets délétères durables sur la confiance envers les principes de suffrage universel et de démocratie représentative.

Les laissés pour compte de la guerre anti sociale se rebiffent : une partie grandissante du peuple électeur est las d’être trahi socialement et livré électoralement à des manipulations. Le piège du genre « soit c’est moi le progressiste, soit c’est le chaos du populisme » n’a pas d’avenir. L’abstention devient la réponse la plus utilisée pour l’éviter. Le 2ème tour des présidentielles de 2017 constituait une première amorce et tout indique qu’il y aura des suites.

Par leur caractère antisocial, les politiques « austéritaires » menées depuis trop d’années « au nom du peuple » et de la « démocratie », ont fini par briser les liens du réflexe électoral en France et au-delà.

Le choix lors du vote électronique pour un député à l’Assemblée Nationale – Paris

Si les « élites » elles-mêmes dénigrent et abiment les services publics, déchirent les contrats sociaux et affichent leur mépris de la démocratie ; si manifester dans la rue revient à s’exposer aux violences policières ; si les gouvernants sont si durs envers les faibles et si serviles aux puissants et si l’Etat ne protège plus mais méprise, trompe, maltraite ; si la politique se réduit désormais à la ruse et aux stratégies de domination et enfin si c’est « Oui » qui s’applique alors qu’on a voté « Non », que reste-t-il hormis la grève des urnes comme on pourrait « faire la gueule » quand l’occasion se présente ? Vous n’écoutez pas ? Alors on ne vote pas !

Le cas spécifique de l’abstention aux Européennes

Les chiffres français de l’élection de l’Assemblée Parlementaire Européenne indiquent depuis 1979 une faible adhésion dès le départ, suivie d’une érosion de la participation.

A chaque scrutin européen l’abstention a toujours été, en France, un peu supérieure au taux moyen européen. Ce dernier est beaucoup plus massif depuis l’arrivée de nouveaux pays où participation est parfois en-deçà de 30 %… C’est dire le degré d’adhésion populaire !

L’écart entre individus quant à leur acceptation et acception de « l’Europe », tient aujourd’hui plus du rang social et du niveau de vie atteint que du niveau d’études initial. Plus on se sent légitime dans le costume de la France qui réussit, plus on adhère à la galaxie europhile et à l’idéologie des discours officiels sur le sujet.

L’abstention et les jeunes

Sur un potentiel d’abstention estimé en prévision par de récents sondages, entre 58,50 et 59,75% des électeurs prévoient de s’abstenir le 26 mai. Les jeunes de 24 ans et moins sont la catégorie la plus représentée (entre 70 et 75 % d’abstention selon les sources). D’un point de vue général, l’intérêt des jeunes toutes catégories confondues envers les institutions de l’U.E. semble ni hostile ni empathique mais inexistant à extrêmement faible, sauf parmi les diplômés et la minorité des diplômés supérieurs.

Chez les jeunes diplômés et très diplômés, le clivage partisan est souvent plus nuancé. Les sondages montrent un intérêt pour l’Europe, mais selon une perception très libérale, au sens « libre ». Plus que leurs ainés, les jeunes considèrent naturelle la libre circulation entre pays du monde et expriment une perception résolument pacifique des rapports entre peuples et nations ; cela rend leur approche du concept d’Europe très pragmatique, voire utilitaire. Acheter, vendre ou se vendre sans entrave sur un si grand territoire leur est tout aussi naturel que d’associer plusieurs pays dans des projets précis en vue du bien commun. Mais cela ne les conduit pas forcément à cautionner de leur vote la grande machinerie que les plus politisés nomment « eurocratie ».

Le programme Erasmus vu par Nicolas Vadot – source Décodeurs Europe

Le succès incontestable du programme Erasmus doit être nuancé, car s’il est emblématique de ce que la jeunesse européenne peut plébisciter, il n’intéresse que la frange étudiante ultra minoritaire des diplômés ; et il montre du coup la limite des actions significatives de l’Europe au chapitre jeunesse de son bilan.

Les ressorts idéo-argumentaires de l’europhobie

Les propos ci-dessous sont une façon, la mienne, de résumer sous un prisme de gauche assumé, la rhétorique critique la plus répandue à l’égard de la problématique européenne. L’intérêt de cet inventaire confinant au réquisitoire à charge, est qu’il inspire et auto-justifie les comportements abstentionnistes ou les votes hostiles en cas de référendum européen, quel que soit le sujet en question. Et cela concerne tous les adultes et tous les jeunes en âge de voter.

