Quand ça ne rentre pas dans les cases…Par Christine Simon

lettrelnew-10.jpgLa différence et l’indifférence. Notre contributrice souhaite nous «inviter à se décaler des à priori que l’on peut avoir sur les gens, et à ne pas interpréter de façon hâtive certains comportements.». Infirmière scolaire dans un lycée en Mayenne, Christine Simon est forcément attentive par nature et par nécessite à ceux qu’elle accueille et qu’elle réconcilie parfois avec eux-mêmes. Autour de nous, il nous faut, nous laisse-t-elle comprendre, ouvrir les yeux : être objet d’exclusion, être mis au rebut, ou ne pas se sentir bien dans sa peau, c’est cela, entrer dans une case.

Par Christine Simon


Que ce soit à l’échelle de la famille, de l’institution, ou de la société, cette question mérite d’être posée : quel accueil sommes-nous disposer à faire aux particularités de chacun, qu’elles soient fantaisistes, muettes, bruyantes, dérangeantes… ?

Quand ça ne rentre pas dans les cases, on peut essayer les forceps, la camisole, mettre au rebut. Gommer ce qui dépasse, l’étiqueter, le classer…Ou en faire du beau qui donne du caractère au tableau…En tout cas, il nous arrive de tomber sur des pépites. Chacun à leur manière, certains ont relevé le défi. Et ça produit des choses magnifiques !

casechristinesimoncitation.jpgQue ce soit les Réfugiés poétiques de Jean-Luc Bansard, Huguette The Power de Pierre Bouguier, ou les auteures du livre Adolescents de l’illimité (Anaïs Pourtau, éducatrice spécialisée, et Marie-Cécile Marty, psychologue), il y a chaque fois cette volonté de tendre la main, faire une place à des Sujets désorientés, meurtris, à bout de souffle…

 

Bricolage, inventions, trouvailles pour réparer le lien social, faire émerger les Sujets. Inventer une manière de faire pour se rejoindre à partir de là où nous en sommes dans nos parcours de vie, accueillir en donnant la parole sans intention de la diriger, c’est en quelque sorte fabriquer des abris, des points d’attache pour y trouver refuge en cas de tempête.

Dans le spectacle des Réfugiés poétiques, Jean Luc Bansard propose que les comédiens réfugiés du Congo, de Guinée, de Centre Afrique, du Rwanda, de Syrie… disent des poèmes de leurs pays respectifs.

Des bouts de ficelles

Or, parmi eux, il n’est pas rare que certains font savoir qu’ils écrivent eux-mêmes et nous disent leur poème. Par cette parole qui leur est donnée, admirablement accompagnée en musique, mis en scène collectivement, le Sujet est réhabilité. Les parcours chaotiques, les angoisses, les déchirures, les désarrois, sont mis en mots, en rimes, en rythmes et partagés avec le public.

Avec Huguette The Power, les organisateurs du festival des Foins de la rue en Mayenne ont trouvé le moyen de faire une place aux résidents des EHPAD. Une idée de départ qui pouvait paraître incongrue, et pourtant ! Pierre Bouguier a relevé le défi et réussit à faire se rencontrer les « Huguettes » et les « djeun’s  » comme il dit ! Chaleur, bonne humeur, ambiance festive, les résidents sont reconnus et considérés. La vie se réinvente grâce à un projet de création qui fédère. Il est intéressant de constater que cela produit des effets, là où les injonctions moralisantes échouent. Comme en témoigne Sylvie David, animatrice de l’EHPAD de la Baconnière dans le documentaire télévisé : «Chanteuse à l’Huguette, Madeleine a changé, elle est devenue plus gaie et autonome, elle a quitté son fauteuil au profit d’une canne !»

S’apprivoiser

De même, le travail de Marie-Cécile Marty et Anaïs Pourtau, auprès d’adolescents écorchés par la vie, dont la vie en famille d’accueil ou en institution, devenue incompatible, en témoigne. Avec eux, tout l’enjeu va être celui de tisser un lien, de s’apprivoiser mutuellement. Les adolescents qu’elles accompagnent ont une expérience du lien à l’autre qui est telle qu’ils se sentent plus en sécurité dans la rue que dans les murs d’une maison. Dans leur livre passionnant Adolescents de l’illimité, elles font référence au Petit Prince de Saint Exupéry.

« Le Petit Prince : Viens jouer avec moi…je suis tellement triste…
(il pense à sa rose qu’il a quittée).

Le renard : Je ne puis pas jouer avec toi…je ne suis pas apprivoisé…

Le Petit Prince : Qu’est- ce que ça signifie apprivoiser ?

Le renard : C’est une chose trop oubliée. Ça signifie créer des liens…

Le Petit Prince : Créer des liens ?

casechristinesimoncitation2.jpgBien sûr dit le renard. Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… »

Dans leur témoignage, on perçoit bien cette volonté d’accueillir le jeune dans sa singularité. Il s’agit de ne pas l’effrayer par une intention aussi bienveillante soit elle à son égard, qu’il n’est pas prêt à recevoir. En fait, disent-elles, elles se laissent plus enseigner par ces jeunes qu’elles ne cherchent à les diriger. «Il faut savoir se faire légère dans la présence…»

Chercher l’étincelle de vie qui les fait tenir et le moyen de la raviver. Elles inventent au cas par cas une manière de faire lien avec le sujet. Ce travail n’est possible qu’à condition de mettre en question ses à priori pour mieux s’en défaire.

Les deux auteures n’hésitent pas à opérer des « pas de côté », se décalant ainsi de leur position pour tenter de s’apprivoiser mutuellement. Tout un art ! Pas de recette, pas d’outil prêt à l’emploi ni de solution valable pour tous, mais de la finesse dans la clinique, de l’invention, du Désir et une véritable éthique du sujet.

Comme ces gens là font du bien ! Il s’en dégage une chaleur, une intelligence de cœur, une générosité. Un peu comme des fleurs qui poussent dans le goudron, ils soutiennent la singularité des êtres humains écrasée par une civilisation de plus en plus normative.

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