En 1789, les Nuilléens avaient déjà pris la parole – Par Dominique Delaunay

HISTOIRE – Suite au mouvement social des Gilets jaunes qui a démarré en 2018, le Président de la République a lancé, on le sait, une grande consultation populaire, au long cours, dont les relais sur le territoire national sont les mairies. En 1789, il y eu déjà un Grand débat national, celui qu’on a désigné sous le vocable d’États généraux. Autres temps, autres mœurs, autres revendications? Pas vraiment. Dominique Delaunay s’est plongé à la demande du Glob-journal dans les archives départementales et a fait la comparaison avec le débat né des Gilets Jaunes qui a eu lieu récemment dans sa commune. Et il en ressort de grandes similitudes.

Par Dominique Delaunay *


En 1789, le roi Louis XVI, avec la convocation des États-Généraux, avait décidé que les paroisses du royaume rédigeraient chacune « un cahier de remontrances, plaintes et doléances » pour les faire connaître au Roi et « pour qu’il soit apporté le plus promptement possible un remède efficace aux maux de l’État et que les abus en tout genre soient réformés et prévenus ».

Les Nuilléens donc, réunis en assemblée paroissiale, sous le « chapitreau » de l’église, aujourd’hui disparu, et sous la présidence du procureur-syndic François Bry, – un tisserand qui était chargé de la collecte de la taille -, ont rédigé ce cahier de doléances daté du 1er mars 1789. Que voulait-il faire remonter à Versailles, comme il est écrit, « jusqu’au pied du Trône » ?

LA GRANDE PAUVRETÉ

« La paroisse de Nuillé est une des plus imposées des paroisses du bailliage de Laval, cependant dans la vérité, elle est une des plus médiocres, non en raison de son étendue et de sa population d’indigents mais de la nature de son terrain montueux et aride. Dans ses années de plus grandes récoltes, elle ne suffirait pas à la nourriture de ses habitants ».

COMMENTAIRE – Le tableau évoqué par le cahier est exact. Des recherches historiques récentes (Annie Antoine. Fiefs et villages dans le Bas-Maine au XVIIIè siècle) établissent que suivant une enquête de 1747-1756, le sol de la paroisse n’est bon qu’à raison d’un tiers. Quant aux impositions, principalement la taille, la charge à l’hectare se situent dans les tranches supérieures de la région de Laval. Mais elle est convenablement répartie dans la population « taillable ». Suivant le Dictionnaire topographique du chanoine Le Paige (1777), on cultive du froment, du seigle et de l’avoine. Malgré une population de tisserands importante, la culture du lin n’y est pas très répandue.

L’œuvre d’Eugène Delacroix au Musée du Louvres – La Liberté guidant le peuple (1830)

« La paroisse tire une grande partie de ses semences des paroisses voisines et les meuniers enlèvent des marchés de Laval une grande quantité de toutes sortes de grains pour la nourriture des closiers et des gens de métier, dont la paroisse fourmille, et qui, à la fin du mois d’avril, ont épuisé toutes les réserves de la paroisse ».

COMMENTAIRE – Les rédacteurs, ici dans cet extrait du cahier de doléances, relatent que la paroisse ne peut vivre en auto-subsistance mais qu’elle est obligée d’importer ses semences ou son grain. Les récoltes n’assurent qu’un trimestre de grain à moudre. Rappelons que la consommation quotidienne du pain sous l’Ancien Régime est nettement plus élevée qu’aujourd’hui (on l’estime à 1200 g pour un adulte homme). Les « closiers » représentent 24 % de la population ; ce sont de petits agriculteurs dont la superficie n’excède pas cinq à sept hectares. Les « gens de métier » sont les artisans, dont beaucoup de tisserands à Nuillé. Le lieu-dit Régereau est à l’époque un village de « tissiers », de poupeliers, de filassiers, qui travaillent le lin et la confection des toiles. Regereau comptait encore 187 personnes en 1872.

« Le plus riche de ses habitants ne possède pas, pour tout bien, 300 livres de rente, si l’on excepte nos Seigneurs et Curé qui nous ont aidé de leurs bourses et crédit à payer jusqu’à ce jour le montant énorme de nos impositions (…) C’est encore à leur générosité que nous devons les secours qui nous furent accordés lors de l’épidémie de 1779 ».