Le « Projet européen », ou l’illégitimité à contresens populaire : depuis ses premiers pas, la construction de l’Union Européenne n’a jamais procédé de l’initiative populaire ; tout a été imposé « d’en haut » comme un mariage forcé, tandis que le besoin d’Europe n’a jamais été clairement traduit dans les revendications du mouvement social et ouvrier, ni ne fut jamais exprimé par les classes dites « inférieures ».

Le concept historique de l’Union européenne désigne bien au contraire l’œuvre des seules élites en général, celles du pouvoir économique en particulier. Si les frontières entre nations d’Europe se sont ouvertes, ce n’est pas pour la liberté des citoyens. C’est d’abord et principalement pour que le capital puisse mieux circuler et prospérer, ce qui induisait consubstantiellement la libre circulation du travail, donc des travailleurs et consommateurs, autrement dit des Hommes.

Quant au dilemme Guerre ou Paix : le projet de Communauté Européenne de Défense ( C.E.D) incluant le réarmement de l’Allemagne, avait heureusement échoué en août 1954. Ce serait grand malheur qu’elle ressurgisse à nouveau, n’en déplaise aux partisans d’une « armée européenne », car à quoi bon ne plus se faire la guerre entre européens, si c’est pour se liguer dans l’exportation de nouveaux conflits au-delà de notre continent ? A moins que ce soit pour mâter des peuples européens à qui viendrait l’idée un jour de retourner à leur souveraineté ?

La façade du Conseil européen à Bruxelles – © leglob-journal

La faillite de la fiction de « Peuple européen » : Les multiples tentatives d’accréditer le concept de « peuple européen » ont finalement échoué. L’Europe est un continent scientifiquement définissable ; au plan géopolitique l’U.E. est une mosaïque de 28 pays et d’autant de peuples. Par alchimie de plus de deux mille ans d’Histoire, ils sont propriétaires de leur langue, de leur récit national et de leurs traits culturels aussi singuliers que multiples… Mais d’un « peuple européen », entité unique se justifiant d’un « idéal européen », on ne trouve jamais nulle trace, à part dans les délires pathétiques et mortifères du 3ème Reich.

Une technosphère européenne verouillée avec un Conseil de l’Europe composé des chefs d’Etats et de gouvernements, qui se réunit en grand décideur non contredit, une commission et ses commissaires désignés à Bruxelles, une cour de justice à La Haye et ses juges cooptés, une banque centrale à Francfort et ses maitres banquiers nommés « indépendants », tel sont les quatre piliers du temple Euroland.

Cette quadri-structure est plantée dans un socle agrégeant 8 traités et une charte, soit 9 éléments constituant les fondamentaux de l’Union et les sources de ses dogmes. S’y est ajoutée depuis l’année 2000 l’Euro, monnaie réputée intouchable comme un totem sacré. Les Traités ne sont modifiables que sur décision des états membres, à l’unanimité et dans les mêmes termes, ce qui rend quasi impossible toute modification conséquente. Au constat d’un tel verrouillage, on peut douter de la crédibilité des discours affirmant la prétention à pouvoir changer l’Europe de l’intérieur !

L’Union Européenne est à l’image asseptisée du monde des affaires : Le mode de fonctionnement de cette machinerie et le genre de société mondialiste et globale dont elle trace obstinément le sillon, répondent aux attentes normatives de la classe « entrepreneuriale » d’abord. Plus largement, les gens de tous âges, très aisés et plutôt diplômés, ainsi qu’une partie des catégories dites « moyennes sup’ », forment l’inconditionnelle « galaxie europhile ». Les élites de cet agrégat social sont éloignées du peuple, au-dessus et hors de l’atteinte populaire.

Le Parlement européen comme une cinquième patte : Non indispensable au fonctionnement technique d’une organisation européenne quadrupède, le parlement de Strasbourg s’ajoute à l’édifice, comme une sorte de cinquième patte prétendant faire « contrepoids démocratique » ; rôle assez virtuel en fait, car si l’Assemblée de Strasbourg est effectivement constituée d’élus au suffrage direct à la proportionnelle, ses prérogatives réelles sont à peine plus élevées que celles de ses semblables dans n’importe quel régime de dictature.

