Ne m’appeler plus jamais «Le Basser», c’est ma dernière volonté

E. J. Folliard se penche au chevet d’un monument de Laval. L’auteur de ce nouvel article, un brin nostalgique et en colère, rend hommage à ce « monstre de béton armé et d’acier, abandonné aux quatre vents  » et qui a vu des générations de supporters. Par la même occasion E.J. Folliard salue l’aspect visionnaire de celui qui en fut à l’origine. Un « Stade » qui porte à présent le nom de Francis Le Basser, « bâtisseur » et résistant qui fut maire de Laval de 1956 à 1971 et président du Conseil Général de la Mayenne de 1946 à 1973. Amoureux du football et de ce sport de culture populaire qui procure du nécessaire vivre-ensemble, E. J. Folliard sait pertinemment que le contenant est tout aussi important que ceux qui font le contenu. Récit.

Par E. J. Folliard


En dehors des métropoles, dans cette France qualifiée souvent de périphérique par les géographes et touchée de plein de fouet par la crise, subsistent çà et là les témoignages d’un passé glorieux. Celui d’un pays prospère fier de son industrie et de sa classe ouvrière. Usines fermées, aciéries abandonnées, puits de mines et terrils oubliés dessinent cette image figée d’une France industrielle d’après-guerre dont la croissance semblait illimitée, même pour les villes de province. Il n’était alors pas encore question de mondialisation, de métropolisation, ni même de numérique ou de réalité virtuelle.

A Laval, en arrivant de l’autoroute, puis en passant ce rond-point où triomphe le siège du géant laitier Lactalis et meurt l’anneau du sculpteur Derbré, on aperçoit un de ces témoins de l’ancien monde, avec sa grande carcasse usée par le temps et la pluie : le Stade Francis Le Basser.

Lui, le symbole d’un passé glorieux mais aussi de l’incapacité de ce territoire mayennais à se construire un avenir entre passé et modernité. Lui, monstre de béton armé et d’acier, abandonné aux quatre vents côtoie, et situé comme un ultime clin d’œil, non loin des frêles façades de verre du Laval Virtual center, nouveau lieu sublimé de la réussite de ce département. Lui qui autrefois portait la fierté des habitants de Laval et de la Mayenne durant de longues et belles soirées, il semblent maintenant abandonné à son triste sort, comme un vieux jouet cassé supplanté par les jeux vidéo. Ce sont deux bâtiments qui peuvent se voir, s’ignorent sûrement ; deux symboles, deux siècles bien différents.

Vous me direz, il ne s’agit que d’un stade, que d’un simple lieu de loisirs réservé à un football professionnel qui pour beaucoup apparaît gavé d’argent. Pourquoi donc pleurer ! Il y a bien plus utile que de s’apitoyer sur ce stade, il faut construire des écoles, des passerelles ou des Espaces Mayenne : ça c’est vraiment utile ! Et pourtant vous feriez une grave erreur, car ce Stade est plus qu’un simple stade, mais une partie du patrimoine lavallois, non pas au sens d’un monument en péril digne du loto de Stéphane Berne (encore que !) mais presque d’une œuvre immatérielle. Il est, paradoxalement, l’une des clés de la fameuse « attractivité » autoproclamé, qui apparaît comme une nouvelle lubie de nos notables locaux.

Il y a plus de 45 ans lors de son inauguration le 4 décembre 1971, le Stade Francis le Basser apparaissait comme l’une des constructions les plus emblématiques d’une profonde mutation de notre ville et d’une réelle ambition des politiques de l’époque. Un des plus beaux symboles de ces 30 glorieuses qui ont façonné notre pays et Laval.

En effet, de 1962 à 1975 la population de Laval explose passant de 39 283 à 51 544 habitants. Un bond démographique dû principalement à son industrialisation et la volonté de l’État de décentraliser des industries de pointe dans l’Ouest, où le foncier et la main d’œuvre sont disponibles. De grandes entreprises s’installent comme LMT, Thomson ou Salmson et de nouveaux quartiers sont construits (Saint Nicolas, les Pommerais) pour accueillir une nouvelle population étrangère au département ou issue de l’exode rurale.

