Un turn-over des officiels face à des politiques qui vont devoir s’adapter

De nouvelles têtes en Mayenne. Des femmes, notamment, respectivement présidente du TGI et procureure de la République et qui officieront pour la première fois, le 28 janvier 2018, à l’Audience solennelle de rentrée de la justice. Dans ce turn-over mayennais, il faut aussi noter le renoncement, à 74 ans, de Jean Arthuis à briguer un autre mandat européen, et le départ du Préfet Frédéric Veaux remplacé par Jean-Francis Treffel en provenance d’un territoire éloigné de la métropole. Des changements, dans une Mayenne qui renouvelle au mieux, tous les trois ans, ses décideurs du centre névralgique de la Justice et de l’exécutif déconcentré. Avec une nécessaire adaptation à la clef pour les personnels politiques qui restent en place.

Par Thomas H.


Il ne sera resté que deux ans et demi en Mayenne. On a rapporté qu’il était « triste » de quitter tous ceux qu’il aura approché et aidé. Mais le girondin de naissance doit poser à présent ses valises préfectorales dans les Landes. Le nouveau locataire de l’hôtel de la Préfecture à Laval arrivera en Mayenne en provenance des îles aux beaux lagons et fera la jonction.

Le Préfet de l’an neuf administrait jusque-là le territoire des Iles de Wallis-et-Futuna. Jean-Francis Treffel revient donc en métropole. Fini les fleurs en colliers autour du coup à son arrivée sur le tarmac de l’aéroport, et bonjour le coté bucolique et verdoyant de la Mayenne. Aux confins de la Bretagne qu’il connaît.

Le nouveau Préfet de la Mayenne, Jean-Francis Treffel – © leglob-journal

Cette nomination de Jean-Francis Treffel comme Préfet de la Mayenne intervient alors qu’il a traversé, si l’on en croit la presse locale sur place, un « conflit social à Wallis et Futuna. Une partie des employés de l’Administration Supérieure sont en grève depuis trois mois (…). Autre mouvement social, celui des sapeurs pompiers du territoire. » rapporte laconiquement la chaîne de télé publique, La 1ère, à Wallis et Futuna.

Une « présence préfectorale, puissance 10 »

Celui qui a occupé le terrain mayennais, lui, du 17 mai 2016 à la fin 2018, laisse de son passage un très fort souvenir. Et juste avant son départ, sur le contingent du Premier ministre, l’annonce d’une légion d’honneur à l’ex-sénateur François Zocchetto. La dithyrambe des forces politico-économiques n’a souvent d’égal que les services rendus.

Il faut dire que ce Préfet a été très présent aux cotés des politiques locaux – quitte à laisser de coté sa nécessaire neutralité, disent certains de ses détracteurs – coupant officiellement ruban sur ruban, prenant la parole au micro chaque fois qu’il était possible de le faire, posant sur les photos officielles relayées sur les réseaux sociaux, le ciseau à la main, et parmi les brochettes d’hommes et de quelques femmes politiques sagement alignées pour la circonstance. Le Préfet présent à une cérémonie officielle était gage de réussite et de crédit. Frédéric Veaux avait été nommé en Mayenne par un décret du 21 avril 2016 signé par les socialistes Manuel Valls et Bernard Cazeneuve respectivement Premier ministre et ministre de l’Intérieur.

Avant ce décentrage en Mayenne, l’ « inspecteur général de la police nationale, directeur central adjoint de la police judiciaire» a fait toute sa carrière dans l’administration policière. En Mayenne, il fut paré du vocable de « Grand flic », rien de péjoratif, au contraire, et utilisé abondamment par la presse locale pour rappeler son action dans l’arrestation de celui que la Justice soupçonnait, et que Nicolas Sarkozy avait qualifié au lendemain de son interpellation, au mépris de la présomption d’innocence, d’assassin du Préfet Erignac. Une carrière impressionnante pour ce grand commis de l’État.