Pour exister au gré des aléas conjoncturels, le Parlement européen s’astreint à jouer ou à sur-jouer une confrontation avec la Commission, dont il valide cependant toutes les orientations fondamentales. De fait, et aussi justes soient les combats menés par maints honnêtes députés de ce Parlement, ce dernier est essentiellement l’alibi « démocratique » de l’Europe. Il est un faux-nez pour parer des meilleures intentions les politiques européennes dites « communes ».

La toute-puissance exécutive des instances non élues, placées au-dessus d’un Parlement démocratiquement élu mais qui peine à exister, constitue une des tares originelles du projet européen, dont le sens et la perception globale échappent forcément à l’entendement populaire, donc au contrôle démocratique.

La commission ou les avatars d’une toute puissance, avec la fameuse « Commission de Bruxelles ». C’est elle qui in fine décide de presque tout d’essentiel, dans le cadre d’une incontournable feuille de route non négociable, tracée par le Conseil de l’Europe ! Les noms de Barroso (Ex-président de la Commission, recyclé non pas dans une agence du Secours Populaire mais chez Goldman Sachs), Junker (Après avoir servi les banquiers dans un Etat paradis fiscal, le Luxembourg, il a remplacé Barroso ; reste à savoir dans quelle banque il ira se faire remercier pour bons et loyaux services) , Bolkenstein (Son projet de directive européenne visant à stimuler la concurrence entre travailleurs sur la base du moins disant en salaire et couverture sociale avait sévèrement plombé la campagne du référendum de mai 2005 au détriment du camp europhile), ; Barroso, Junker et Bolkenstein sont entre autres têtes de gondole les plus scandaleuses de la maison, et valent à ladite « Commission » et à l’Eurocratie tout entière une détestation populaire devenue tenace et contagieuse.

L’Union Européenne est discréditée par ce qu’elle est, par ce qu’elle fait et par ceux qui la font. Connus ou pas, les dirigeants de ses institutions sont largement déconsidérés devant l’opinion publique, en tant que caste « d’experts » hautains et arrogants, vivant dans l’entre soi cosmopolite et « consanguin » d’une aristocratie autoproclamée. Leurs rémunérations, train de vie et tous avantages annexes aux frais des finances publiques sont indécents et relèvent du scandale absolu.

Le lobbying ou la corruption institutionnalisée. Le lobbying est une activité économique essentielle à Bruxelles. D’immenses buildings y abritent une armée d’agents commandités par les grandes puissances financières et industrielles internationales. Ces émissaires argumenteurs-corrupteurs ont la charge de « convaincre » les fonctionnaires de la Commission ici, ou les députés et leurs assistants à Strasbourg.

Le billet de 500 euros n’a plus d’existence légale

Les hautes cimes du scandale sont atteintes lorsque des projets de règlements européens sont la simple copie mot à mot des notes techniques de ces firmes. Ainsi Monsanto (Groupe BAYER) peut enrôler des élus pour une propagande négationniste quant au danger cancérigène du Glyphosate. Mais cela peut tout aussi bien concerner les produits « de la malbouffe » (huile de palme, etc.), les tricheries sur la pollution des constructeurs automobiles, le commerce des armes, la réglementation des marchés publics, les médicaments, le droit de la chasse, les normes sociales et environnementales, la fraude fiscale, etc.

D’abord le buisines, le reste suivra ! L’U.E. génère par ailleurs une inflation de normes à n’en plus finir, des réglementations « usine à gaz » et de multiples lois et règlements souvent utiles, mais pouvant corseter, voire empêcher la souveraineté législative des élus nationaux. Les méfaits les plus graves sont ceux découlant des récents accords de libre-échange signés par l’U.E. avec les pays d’Amérique du Nord et Amérique Latine. A l’encontre de la volonté populaire, ces traités sont potentiellement dévastateurs par leurs effets délétères au plan social et environnemental ; ils indiquent le niveau de sincérité des discours sur « l’Europe sociale » ou « écolo-progressiste ».

L’échec historique d’une euro-utopie mensongère. Les politiques dites « d’harmonisation » fiscale et sociale ont constitué le malentendu le plus dévastateur de l’histoire de l’Union. Le temps de l’expérience a fini par convaincre les peuples d’Europe du mensonge qu’a représenté la promesse initiale qui leur était faite d’harmoniser le niveau de vie des habitants de tous les pays membres.

