Gilets jaunes : de mauvais habits pour la démocratie – par Michel Ferron

Les Gilets Jaunes : analyse de la crise par Michel Ferron qui estime que « Depuis l’éruption de la tourmente, on ne cesse de gloser sur les multiples significations socio-politiques d’un mouvement dont on s’échine à vouloir souligner çà et là l’exceptionnelle exemplarité » L’auteur de cet article ajoute pour appuyer son propos :  « la révolte des gilets jaunes montre bien que … depuis l’apparition des gilets jaunes, on sait désormais que … etc. etc.  Mais, exemplaire de quoi ? » s’interroge entre autre Michel Ferron sur leglob-journal.

Par Michel Ferron


Dès le début, on a tenté de discerner les différentes composantes et les principaux courants dominants, porteurs d’une contestation disparate et multiforme. Lors des premières manifestations, on a pu se rassurer, face à la violence croissante des affrontements, en dissociant la légitimité de certaines revendications (dites « sincères ») de la sauvagerie nihiliste des casseurs. C’était refuser de reconnaître, dans l’éclatement des premières révoltes, la présence évidente du terreau néo-fasciste qui nourrissait globalement (et qui continue à inspirer encore en partie) une volonté délibérément insurrectionnelle.

Car, il n’y a dans la crise des gilets jaunes aucun enseignement à tirer sur le plan de la réalité sociale, que nous ne savions déjà : la conscience aiguë d’une société profondément inégalitaire existe depuis toujours, exacerbant la perception des injustices de toutes sortes et, quoi qu’on puisse prétendre, les conflits de grande ampleur continuent d’être alimentés par des antagonismes de classes sociales.

L’énorme différence, c’est que la vague des revendications était portée jusque-là par des structures intermédiaires censées les incarner, telles que les partis et les syndicats, atteints actuellement par une grosse crise de défiance. De plus en plus discrédités par leur impuissance à changer le cours des choses et par leurs rivalités paralysantes, ceux-ci ont été progressivement relégués en dehors du champ politique et social.

Cette désaffection à l’égard des habituels partenaires de la négociation et du dialogue social n’était-elle pas d’ailleurs dans les ambitions d’Emmanuel Macron lui-même, qui affirmait vouloir mener désormais son train de réformes en court-circuitant les contre-pouvoirs traditionnels, prenant le risque de devoir composer avec un front de révoltes sans leaders ni organisation, qui rend tout nouveau « Grenelle » impossible ?

La question des 80 km/h

Dans le repérage du déclenchement initial, on s’est perdu en conjectures diverses, en relativisant la lente mise à feu qu’a constituée la suite des déclarations provocatrices du chef de l’État, incapable de contrôler sa suffisance et sa morgue de  premier de cordée ( le pognon de dingue de l’aide sociale … l’incapacité d’un chômeur à traverser la rue pour trouver un emploi… les pauvres qui déconnent …le sens de l’effort qui manque aux Français, etc.).

Au tout début des Gilets Jaunes, à Laval – © leglob-journal

Rétrospectivement, on a aussi prétendu que la querelle sur les 80 km/h avait pu être le motif essentiel de l’indignation d’une population, confrontée à une législation brutale et arbitraire, comportant d’autres mesures impopulaires (durcissement du contrôle technique des véhicules usagés, hausse du prix des carburants …)

Cette interprétation n’échappe pas à l’ambiguïté d’une analyse superficielle, qui réduirait les premières émeutes à de simples débordements provoqués par des beaufs adeptes du culte de la bagnole et de la vitesse, dissimulant la colère des milieux modestes, visés dans leur utilisation quotidienne des transports individuels.

En tout cas, la mise en avant de plus en plus insistante de ce point d’ancrage et de cristallisation autour du problème de la limitation de vitesse a été rapidement récupérée par le pouvoir pour annoncer son recul sur une mesure jugée désormais maladroite et précipitée.

Cette remise en cause (laborieuse) trahit en fait l’improvisation naïve et brouillonne d’un gouvernement aux abois, cultivant l’illusion de parvenir à désamorcer une crise qui obéit à des causes beaucoup plus profondes.

Les partis extrémistes aux manettes

La dénonciation d’une orchestration et d’une instrumentalisation du conflit par la droite et la gauche extrêmes est la piste la plus récurrente qui revient dans la plupart des analyses. Difficile de ne pas voir, en effet, derrière l’irruption des troupes organisées de casseurs la résurgence des hordes fascistes, qui s’infiltrent dans les grandes révoltes sociales et politiques.

