Éducation : Lettre ouverte d’une « Dirlette » qui raconte son quotidien

« Chers parents », c’est comme cela que cette directrice d’école a commencé sa lettre qu’elle a diffusée, dans un premier temps, sur un compte Facebook en accès restreint et destinée aux enseignants et directeurs d’écoles. Une lettre qui, avec son consentement, est à présent ouverte. Un véritable plaidoyer pour cette profession qui côtoient les générations montantes, celles qui feront les Français de demain. A l’heure du Grand Débat, Leglob-journal qui a été alerté de l’existence de ce texte le publie volontiers parce qu’il reflète le quotidien des enseignants, – des femmes, des hommes qui ne sont pas assez reconnus à leur juste valeur -, et qui ont notamment pour mission essentielle de passer du savoir et des connaissances. 

Par C.K. *

Non, je vous rassure, les enseignants ne sont pas vos ennemis. Confierions-nous ce que nous avons de plus cher (en l’occurrence nos enfants) à un ennemi ? Peut-on l’appeler ainsi, celui qui se permet d’apprendre à nos chérubins à lire, écrire, compter, mais aussi à être poli, à être respectueux, à vivre en collectivité, à questionner, réfléchir, découvrir le monde qui l’entoure, mais aussi faire des erreurs mais persévérer, pardonner (et même demander pardon), tout en développant son esprit de curiosité, voire son esprit critique, en acquérant de nouvelles connaissances dans plusieurs domaines, et tout simplement en apprenant à grandir ?

Bref, un ennemi pourrait-il faire de nos enfants des citoyens instruits et éclairés ? Tout cela en étant à la fois, selon les jours, assistante sociale, infirmière, policière, psychologue, thérapeute, garde-fous et j’en passe. C’est justement ce qui fait la richesse de ce beau métier malheureusement entaché par l’image qui est véhiculée à droite et à gauche.

L’enfant-roi est mort

Non, les enseignants ne sont pas vos ennemis quand ils vous demandent de justifier telle ou telle absence. Ne vous plaignez pas : ils tiennent à ce que vos enfants soient présents pour travailler dans de bonnes conditions (Elle est où l’image du fainéant là ?) et faut-il rappeler, il faut aussi, tout simplement, respecter la loi que nul n’est censé ignorer (Ah bon ? Quand on inscrit son enfant en maternelle la fréquentation est obligatoire ?). Mais oui.

Bon, ce n’est pas comme si elle était rappelée chaque année dans les cahiers de liaison, règlement intérieur, Conseil d’école, réunion de rentrée et tout le toutim. On apprend en formation que la répétition est nécessaire aux apprentissages car l’élève mémorise plus facilement ce qu’on lui enseigne. Il faut croire que ça ne marche pas à tous les coups. Avez-vous le justificatif d’absence pour la 10000000000eme fois ?

Heureusement que les inspecteurs n’ont pas à répéter autant de fois aux enseignants pour qu’il justifient leur propre absence. Ah bon ? Les enseignants ne font pas ce qu’ils veulent ? Tiens, je me ferais bien une petite virée à Disneyland avec mes enfants : 3, 4 jours… en période scolaire c’est moins cher en plus. Cool ! Et puis ce sont les soldes, je vais m’arrêter une journée pour faire du shopping…

Donner des limites aux enfants

Non! Les enseignants ne sont pas vos ennemis quand ils vous demandent de traiter efficacement la tête de vos enfants présentant des poux. «Madame, il faut traiter efficacement la tête de votre enfant qui est remplie de poux » ne veut pas dire : « Madame, vous êtes de gros pouilleux, vos enfants sont des pouilleux, vous crèverez tous comme des pouilleux… Tiens pour la peine vos enfants sont radiés de l’école » mais plutôt « Il faut traiter rapidement pour éviter la propagation mais aussi et surtout pour votre enfant qui doit être bien embêté tellement ça le démange, le pauvre ».

Non, les enseignants ne sont pas vos ennemis quand ils punissent vos petites têtes blondes qui sont allées un peu loin dans le franchissement des limites. Vous devriez même les remercier. Demandez aux psychanalystes ce qu’ils en pensent.

De plus en plus d’enfants, à qui on permet tout, se retrouvent sans repères, sans conscience réelle de ce qui est bien ou mal, ne supportent pas la frustration et deviennent plus tard de vrais tyrans imposant leur dictature. Donner des limites aux enfants leur permet de se construire, c’est donc les aider que de leur montrer qu’il y a une conséquence à tout acte bon ou mauvais. L’enfant-roi est mort, vive l’enfant éduqué !

Bon, en même temps, quand on voit le comportement ou le langage de certains parents, on comprend mieux celui des enfants…

Un « métier de planqués »

C’est simple, les parents démissionnent de plus en plus et se servent de l’école comme échappatoire. Mais dès qu’il y a un manque, on agresse, on s’insurge, on insulte même ces « méchants » enseignants qui ne savent pas s’y prendre avec nos chers enfants qui disent toujours la vérité même si l’adulte en face dit le contraire. Il ne faut plus rien dire aux enfants, il ne faut pas les brusquer, ni les frustrer, il ne faut pas les regarder de travers non plus. Finalement on devrait embaucher des enseignants sourds, muets et aveugles, ce serait amusant d’en observer les effets. 