Mission impossible dès lors que le PIB réel de chaque pays, ramené unitairement par habitant, se compare sur une échelle de 1 à 5, voire 1 à 6 et qu’il en est de même pour les revenus nets des ménages. Comment harmoniser les prestations sociales de la famille, de la vieillesse, de la maladie, de la maternité, de la petite enfance, du logement, des retraites, dans de telles conditions de profonde inégalité structurelle ?

Si harmonisation sociale il devait y avoir en Europe, ce serait donc forcément par le bas, puisque l’Union est d’abord un espace économique de marché concurrentiel sur une base réputée « libre et non faussée ». La concurrence sur le marché du travail, c’est le célébrissime « statut des travailleurs détachés », issu de la non moins célèbre directive Bolkenstein, cas emblématique à l’aune duquel le vote des ouvriers anglais pour le Brexit trouve la source principale de sa justification.

S’agissant des bons règlements ou bonnes lois d’émanation européenne, ce qui arrive parfois, il est utile de rappeler que certaines viennent en solution de problèmes qu’on n’aurait pas forcément si l’Union n’existait pas institutionnellement. Et les subventions d’équipements ou aménagements des territoires pourraient tout aussi bien venir directement de nos impôts, via l’Etat français et ses régions, plutôt que faire un onéreux détour par Bruxelles.

Pour conclure, je réaffirme que l’abstention, comme le mouvement Gilets Jaunes et d’autres luttes sociales et populaires en cours, sont les particules actives du magma de l’irruption sociale. Quand, comment aboutira- t-elle ? Avec quelle place pour les urnes ? Qui sait ?

On peut toutefois s’en remettre à la certitude qu’il est erroné et vain de faire injonction aux électeurs de voter sous le mode du chantage à l’avènement du pire. La leçon constante de l’Histoire moderne est que les « masses populaires » votent ou s’abstiennent à tort ou à raison, adossées le plus souvent à leurs exigences, leurs colères et surtout avec le ressenti de leurs expériences, que celles-ci soient subies ou désirées… Qu’on se le dise !

*Gérard Prioul est syndicaliste et Libre Penseur

Intertitres et illustrations sont de la rédaction leglob-journal

1 thought on “L’abstention aux élections, comme un magma de colère populaire! – Par Gérard Prioul”

  1. En plein Ramadan et à quelques semaines de la fin du carême, je le dit haut et fort : j’aime les jeunes.
    Les moins hongrés (mal gré) de la syntaxe auront assez rapidement compris la hasardeuse précaution qui se cache derrière ce pitoyable jeu de mot. Difficile en effet de pousser un tel cri d’amour sans encourir les foudres de quelques Zeus autoproclamés de la bienséance.
    Précisons d’abord que je n’aime pas les jeunes au sens « moixien » du terme. Garnement pubère, je vibrais quand le cinéma de minuit le permettait, devant les fantasmagories filmées de Fellini ou de Ferreri, il va donc sans dire que je reste perméable à toute injonction de libido sous injection botoxique.
    Enfin, il serait plus heureux de préciser que j’aime les jeunes inscrits sur les listes électorales. Plus particulièrement ceux qui ont su sortir de la somnolence létale consécutive au maelstrom hormonale qui les habite et ainsi trouver le chemin des urnes.
    Contrairement à ce que prédisaient les sondages, les jeunes se sont mobilisés pour les élections européennes du 26 mai. Le taux de participation chez les 18-34 ans est de 40%, contre seulement un quart lors du précédent scrutin, en 2014.
    Une mobilisation notamment portée par l’urgence climatique : le parti Europe Ecologie – Les Verts est le premier bénéficiaire de cette prise de conscience. Un quart des 18-24 ans et un tiers des 25-34 ans ont voté pour la liste EELV, selon une enquête Ipsos réalisée avant le vote. Alors qu’au niveau national, EELV arrive qu’en troisième position avec environ 13% des voix.
    Pour cela et rien que cela, j’aime les jeunes.
    Cet élan salutaire d’une jeune génération est peu ou prou la nouvelle « bataille d’Hernani », message à une autre génération en pleine bataille avec ses hernies.
    Depuis que ma génération est en âge de voter, elle souffre d’une fâcheuse hernie de type Le Pen. Longtemps, les docteurs ont supposé que le problème se « borgnait » au père, mais, vraisemblablement congénitale, elle s’est déclarée chez une des filles et chez une nièce.
    Cette pathologie, hormis quelques cas juvéniles de type Jordan, espérons-le isolés, ne concernent que les électeurs dans la fleur de l’âge.
    Elle est pas « pubère » la vie ?

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