COMMENTAIRE – Pas de sécurité sociale sous l’Ancien Régime. La charité ou la bienfaisance en tient lieu. Rappelons ce qu’a été la catastrophe sanitaire de l’automne 1779. À la suite de ce qui devait être une dysenterie bacillaire, en l’espace de trois mois, la population nuilléenne perdit 237 personnes. En septembre, il y eut une moyenne de quatre inhumations par jour. Pendant deux journées, il y eut neuf enterrements.

LES IMPÔTS ! LES TAXES !…

« Que n’aurions-nous pas à dire en gémissant sur l’impôt désastreux de la gabelle, sur la dureté de ses préposés, sur les pièges que tendent les employés aux simples pour les faire tomber dans la fraude. Hélas ! Le quart de nos paroissiens est réduit à manger son pain sec, faute de sel pour assaisonner l’eau qui devrait le tremper. Qu’on nous donne du pain et un peu de sel ! Voilà le cri des malheureux ! »

La Liberté guidant le peuple 2019, fresque réalisée par le street-artiste Pboy, rue d’Aubervilliers, à Paris 19e s’inspirant de l’œuvre de Delacroix – images capture internet

COMMENTAIRE – La gabelle était un impôt sur la consommation du sel. Au fond, le principe de la TVA actuelle. Le malheur était qu’on était obligé de consommer une certaine quantité par foyer. C’était « le sel de devoir ». Et au prix fort ! Le Maine était un pays de « grande gabelle », la Bretagne était libre de droit. Aussi à la frontière de La Gravelle, le minot de sel (75 litres environ) passait de deux à trois livres jusqu’à 58 livres. D’où une contrebande active, très sévèrement punie (les galères en cas de récidive). Les pièges auxquels il est fait allusion consistaient par exemple pour les gabelous à enterrer du sel de contrebande dans une propriété et le découvrir à l’occasion d’un perquisition.

LA CORVÉE !

Les paroissiens de Nuillé se plaignent encore de « la confection des routes royales, à laquelle ont contribué de leurs bras, et contribuent encore en argent nos habitants quoiqu’ils ne profitent pas de l’avantage de ces routes ; celle de Laval à Craon à deux lieues de distance de notre bourg ; celle de Laval à Angers pareillement à deux lieues de distance de notre bourg, et la rivière la Mayenne à traverser ». Ceci d’autant plus que « les chemins sont impraticables d’ici à Laval, qui ne présentent qu’éminences, caillotages, bourbiers, etc. ».

COMMENTAIRE – En 1789, la Route départementale 1 quittant Laval n’existe pas. Le pont sur le Vicoin non plus et le cimetière entoure l’église. On passe la rivière à gué ou dans une «gabare». Aussi les communications sont difficiles. Pas de route vers Entrammes, Montigné, Astillé ou Quelaines. Seuls des chemins de traverse permettent des échanges malaisés. Situation d’autant plus préjudiciable que le peuple est astreint à la « corvée royale », l’obligation de consacrer un certain nombre de jours par an à l’entretien et à la construction des grandes routes, comme celle de Laval à Craon, entreprise à partir de 1747. Il y avait, là encore, dans cette obligation beaucoup d’exemptions : la noblesse, le clergé, mais aussi les habitants des villes, les domestiques à gages… et les septuagénaires ! La législation royale avait évolué en substituant une redevance à cette obligation de travail manuel. À la veille de la Révolution, elle était en passe d’être généralisée mais on accusait déjà le pouvoir de détourner cette imposition pour d’autres dépenses que les routes (le coup, plus tard, de la vignette-auto!). En attendant les progrès du désenclavement de Nuillé au XIXè siècle, la situation était déplorable si l’on en juge une situation décrite en 1812 : « la plupart des chemins sont étroits, tortueux, bordés d’arbres et de haies épaisses qui les couvrent, interceptent le grand air et les rayons du soleil. Aussi pendant huit mois de l’année sont-ils remplis de boues et de mares à l’écoulement desquels on ne donne aucun soin. »


*Dominique Delaunay a été maire de Nuillé-sur-Vicoin de 1989 à 2008. Il collabore à L’Oribus

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