Les institutions protégées : ici une Préfecture – © leglob-journal

A cet égard, le traumatisme qu’a pu représenter la dégradation de l’Arc de Triomphe (que les émeutiers de 68 avaient épargné) est révélateur de la prise de conscience d’une nation agressée dans son histoire et ses valeurs les plus sacrées. Le recours, un moment envisagé, à une présence dissuasive de l’armée était à la hauteur du péril qui menaçait la République, que des barbares entendaient bel et bien déstabiliser et mettre à terre.

Comment ne pas voir également la main de l’extrême-droite dans certaines déclarations nationalistes, réclamant la fermeture des frontières, sur fond de déclarations antisémites et d’une remise en cause de l’Europe ?

On objectera à ces observations le relatif silence étonnamment prudent des responsables du Rassemblement National (la meilleure tactique pour tirer les marrons du feu et rafler la mise ?), contrastant singulièrement avec les déclarations contradictoires et hésitantes de Jean-Luc Mélenchon, gagné à son tour par ces « pudeurs de gazelle » (selon la formule qu’il avait lui-même utilisée lors d’un débat des présidentielles pour brocarder les atermoiements de ses concurrents), qui le contraignent à un exercice de funambule dont il n’est guère coutumier.

« Grand Débat » participatif ou gros « déballage » cathartique ?

Improvisée à la hâte comme une issue possible à la grosse crise de confiance qui ébranle le sommet de l’État, la mise en route du « Grand Débat National » n’est pas seulement, comme il est souvent dit familièrement, « de l’enfumage », c’est une véritable supercherie sur le plan intellectuel, au-delà du seul verrouillage des thèmes et des questions acceptés. Présenté soudainement comme un mode de gouvernance, ce Débat se révèle n’être qu’une simple modalité de consultation, d’abord imposée par la rue et relayée par l’impressionnant service après-vente d’un plan de communication cousu des plus grosses ficelles.

Une simple urne déposée en mairie – © leglob-journal

On s’est gaussé, à juste titre, du zèle intempestif d’une Marlène Schiappa, auto-promue première « girl-scout » de la Macronie, gourmande insatiable d’apparitions médiatiques, allant jusqu’à s’acoquiner avec Cyril Hanouna, animateur télé à l’humour douteux et contesté. Jusqu’où faudra-t-il aller pour flatter les instincts de la plèbe, sous prétexte de s’adresser aux « vraies gens » ?!

Le chef d’orchestre n’est pas en reste dans cet affichage de postures factices : quel touchant spectacle que celui d’un jeune Président néophyte, soudainement converti à la confrontation directe avec « son peuple bien-aimé », dont il affronte les questions en bras de chemise, à longueur de débats-fleuves, avec la bonne volonté d’un stagiaire soucieux de bien faire!

Propos élitistes, dira-t-on, inspirés par une attitude d’intellectuel hautain, qui revient à mépriser le défoulement des masses laborieuses, saisissant l’occasion de crier enfin leur rancœur à la face des puissants et des riches. Soit.

S’il est indéniable qu’on assiste bien à une profonde mutation dans l’expression de la parole publique, incarnée par tous ces sans-grades et individus-lambda, qu’on n’entendait jamais d’habitude et qui envahissent soudainement nos écrans et les résosocios, force est de reconnaître que le surgissement d’une parole libérée ne suffit pas à créer une alternative permettant l’obtention de réformes radicales.

Avant l’instauration de ce grand forum improvisé, n’existait-il vraiment aucune occasion de « débattre », dont pouvaient s’emparer les citoyens désireux d’échanger sur les dysfonctionnements de leur vie quotidienne et les grands problèmes de société ? Combien d’associations, de mouvements d’éducation populaire et de courants de pensée se sont-ils déjà donné pour mission d’enseigner à leurs adhérents et militants le sens du collectif et de susciter – avec moins de tapage et d’esbroufe – des rencontres et des confrontations d’opinions ?

La potion magique du référendum à tout-va

Inscrit dans la Constitution, mais réservé surtout à des consultations sur des tournants institutionnels, le référendum (enrichi de sa dimension d’ « initiative citoyenne ») apparaît logiquement comme le moyen de corriger les insuffisances et les échecs d’une démocratie représentative, qui serait à bout de souffle et discréditée par ceux-là même qui ont reçu mandat de l’exercer.

