Une mère au Préfet : « (…) Sept ans qu’Aprochim est soutenu et nous ?»

« Monsieur le Préfet, je vous écris pour que vous nous veniez en aide… » voilà résumé la teneur du courrier qu’a pu se procurer leglob-journal ; une lettre de quatre pages envoyée par Sophie Moreau, une habitante de Grez-en-Bouère à Frédéric Veaux, le représentant de l’État en Mayenne. La mère de famille de trois enfants décrit le calvaire enduré, une « situation invivable » depuis plus de sept ans, se décrivant comme « dommages collatéraux  » dans ce dossier de pollution aux PCB qui empoisonne en Mayenne, au sens propre comme au figuré.

Par Thomas H.


C’est au représentant de l’état en Mayenne auquel Sophie Moreau adresse ce cri de désespoir à travers une longue lettre : « Aujourd’hui je vous écris pour que vous nous veniez en aide par n’importe quel moyen (…) ».

Ce n’est pas la première fois. En Octobre 2016, leglob-journal avait rencontré Sophie Moreau chez elle. Elle avait déjà évoqué les lettres qu’elle et son mari Vincent avaient envoyées pour attirer l’attention sur leur sort. « Sans grand résultat » avait-elle regretté. Lettres au Préfet, au président de la République, à Ségolène Royal, à Nicolas Hulot, à un conseiller régional EELV. Mais « à part des accusés de réception polis, rien. Depuis c’est le point mort » écrivait leglob-journal. Deux ans se sont écoulés.

Cette fois, cette mère de famille de trois enfants, pot de terre qui se bat contre le pot de fer, va plus loin et met en garde le Préfet : «  je vous serais reconnaissante de lire ma lettre jusqu’au bout. Je ne souhaite pas non plus recevoir une réponse-type, faite par un secrétaire ou un collaborateur, je n’en ai que trop reçu ; je souhaite vraiment être entendue. »

Puis elle continue en dépeignant ce que vit sa famille depuis la révélation de la pollution d’Aprochim en 2011 « (…) Notre vie est à l’arrêt, nous ne pouvons plus nous projeter dans l’avenir, faire des projets (…) notre situation est très dure à vivre pour notre famille. (…) Notre famille est victime d’une pollution aux PCB par un industriel, Aprochim à Grez-en-Bouère ; depuis 7 ans ½ nous avons été forcés de nous adapter. Nous demeurons à 500 mètres de cette entreprise.  » et elle ajoute « notre fermette, aujourd’hui on la regarde se détériorer avec des larmes pleins les yeux ! »

La maison des Moreau à Grez-en-Bouère

Froidement, sans en rajouter, elle poursuit à l’adresse du Préfet de la Mayenne : «  Nous subissons des préjudices depuis 7 ans ½ sans être pris en considération, nous sommes de simples dommages collatéraux, peut-être que la société est d’utilité publique mais vous n’avez pas le droit de nous prendre en otage. » 

«  Nous avons arrêté l’autoconsommation suite à nos analyses non conformes d’œufs, d’agneaux, d’herbes. À cause de notre autoconsommation, Aprochim nous a empoisonné nous et nos enfants et nos analyses de sang sont non conformes. Mes prises de sang [effectuées] de 2012 et 2015 montrent un taux supérieur au seuil d’imprégnation critique ; ma fille de douze ans à l’époque de sa prise de sang en 2015 a le taux d’une femme de trente ans. Nos deux autres plus jeunes enfants ont donc la même imprégnation aux PCB vu la même alimentation. [C’est] ce que m’a expliqué un médecin du centre anti-poison d’Angers. » A cela s’ajoute, confiait-elle au Glob-journal en 2016 l’idée effrayante du cancer qu’on pourrait développer et de la maladie qui pourrait survenir d’un coup.

Alors tenter de s’éloigner le plus possible de cette proximité a été envisagé par la famille Moreau. Mais la maison a été retirée de la vente faute d’acquéreur, car évidemment elle n’intéresse personne. « (…) [les] analyses d’herbes de toute façon sont encore, en juillet et août 2018, mauvaises. Nous sommes donc pris en otage de cette maison, prisonniers de cet enfer depuis 7 ans ½. Elle a perdu beaucoup de sa valeur à cause de cette pollution par rapport à l’estimation faite en 2010 et n’est plus vendable (…) »

« imprégnation aux PCB »

Sophie Moreau raconte aussi ce qu’a vécu son mari qui a été « salarié d’Aprochim (…) de 2003 à 2015(…). Il a déclaré la maladie d’Hodgkin avec traitement par chimiothérapie et rayons pendant 6 mois en 2005, soit deux ans ½ après son embauche. Je vous laisse imaginez le taux de PCB qu’il a dans le sang du fait qu’il a travaillé au sein de l’entreprise avec en supplément une alimentation chargée en PCB. »