On devrait même changer ce nom : « Éducation nationale ». Nous ne sommes pas là pour éduquer à votre place, sachez-le. Nous ne faisons que renforcer l’éducation donnée (normalement) à la maison et nous instruisons avant tout vos petits bouts de choux qu’on adore (il faut bien avouer qu’ils sont choupinous pour la plupart). Et puis de toutes façons, l’éducation n’est pas « nationale » non plus quand on voit les différences de traitement accordé aux enseignants selon les régions, les départements ou les circonscriptions.

La nouvelle mode actuelle serait d’appeler ça « Instruction bienveillante » mais pas sûr que ça redonne davantage confiance. C’est l’image complète du métier qui est à revoir. Parce que non, les enseignants ne sont pas vos ennemis du fait qu’on les dit privilégiés avec leur quatre mois de vacances par an, à ne « bosser » que 24 heures par semaine. C’est mal connaître le métier que de penser cela. Déjà, si c’était un « métier de planqués« , comment expliquer la pénurie d’enseignants et le nombre croissant de démissions ou d’arrêt maladie pour dépression ? Comment expliquer que de plus en plus d’enseignants, au départ passionnés par leur métier qui reste une vocation (sans quoi on ne tient pas longtemps), sont de plus en plus démotivés et songent à changer de métier ?

Oh mais oui, on sait qu’ailleurs ce n’est pas mieux, c’est même parfois pire. Au passage, je salue les métiers de tout bord comme agent de police (ou de gendarmerie), infirmière, médecin, aide-soignant, éboueur, boulanger, auto-entrepreneur, agriculteur, commerçant, femme de ménage, chef d’entreprise ou d’établissement, directeur d’école, intermittent du spectacle, retraité, agent SNCF, et tous les autres qui galèrent là où ils sont.

Non, ce n’est facile pour personne (sauf peut-être pour nos députés) mais alors, expliquez-moi pourquoi, au lieu de se serrer les coudes, de se réjouir des privilèges des uns et des autres, de faire front tous ensemble dans un esprit d’entraide (gilets jaunes), on « casse du sucre » les uns sur les autres, on critique tout et tout le monde, même les métiers qu’on ne connaît pas et en particulier (sans doute parce que cela me touche davantage) le métier d’enseignant ?

Alors quoi ? Sous prétexte qu’on a été à l’école, on pense tout connaître du métier? J’ai envie de dire à ces gens-là : « Mais venez, le concours est ouvert vous êtes les bienvenus, venez vous plonger avec bonheur dans notre quotidien ne vous gênez surtout pas, on vous accueillera à bras ouverts (enfin ça dépend qui vous accueillera, je pourrais vous parler de certains parents ou collègues à éviter) »

« Ma mère, elle va te tuer… »

Personnellement, je ne demande que ça, que vous veniez assister non pas à une journée (ce serait trop facile!) mais à au moins une année de classe en notre compagnie. Et vous verrez, on ne mange personne. En général, nous sommes assez sociables, sinon ça fait belle lurette qu’on aurait changé de métier. La solidarité entre collègues est même nécessaire ! Parce que se retrouver seule face aux insultes, au manque de reconnaissance, aux « petits merdeux » qui se croient tout permis (« J’vais l’dire à ma mère et elle va te tuer… » et la mère arrive, en effet, et nous descend devant le gosse qui ricane derrière). C’est assez cauchemardesque. Mais peut-être que je me trompe et que ces gens qui critiquent font partie de la secte « diviser pour mieux régner » ? Après je peux comprendre aussi que des abus, il y en a partout.

Mais d’ailleurs, savez-vous que les enseignants ne sont pas des machines en fait ? Qu’ils sont humains (oui, oui!). Qu’ils sont dotés d’un cœur et d’émotions qui peuvent vite jouer des montagnes russes surtout quand dans la même journée ils entendent : « Vous êtes formidables! » ou «Maîtresse je t’aime » (leur petit cœur fait « boum ») puis l’instant d’après «Vous êtes une grosse menteuse!» ou « Dégage salope! » et encore je reste polie au cas où de jeunes lecteurs nous liraient en ce moment… Là, le petit cœur s’effondre. Quelle gymnastique cardiaque, de quoi mourir d’un arrêt cardiovasculaire très jeune en somme.

Une école primaire en 1960 – © Robert Doisneau

Et qui dit être humain dit erreur possible. Hé oui, malheureusement aucun enseignant n’est infaillible. Mais leurs erreurs à eux, on ne les pardonne peu. Et bien souvent, une seule erreur efface tout le bénéfice du reste .