Frédéric Veaux nommé Préfet des Landes et, ci-dessus, son successeur en Mayenne
Jean-Francis Treffel – © leglob-journal

Frédéric Veaux n’est toutefois pas resté très longtemps en charge de la répression en France de la délinquance en cols blancs par exemple. Promu le 6 avril 2009, toujours sous Nicolas Sarkozy « directeur central adjoint de la police judiciaire chargé de la sous-direction de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance financière », il sera resté, en tout et pour tout, dix petits mois en poste. C’est peu. Juste le temps peut-être de prendre connaissance des dossiers et ensuite de filer sous d’autres sphères. Pourtant, chacun sait – et les magistrats en charge des affaires financières les premiers – que les dossiers dans ce secteur de la criminalité sont complexes et demandent du temps pour être assimilé et démêler les écheveaux qui s’entrecroisent à l’international.

Presqu’un an seulement. Juste le temps de prendre du galon à nouveau, le 18 janvier 2010 comme « directeur central adjoint du renseignement intérieur », la DCRI créée en 2008 sous Nicolas Sarkozy. Frédéric Veaux devient alors numéro 2 de Bernard Squarcini, le numéro 1 très proche de Nicolas Sarkozy.

C’est un homme qui parle peu, surtout quand il n’est pas obligé. Il a ainsi refusé de donner un interview à Vanina Kanban, une consoeur de France Télévision qui a produit une émission Spécial Investigation intitulée « DSK et le Carlton de Lille : les dessous de l’affaire. Vanina Kanban y défendait rapporte Télérama « la thèse d’un complot politique ourdi par le pouvoir UMP pour faire tomber le principal rival de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012. La preuve du complot, poursuit Télérama, réside dans le fait que Frédéric Veaux soit le premier à lâcher le nom de DSK, en avril 2011, lors d’une conversation avec René Kojfer (directeur des relations publiques du Carlton). Or, Frédéric Veaux était le numéro 2 de la DCRI, donc très proche du numéro 1 Bernard Squarcini, lui-même très proche de Nicolas Sarkozy. (…) explique Télérama qui poursuit. Elle se fonde sur l’existence d’écoutes administratives (détruites depuis) autorisées par François Fillon avant même l’ouverture d’une procédure judiciaire. » La journaliste fait son travail en interpellant Frédéric Veaux dans la rue au sortir de son bureau parce qu’il lui a refusé un interview ; on la voit qu’elle lui demande s’il en a parlé au Président Sarkozy ; il répond calmement et poliment : « Si je réponds, c’est au tribunal, pas dans la rue. » Et devant l’insistance de la journaliste, le « grand flic » rajoute un peu plus tard, toujours dans la même séquence de « l’interpellation » sur le trottoir : «Si je dois répondre à des questions, ce sera au tribunal. Comme témoin, parce que je ne suis pas poursuivi. » Fin de partie. On en attendra plus jamais parler ensuite. 

En Juillet 2012, sous l’ère François Hollande, le voilà « conseiller technique du directeur central de la police judiciaire » qu’il remplacera, là aussi, rapidement en juin 2013. Trois plus tard, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve le feront Préfet.

En Mayenne, Frédéric Veaux reconnaîtra dans un premier temps leglob-journal comme un média d’informations à part entière en l’invitant aux conférences et petits déjeuners de presse, et en lui faisant parvenir son agenda hebdomadaire et ses communiqués de presse. Puis sans trop d’explication, du jour au lendemain, il sera mis un terme à cet « état de grâce ». Il sera prétexté le fait qu’un courrier des lecteurs publié par leglob-journal – et donc « cautionné » par lui reprochera le fonctionnaire – aurait souligné que le Préfet se contredisait dans le dossier du lait contaminé à la salmonelle chez Lactalis. « Je n’aime pas qu’on mette en doute ma parole » avait-il simplement déclaré au Glob-journal en remettant en cause, par la même occasion, l’autorisation de reportage obtenue de Frédéric Veaux lui-même pour le suivre dans son travail, sur une demi journée. L’objectif était de réaliser un portrait de l’homme au service de l’État.

La présidente du TGI de Laval Sabine Orsel lors de son audience d’installation © leglob-journal

Madame la Présidente de Tribunal de Grande Instance prend place dans le fauteuil central de la grande salle d’audience ce 16 avril 2018. Sabine Orsel, en provenance de Saint Quentin dans l’Aisne est la deuxième femme à diriger le TGI de Laval, forte de ses trois expériences antérieures à ce même poste.

