Manipuler les chiffres pour truquer le débat économique – Par Henri Marteau

Après les mots, les chiffres. Henri Marteau s’intéresse à la « manière d’utiliser les chiffres sortis de leur contexte pour jouer de l’intimidation intellectuelle et interdire tout débat, au lieu d’inviter les citoyens à réfléchir à la question. C’est particulièrement vrai, poursuit-il, dans le cas du débat autour de la dépense publique comme de la dette publique ». Notre contributeur aussi n’a de cesse, à juste titre ou pas, de mettre en avant les conséquences néfastes des « politiques d’austérité prises sans concertation » avec ceux qui doivent les subir.

Par Henri Marteau


Depuis trois décennies, sur l’injonction de Bruxelles, les gouvernements de droite et de gauche ont pris prétexte du creusement de la dette publique pour justifier des politiques d’austérité.

La dépense publique représente 57 % du PIB en France se désolent les sommités politiques et médiatiques libérales. A les entendre, il ne resterait que 43 % pour le privé ? Le montant total de la dépense publique qui s’élevait à 1 243 milliards d’Euros en 2015 équivaut certes à 57 % du PIB soit 2 181 milliards. Et alors ?

La dépense publique comprend trois principaux volets : Premièrement, elle sert à payer les services publics. Accessibles gratuitement, ces services doivent néanmoins être payés et ils le sont par l’impôt. Il n’y a pas d’un côté un « secteur productif » privé et de l’autre des fonctionnaires improductifs. Ils sont productifs. Leur valeur ajoutée, leur contribution au PIB, c’est à dire le PIB non marchand, s’est élevée à 364 milliards en 2015 soit 17 % du PIB. Une part stable depuis 35 ans. On pourrait donc parfaitement l’augmenter pour satisfaire de nombreux besoins : hôpitaux, éducation, EHPAD, etc.

Les dépenses publiques : un choix de société

Ensuite l’autre grande part de la dépense publique, plus de la moitié, est constituée de prestations et transferts : 718 milliards d’Euros, soit 58 % du total. Il s’agit ici de prélever des revenus pour les redistribuer immédiatement. Une part de ces transferts bénéficie aux entreprises comme le CICE et le Crédit Impôt Recherche (CIR) qui sont considérés comme des subventions et augmentent donc la dépense publique.

Mais l’essentiel, ce sont les prestations sociales : retraites, allocations familiales et chômage, RSA…, pour 436 milliards, et les transferts sociaux en nature de produits marchands : remboursements de consultations de médecine libérale, de médicaments, allocation logement…, pour 131 milliards. Des prestations qui soutiennent massivement la consommation des ménages auprès des entreprises privées et donc l’activité de celles-ci.

Enfin le troisième volet sert à financer les investissements et payer les intérêts de la dette qui représentent respectivement 6 et 3 % du montant total de la dépense publique.

 

La question du montant des dépenses publiques est foncièrement une question de choix de société. Il y a bien lieu de toujours s’interroger sur l’efficacité des dépenses publiques.

Mais faut-il basculer les retraites et la santé vers le privé, transformer des prélèvements obligatoires par des prélèvements privés au bénéfice des compagnies d’assurance et des fonds de pension ?

Le marché est immense et le patronnat du CAC 40 y est favorable pour des raisons d’intérêts privés bien compris. Mais du point de vue de l’intérêt général ce choix est catastrophique : les retraites par capitalisation sont plus coûteuses car il faut rémunérer les intermédiaires financiers et elles sont moins sûres car soumises aux aléas des marchés financiers et creusent les inégalités. Un système de santé publique est aussi moins coûteux qu’un système privé.

La plupart des dépenses des collectivités locales sont utiles et désirées par les ménages qui souhaitent des équipements culturels et sportifs. Car, en fait, tout est là ! Si le taux de dépense publique est en France plus important que dans les autres pays de l’Union Européenne, c’est pour une raison majeure : c’est parce que la France est, de tous les pays, celui dont le modèle social est encore solide.

Affirmer que nous vivrions à crédit au détriment des générations futures est une manière de sortir les chiffres de leur contexte pour culpabiliser les consciences. Les titres d’emprunt pour financer la dette publique sont, en moyenne, remboursables sur une durée de 7 ans. Pour l’économiste Michel Husson : « Ce sont les contribuables d’aujourd’hui, pas les générations futures, qui paient les rentes d’État versées à ceux qui en bénéficient. » Un ménage s’endette lorsqu’il contracte un crédit pour l’achat de sa maison. Est-ce pour autant qu’il vit à crédit au détriment de ses enfants ?

En revanche, nous vivons bien à crédit au détriment des générations futures, car le signal d’alarme du réchauffement climatique, tiré chaque semaine par différents acteurs, confirme qu’il devient urgent d’engager la transition écologique.

La question de la dépense publique fait particulièrement l’objet des manipulations langagières et témoigne de l’époque que nous traversons.

Celle de la gouvernance par la peur, celle des raccourcis et des abus de langages permanents. Les mots ne doivent plus être dévoyés par ceux qui sont en position de prendre des décisions politiques qui engagent la vie des peuples et des nations. La sécession entre le peuple et ses soi-disant représentants a une dimension linguistique. Résister à l’effondrement des valeurs et des repères, c’est notamment retrouver le sens des mots.

Nos gouvernants doivent comprendre que bon nombre de citoyens sont las de cette propagande perpétuelle. Ils doivent miser avant tout sur l’intelligence plutôt que sur le paternalisme et la culpabilisation, qui blessent l’estime de soi des gouvernés (« on nous prend pour des idiots !  » entend-on…) et finissent par générer de la rancœur et du ressentiment.

La morale de ces subtilités sémantiques est donc à chaque fois la même. C’est celle qu’Albert Camus tirait dans son étude : Sur une philosophie de l’expression : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

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