Exemple de « démocratie directe et populaire » …

Mais la légitimité de cette réclamation réitérée d’une démocratie directe (hâtivement qualifiée de « populaire », parce qu’avant tout destinée à sanctionner le pouvoir des « élites »), souvent préconisée par les partis extrémistes et les régimes autoritaires, se heurte à l’usage qui a pu en être fait dans divers contextes passés ou présents.

Pour s’en tenir à des exemples récents, le pire exemple d’un référendum instrumentalisé à des fins de manipulation reste bien celui qui a engendré le Brexit, véritable partie de « poker menteur » sur fond de rivalités politiques intérieures, fort éloignées des problématiques européennes. « Non, le peuple n’a pas toujours raison ! » pour reprendre l’exclamation de Daniel Cohn-Bendit sur une chaîne de radio, surtout, aurait-on envie d’ajouter, « quand les dés de la consultation sont pipés, parce qu’on lui ment ou qu’on ne lui dit pas tout ! » …

L’autre référence, souvent brandie par les supporters obstinés d’une démocratie référendaire tous azimuts, est l’organisation des votations citoyennes en Suisse.

Outre la difficulté à se réclamer d’une pratique fonctionnant dans un système de pays fédéral, on connaît la perversion de quelques-unes de ces consultations, ayant permis de justifier des attitudes xénophobes et nationalistes (en conformité avec la tradition séculaire de neutralité et le refus de l’Europe, qui expriment la mentalité protectionniste d’une nation repliée sur ses privilèges et ses richesses).

Enfin, si le projet (un temps envisagé et toujours à l’étude ?) d’un référendum organisé en même temps que les élections européennes devait voir le jour, on doit par avance dénoncer avec la plus grande vigueur l’effet mortifère que ne manquerait pas d’avoir cet artifice invraisemblable sur les enjeux d’un scrutin déjà peu mobilisateur. Emmanuel Macron ne peut à la fois se targuer d’être le héraut d’une conscience européenne de haut niveau et participer à un mélange des genres aussi néfaste.

Mobilisation générale : sauver la République

De par sa fonction, le chef de l’État et son gouvernement sont condamnés à sortir au plus vite le pays d’une impasse, qui s’explique en partie par le contexte particulier du résultat de l’élection présidentielle. Et tous les démocrates attachés à la République – y compris ceux qui ne partagent pas les orientations de Macron – ont intérêt à ce qu’il réussisse.

Emmanuel Macron candidat – image capture de sa Profession de foi

Pour y parvenir, le Président devra composer avec la détérioration (irréversible ?) de son image dans l’opinion et perdre ce que certains appellent sa « verticalité technocratique ». Il restera aux citoyens de base, face au radicalisme sans précédent du mouvement des Gilets jaunes, à proclamer avec autant de force les vertus d’un engagement authentique au service de la collectivité.

Ce sursaut passe par la réhabilitation de modes d’intervention (jugés ringards et dépassés ?), qu’il s’agisse du simple engagement associatif ou syndical mais aussi du militantisme politique, y compris dans une dimension partisane qui exprime des valeurs et des choix de société clairement identifiés, fournissant la meilleure garantie d’une saine respiration démocratique.

Enfin, dans un contexte d’apaisement auquel toutes les sensibilités doivent contribuer, plutôt que de recourir à un référendum-croupion, artificiellement greffé sur les élections européennes, il peut apparaître constitutionnellement pertinent de faire appel au courage politique d’une dissolution de l’Assemblée Nationale (après le scrutin du 26 mai ?). Cette solution, à contre-courant de l’antiparlementarisme qui gangrène notre démocratie, aurait le mérite de redonner solennellement la parole au peuple français, pour l’inviter à reconstruire son identité et son destin.


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  1. Pourquoi un a-priori « d’enfumage » sur le débat national ? J’ai relu le cahier de doléances de ma commune: il contient bien des thèmes politiques, surtout fiscaux, qui trouveront des solutions quelques mois plus tard, dans une tonalité d’ailleurs de modération dont on trouve peu d’échos aujourd’hui sur les « résos » ! Le débat serait aussi l’occasion de confronter les revendications jaunes aux idées reçues sur bien des (ronds) points. Le risque pour Macron, c’est l’issue du débat et son appropriation par les « corps intermédaires ». Pour moi, il doit aboutir à un programme nouveau de gouvernement et à des législatives. Et pour les nihilistes, l’enfumage lacrymogène…a minima !

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