Les limites humaines du pouvoir judiciaire

Elle succède notamment à Jean-Patrice Douchy, un magistrat du siège, bien « assis » et qui s’est installé dans le fauteuil de président du Tribunal pendant 22 ans. Un « long règne sans discontinuer, façon vieille France» pour Jean-Patrice Douchy à la tête de la juridiction lavalloise.

«Nous avons connu le XXème siècle, avait déclaré Clotilde Ribet qui avait conduit l’intérim pendant trois mois après le départ de Jean-Patrice Douchy, et le passage au début du XXIème ; avec lui, nous n’avions plus de crayons, gageons qu’avec vous Madame Orsel nous n’utiliserons plus de papier… »

Voilà donc Sabine Orsel en Mayenne. « Un département méconnu qui ne fait pas parler de lui […] même si nous avons l’entreprise qui a construit la Papamobile [L’entreprise Gruau, NDLR] » avait aussi ajouté avec humour la même magistrate, un sourire d’indépendance aux lèvres, contente de passer le flambeau en ce début d’année 2018 à une femme Présidente lors de son installation officielle.

Une allusion à cette impossibilité de la Mayenne à rayonner au delà de ses frontières. Une pointe lancée, courageusement, à l’époque, devant toutes ses forces vives réunies en audience solennelle d’installation, avec au premier rang justement Olivier Richefou, le président du département qui cherche depuis, officiellement, à inverser la vapeur.

En prenant la parole lors de son installation en tant que Présidente du TGI de Laval, en amoureuse de la juste justice, sans doute, Madame Orsel avait rendu un hommage appuyé aux fonctionnaires de justice « emprisonnés par millier » en Turquie depuis la tentative de coup d’État. Savourons notre chance avait-elle dit en substance, rappelant qu’il est possible en France de rendre un jugement touchant un proche du Pouvoir sans risque de se retrouver en prison.

Absente à cette audience d’installation, et pour cause, elle a été nommée que très récemment Procureure, Céline Maigne fera donc sa première audience de rentrée en Mayenne ce 28 janvier 2018. La voilà incarnation physique, si on peut dire, de ce Parquet tant décrié, parce que finalement considéré comme le « bras armé de l’exécutif » selon les magistrats du siège (ceux qui sont assis et qui revendiquent farouchement leur indépendance), alors que les parquetiers (les magistrats du Parquet…) seraient aux ordres et s’expriment le plus communément debout lors des audiences.

Madame la Procureure, – ainsi vont les turn-over des fonctionnaires -, a pris la place de Monsieur le Procureur. Guirrec le Bras est parti, comme Avocat général auprès de la Cour d’Appel de Versailles en milieu d’année 2018, il a quitté simplement la Mayenne où il avait été promu Procureur.

Guirrec le Bras, le prédécesseur de Céline Maigne procureure de Laval – © leglob-journal

Avant lui, il y avait eu Raphaël Sanesi de Gentile. C’est lui par exemple qui avait classé la plainte contre x déposée par la Fédération Française des Industriels et des Charcutiers Traiteurs (FFICT). Une plainte qui visait en fait, derrière le x, la FDSEA 53 et les Jeunes Agriculteurs. Elle les pointait, les accusant même d’avoir brûlé de la marchandise sortie de camions près du péage de la Gravelle en Mayenne.

Dans cette affaire qui met là aussi en avant la puissance des syndicats agricoles et le pouvoir trop complaisant, il aura fallu une seconde plainte déposée, cette fois, avec constitution de parties civiles pour que le président du Tribunal de grande instance – il n’avait pas le choix – ouvre une information judiciaire qui débouchera trois ans plus tard sur un procès en correctionnel où Guirec le Bras représentera le ministère public entrant en condamnation, mais dispensant les coupables de peine.