Tu fais de l’éducation bienveillante ? C’est bien. Tu mets en place des ateliers autonomes tirés de la pédagogie Montessori ? C’est bien. Tu prends en compte les difficultés de chaque élève en organisant des groupes de besoin ? C’est bien ? Tu tiens même un blog de classe pour informer les parents sur tout ce qui se fait dans le cadre des apprentissages ? C’est bien. Mais malheureusement, à un instant T, au moment de la récréation par exemple, au milieu des centaines d’autres gamins, tu n’as pas vu E. « se ramasser » lamentablement par terre à cause de ses lacets défaits et se faire une énorme bosse en trouant au passage son pantalon. Sa maman crie au scandale pour défaut de surveillance et veut même se plaindre auprès de l’inspection d’académie. Et après on s’étonne que les enseignants ne veulent plus se ruiner la santé par leur travail acharné ? A quoi bon ? Malheureusement, loin de nous adoucir ce métier a tendance au contraire à nous endurcir.

Non, l’enseignant n’est pas votre ennemi (ni un fainéant…) quand il vous presse d’être à l’heure à la sortie de 16h30. D’une part pensez à votre enfant. Si vous-mêmes vous trouvez que votre journée de travail est interminable, que doit-il penser, lui, qui a dû arriver avant vous pour vous permettre d’aller au travail à l’heure et qui part le dernier une fois que vous revenez le chercher ? A trois ans, c’est assez « hard » comme expérience. Et avec ça, il faut arriver à lui faire aimer l’école ! D’autre part, l’enseignant a également très souvent une vie de famille et des enfants à récupérer. Si vous êtes en retard, il va être en retard à son tour aussi. Mais si vous préférez, il peut tout à fait appliquer la loi et appeler la police qui se chargera de vous rappeler à l’ordre concernant vos responsabilités (hé oui!).

Travailler main dans la main

Bon, il faut que je revienne sur les soi-disant 24 heures hebdomadaires qu’on reproche très fréquemment à ces fainéants que nous serions. Vous pensez sérieusement que le travail d’un enseignant s’arrête dès qu’il quitte ses élèves ? Quid des préparations, progressions, corrections, réunions, formations et tous les trucs en « ions »… Ah, il y a aussi des trucs en «ammes» comme programmes… Vous savez, ceux qu’on modifie à chaque changement de gouvernement! Si vous étiez enseignant, vous comprendriez notre désarroi. Si, si! je vous assure. Et puis il y a aussi les sigles qu’on aime bien dans l’éducation nationale, tellement d’ailleurs qu’on les change aussi de temps en temps pour les remplacer par d’autres sigles, alors que l’administration veut dire la même chose. C’est un peu trop compliqué à expliquer là, mais juste pour le plaisir d’imaginer votre tête ébahie, je vous en cite quelques uns : BOEN, REP, APC, CAFIPEMF, PPRE, PPMS, PAP, MDPH, CMPP, LSU, RASED… Je continue ? PEAC, SEGPA, IP, TUIC, ULIS, IME… Encore? B2i, IEN, CPC, PAI, PEMF, PES… Ah non, ça a changé c’est PFSE… Ah non, ce n’est plus ça maintenant c’est… oh et puis zut !

Il y a aussi CAF mais ça, tout le monde connait… ce n’est pas drôle. J’en oublie beaucoup, voyez-vous, et tout cela fait parti également du job d’enseignant.

La meilleure façon d’aider vos enfants

Mais ce qu’il faut retenir avant tout, c’est que la meilleure façon d’aider vos enfants, c’est de travailler main dans la main avec son enseignant, dans une même direction et de communiquer avec lui dans un respect mutuel. Et pourquoi pas « se faire une bonne bouffe » de temps en temps tous ensemble (Prochaine réunion parents/profs : raclette party. Si c’est un bon moyen pour faire venir du monde nous sommes preneur parce que les réunions avec trois-quatre parents sur 28, l’effectif de la classe, c’est un peu comme se retrouver devant le jury de La France a un incroyable talent).

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est LettreGuillemetsFrancaisFermeture-1.jpg.

Fort heureusement (et pour finir sur une note positive), il faut dire que la plupart d’entre-vous donne envie aux enseignants de poursuivre leur beau métier ; ne serait-ce que par des petits mots gentils, un « Bonjour! » le matin avec le sourire, le questionnement sur le comportement de l’enfant en classe, le dialogue serein et respectueux, l’écoute attentive, etc.
A vous tous qui ne connaissez pas le métier mais qui reconnaissez ne pas avoir assez de patience pour l’exercer, je vous dis un « grand MERCI » !


*Cette enseignante qui a souhaité garder l’anonymat a écrit ce texte qu’elle a posté sur un compte fermé Facebook d’échanges sur la profession d’enseignant, intitulé Dirlo et Dirlette et comptabilisant 4722 membres. Dans cet espace de libre parole, il est indiqué qu’il est possible de « partager, d’avoir de l’aide ou simplement de décompresser »…


La photo de Une représentant des crayons avec des gommes en formes de mains a été prise dans le hall d’entrée de l’IUFM, l’Institut universitaire de formation des maîtres de Laval avant qu’il ne soit remplacé par l’ESPE, l’École supérieure du professorat et de l’éducation – © leglob-journal

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