A la tête de la ville, il y a un maire bâtisseur, possédant une réelle vision : Francis Le Basser. Il souhaite des équipements structurant pour accompagner la mutation de sa ville. En deux décennies lui et ses successeurs permettront de doter Laval, de la piscine de Saint Nicolas (1970), du Stade Francis Le basser (1971), d’un nouvel hôpital (1974) et de la salle polyvalente (1976).

Le stade Francis Le Basser avec sa tribune – collection Stade Lavallois muséum

Pour en revenir au Stade, Francis le Basser, par ailleurs dirigeant du Stade Lavallois avait compris combien le football pouvait être une vitrine pour la ville mais aussi un creuset du vivre ensemble. Ce nouveau stade s’offre une signature architecturale particulière avec son toit de la tribune d’honneur que l’on doit à l’architecte Jean Saint-Arroman également concepteur de la piscine de Saint Nicolas.

Ce stade sera un élément déterminant, souvent minimisé, pour l’accession en Division 1 et deviendra au fil des ans le symbole d’une culture populaire au sens noble du terme comme l’écrivait Mathieu Coureau dans Ouest-France en 2010 : « (…) on buvait ici du vin chaud. Les gens venaient avec leurs escabeaux. Certains soirs de match, le gros Serge-qui-parlait-fort laissait tomber la cendre de son cigare sur le chapeau d’une dame debout sur le gradin du dessous. Les autres à côté ricanaient. Il y avait des soirées de broncas, des soirées d’épopées, des phrases en trop, une pelouse harassée. On quittait Thomson ou Alcatel rincé. On venait finir la semaine d’usine à Le Basser. Parce qu’ici, (…), on y trouvait toujours une épaule. »

Il connaît son record le 24 août 1979 avec 20 849 spectateurs dont il convient de rajouter sûrement quelques centaines ; chaque gamin de Laval ayant à cette époque sa propre combine pour rentrer sans payer. Dans ce stade on y défie les puissants et le nom de Le Basser était connu de la France entière. Pour faire face à cet engouement, lors de la campagne européenne du Stade Lavallois, on rajouta deux tribunes en bois de part et d’autre de la tribune d’honneur. Ces deux « verrues » comme elles sont souvent nommées existent encore.

La descente en 1989 du Stade Lavallois en Division 2 va ouvrir une nouvelle page de l’histoire de son Stade devenu historique en raison des exploits qu’il a accueillis. Ce stade vieillissant nécessite à l‘évidence une rénovation pour s’adapter à une époque qui a vu le football se transformer en un produit économique et permettre à l’équipe phare du département de se construire un avenir. C’est alors que l’interminable débat, – ou plutôt non débat – sur le futur du stade Le Basser va s’ouvrir.

Étrangement un consensus politique va vite se dégager pour ne rien faire… comme souvent en Mayenne. Il est vrai que ce lieu est devenu aux yeux des décideurs de droite ou de gauche, le nouveau veau d’or, symbole de l’argent roi du football. Alors, il ne faut surtout pas investir au risque de fâcher le contribuable et puis Laval a dorénavant d’autres ambitions pour son image où ce football populaire n’a plus vraiment sa place. La rénovation est oubliée et le temps du bricolage va pouvoir débuter. On va tenter de maintenir à flot ce vieux stade comme on tente de réparer une voiture usée, la veille de son contrôle technique, en priant qu’elle puisse repartir deux années de plus.

On changera le fameux toit, en masquant au passage la visibilité nécessaire aux télévisions par des haubans, preuve encore une fois d’un certain amateurisme. On élèvera une nouvelle tribune tubulaire qui au fil du temps connaîtra des problèmes de rouille et devra être provisoirement fermée. On ajoutera des constructions préfabriquées ou des tentes, par exemple. Des travaux certes ; mais aucune réflexion globale n’est menée.

C’est qu’il s’agit de ne pas fâcher avec les maires de la nouvelle agglomération, propriétaire désormais du Stade Francis Le Basser, nouveaux seigneurs du territoire, qui pourrait prendre ombrage de dépenses faramineuses au profit de la ville-centre. Cette fameuse agglomération qui est de plus en plus une addition désespérante d’intérêts individuels, plus qu’une réelle vision collective du développement d’un territoire. Des élus qui sont bien évidement les premiers à se féliciter des rares exploits des tangos et à crier leur amour pour le maillot tango au nom de l’image du département. Parfois même, ils se rappellent, la larme à l’œil, les grandes soirées européennes, où bien évidement ils y étaient parmi ce peuple qu’ils chérissent tant…

Malgré cette merveille de « stade rénové » comme l’indique fièrement le sitede Laval Agglomération, la réalité est de plus en plus criante. Les tribunes sont défranchies, les no man’s lands derrière n’attirent plus les télévisions et le Stade Le Basser souffre de plus en plus de la comparaison avec les nouvelles enceintes qui fleurissent en France y compris dans des villes moyennes.