Raphaël Sanesi de Gentile avait trouvé lui aussi l’art et la manière de gagner du temps et d’éviter les tracas. Au Glob-journal qui l’interrogeait après la perquisition effectuée à la Maison des agriculteurs, siège de la Chambre d’agriculture et des organisations syndicales agricoles en question, ce qui ne s’était jamais vu en Mayenne, dans le cadre de cette instruction menée par un juge après l’ouverture d’une information judiciaire, il avait déclaré benoîtement sous forme d’aveu explicite : «  Je ne comprend pas, vous me parlez d’une plainte, moi je l’avais classé sans suite !… »

Le Glob-journal se souvient aussi d’un préfet arrivé en Mayenne dans les années 2000 et qui s’inquiétait une fois l’interview radio terminé, toujours à propos des agriculteurs, de savoir si ce qu’il avait déclaré étaient acceptables et ne pouvaient pas être interprétés de façon négative. Ce fonctionnaire – qui n’est pas resté très longtemps en Mayenne – était fébrile en rapport sans doute à ce que le ministère lui avait raconté sur les forces syndicales agricoles à l’œuvre dans le département. Il fallait être prudent, sinon…

Passer le cap de l’acceptation par la profession, c’est presque la porte ouverte à une présence de trois ans quasi sereine dans le département. Ce que n’a pas connu sur le tard Philippe Vigne, qui était Préfet avant Frédéric Veaux et qui avait osé affronter les représentants du monde agricole. Il ne faut pas leur déplaire. Il convient de ne surtout pas les braquer. Même chose pour les politiques et les décideurs économiques qu’il ne faut pas là non plus contrarier. Au contraire, ce qu’il faut c’est flatter. Avec cette attitude une fois que vous êtes sur le départ, ils vous le rendent bien : en hommage appuyé et en dithyrambe. Le tout par des messages amplifiés sur Twitter.

Le pouvoir politique au summum

Ce qu’on toujours fait ceux qui ont côtoyé Jean Arthuis qui vient de lâcher la politique au sens pure du terme. Il a annoncé à 74 ans son intention de ne pas se représenter comme candidat pour les futures élections européennes. Il déclarait au Glob-journal en mai 2017 : « Vous savez député européen, c’est pas une sinécure ! Trimbaler sa valise comme je le fais entre deux gares régulièrement, c’est ce que je vis… Je voulais voir et je vois avait-il dit avant d’ajouter… un simulacre d’Europe. »

Jean Arthuis il y a quelques années à l’arrière – Image de son blog

Pourtant les listes aiment Jean Arthuis. Quand il était secrétaire d’Etat dans le gouvernement Chirac, lors de la première cohabitation, son nom figure sur celle des « victimes à venir » d’Action directe relatait un article du Canard Enchainé de l’époque. Parce que chaque vendredi soir, Jean Arthuis regagnait sa « terre d’élection en Mayenne » en empruntant, au volant de sa voiture, toujours le même itinéraire. « Austère […] technicien tout en étant anti-technocrate […]» selon le journal satirique.

Elu « benjamin » de l’assemblée sénatoriale, depuis sa parole est sure à présent, elle fait référence même si elle « un peu refroidissante » disent ceux qui ne l’apprécient pas. Une parole « arrêtée », à tel point que tout le monde ou presque l’écoute en Mayenne de façon religieuse. Peu, en somme, ont envie ou osent le contredire, car le « Roi Jean» comme il est surnommé est capable dit-on de « couper des têtes ». Ce libéral « grand clerc » s’est toujours voulu prévenant pour son pays qu’il semble considéré comme un tout.

Zèle et dévouement donc à toutes les causes. D’où qu’elles viennent. Quelles qu’elles soient. N’est-ce pas la meilleure façon d’opérer. Pas de choc frontal, même au nom des lois de la République.

Philippe Vigne avait osé contredire Jean Arthuis. L’impudent. Le préfet avait estimé que l’arrêté départemental sur les mineurs isolés du sénateur d’alors, après contrôle, n’était pas conforme à la légalité. Les lois de la République ne pouvaient pas laisser passer ça. Ou alors…

Confronté au choix cornélien, le représentant de l’Etat, en retoquant Jean Arthuis venait de s’attirer les foudres jupitériennes et sénatoriales de l’élu mayennais. Et ce fut crescendo par la suite. Plus on se confronte à l’adversité, plus il faudra compter avec les retours de manivelle et les dommages collatéraux. Le prédécesseur de Frédéric Veaux doit peut-être s’en souvenir.

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