 

 

Elle continue à se livrer en s’adressant au Préfet et parle de «  double peine ! il a été licencié en juillet 2015 (…) car nous avons dû faire un choix qui lui a coûté son travail ; nous nous sommes constitués partie-civile au tribunal de grande instance du pôle santé à Paris contre la société Aprochim pour mise en danger de la vie d’autrui. C’était prévisible qu’il soit licencié ! Un salarié qui porte plainte contre son employeur et qui pourrait assister à des choses qu’il ne faudrait pas qu’il voie ! Si vous avez des enfants, je pense que vous auriez fait le même choix. »

Coté instruction, la justice prend son temps constate Sophie Moreau. Le Pôle santé rattaché au TGI de Paris est confronté a de très nombreux dossiers de ce type. Sophie Moreau écrit : «  Vu la lenteur de la justice nous ne sommes pas près d’obtenir une indemnisation pour nos préjudices que nous subissons depuis 2011 et nous ne savons pas si nous tiendrons très longtemps. »

« Personne ne nous vient en aide »

Elle dresse au Préfet de la Mayenne un tableau clinique impressionnant : « (…) notre sang est empoisonné, nos enfants en bas âge ont été contaminés pendant leur développement. (…) « L’employeur (…) savait qu’on faisait de l’autoconsommation, que nous avions trois enfants en bas âge (…) il avait connaissance de la pollution depuis début 2010, et nous a laissé nous empoisonner délibérément ! C’est un crime ! Nous sommes passés par des états dépressifs avec traitements anxiolytique et anti-dépresseur pour faire face à cette situation, nous avons tout perdu et nous ne pouvons pas protéger nos enfants ne pouvant partir de cette maison et nous sommes livrés à nous même, sans aucune considération des services de l’État. »

Isolés et oubliés, à proximité de l’usine en question, la famille Moreau fait un constat plus qu’amer : «  Ma plus grande tristesse, c’est que personne ne nous vient en aide, j’ai envoyé de nombreux courriers au gouvernement restés sans acte de leur part (…) »

 

 

Sophie Moreau sait qu’« Aprochim est reconnu responsable dans le rapport de l’Ineris, service de l’État, et aujourd’hui ils sont toujours autorisés à avoir une activité qui continue de nous polluer sans être inquiétés. Nous sommes censés être protégé par notre Préfet mais jusqu’à aujourd’hui plusieurs se sont succédés et ont été mutés quand une possible fermeture administrative d’Aprochim approchait. Je pense que malheureusement ce sera le même cas pour vous et ma lettre sera donc inutile. » écrit-elle à l’endroit du représentant de l’État dans le département de la Mayenne. »

« Nous savons que la société peut indemniser ses victimes, certaine ont été indemnisées comme les agriculteurs, (…) Nous avons rencontré le directeur général et le directeur de site qui à notre grand regret ne sont (…) [que] des financiers ! Ils ont refusé nos deux propositions d’accord d’indemnisation à l’amiable pour pouvoir reprendre une vie normale ; la première faite par notre avocate le 20 juillet 2017 et la deuxième faite par nous directement le 1er juin 2018 en baissant énormément le montant de nos préjudices. Ils ne veulent pas entendre parler de préjudices sinon ce serait faire face à leur responsabilité qui est pourtant avérée. (…)

Ils nous ont dit qu’on avait qu’à aller au judiciaire, que ça allait durer très très longtemps ; en résumé ça leur était égal, ils ne sont pas impactés 24h/24 ça ne les dérange pas, bien évidemment ! »

Sophie Moreau poursuit : « Par cette lettre, s’il devait nous arriver quoi que ce soit de grave vous ne pourrez pas dire que vous n’étiez pas au courant de notre situation, et nous n’hésiterons pas à déposer plainte pour non-assistance à personne en danger en cas de nécessité. Tous les courriers que j’ai envoyés iront dans le dossier au tribunal pour prouver que nous étions livrés à nous même sans aucun soutien de l’État. »

Le Préfet semble le seul recours pour cette mère de famille qui l’interpelle encore un peu plus loin dans ce courrier de quatre pages et le met devant ses responsabilités : «  Nous espérons avoir votre soutien pour nous aider à les convaincre de trouver une vraie solution et d’accepter enfin leur responsabilité et d’y faire face comme il se doit !  (…) notre pays nous lâche quand nous avons besoin de lui. Il y a une vraie injustice face à notre détresse, 7 ans ½ qu’Aprochim est soutenu et nous ? »

Photo de Une : Explosion Aprochim le vendredi 13 Octobre 2017

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