Le projet abandonné de nouveau stade – collection Stade Lavallois muséum

En 2010 , le nouveau président du Stade Lavallois Philippe Jan publiera un projet de rénovation de Le Basser en image de synthèse portant la capacité à 25 000 places (à l’évidence trop grand ) pour un coût de 18.5 millions d’euros.

Mais surtout pour ne pas froisser ses amis politiques, il insiste sur le fabuleux « coût nul pour le contribuable  » en raison des surfaces commerciales adossées au stade. La location de 9 500 m2 rapporterait 1,14 million d’euros de revenu… Un leurre total lorsqu’on connaît à minima l’état du commerce lavallois et le prix du m2 commercial.

En avril 2016, soit juste six ans après, c’est le nouveau président du Stade Lavallois Christian Durancie qui lance un cris d’alarme sur la problématique du stade. Pour lui, si une décision n’est pas prise « dans les trois ans qui viennent » , le club ne pourrait très rapidement « ne plus exister » en tant que club professionnel. Pour les actionnaires, il faut oublier maintenant la rénovation de Le Basser, pourtant à notre sens la plus sensé en terme d’efficacité, de coût, de mobilité douce (proximité avec la gare TGV) et d’équilibre du territoire lavallois. Oublier la rénovation pour construire une enceinte neuve. Ces actionnaires constructeurs veulent un stade 100% privé toujours auto-financé sur des « projets commerciaux vaseux », situé à côté du nouveau rêve du président du Conseil départemental Olivier Richefou, le « petit Bercy mayennais » à savoir l’Espace Mayenne.

Même si le projet est totalement irréaliste, et même loufoque dès lors qu’on maîtrise un peu le financement des stades en France, le débat à peine ouvert, nos politiques locaux tweetent et retweetent pour dénoncer « une communication précipitée et malheureuse » (François Zocchetto) ou « pénible » (Yannick Borde).

Chacun s’accorde à ne rien faire et surtout à reporter la décision après l’été. Et logiquement rien ne viendra. Plus de trois an après, personne n’ose plus rien dire à présent et se plonge dans la facilité du déni.

 

Il ne s’agit pas, ici, de réclamer comme un enfant gâté un stade neuf pour « 11 joueurs en short qui courent après un ballon  » comme on aime souvent réduire le football. Il s’agit juste de rappeler l’importance du Stade Lavallois et du Stade Francis Le Basser dans la construction d’une identité collective pour la ville de Laval et de la Mayenne.

Il s’agit juste de souhaiter un vrai débat politique au sens noble du terme pour prendre enfin une décision et ne plus tergiverser. Ce débat qui étrangement n’a jamais vraiment eu lieu sur un projet autrement plus coûteux : l’Espace Mayenne, pour un coût de construction de 40 millions, avec un déficit de fonctionnement annoncé d’environ d’un million d’euros.

Un projet qui interroge aussi sur la cohérence de certains choix et l’incapacité de prévoir parallèlement la rénovation de la salle polyvalente. Aucun dirigeant sportif de ce département n’osant rien dire, pensant naïvement utiliser le futur équipement à sa guise. Aucun maire de l’agglo ne souhaitent assombrir le rêve olympique – enfin, pré-olympique – d’Oliver Richefou. Le contribuable a souvent bon dos pour cacher l’incurie de nos élus.

Le Stade Francis Basse continuera donc à mourir, lentement, jusqu’au jour où des bulldozers et des pelleteuses le détruiront pour faire place à un de ces fabuleux projets immobiliers au nom si moderne. Et au milieu de ces nouveaux immeubles, les enfants joueront au football sans penser un instant qu’un jour sous ce macadam une pelouse a fait briller les yeux d’autres enfants leur donnant une fierté, à eux les habitants d’une petite ville dans un petit département, les oubliés des métropoles.

Laisser un commentaire