Raphaël Pavard : la BD et un prix, premier couronnement d’une passion

Raphaël Pavard en dédicace à la Librairie Le Moment - © Le Moment librairie Salies
Raphaël Pavard dédicaçant à la Librairie Le Moment – © Le Moment librairie Salies

Il s’agit de la « première BD » du Mayennais Raphaël Pavard, bien qu’il ait « déjà » 41 ans », comme il le dit à leglob-journal.fr. Pourtant, il a toujours voulu être dessinateur de bande dessinée. Premier album et premier Prix. Celui de la « BD RTL du mois de Janvier 2024 » en tant que dessinateur en collaboration avec les scénaristes Mark Eacersall et Henri Scala. A la fois « roman noir et portrait de femme », « À mourir entre les bras de ma nourrice » (Ed. Glénat) est une bande dessinée qui se lit comme un policier et qui met en lumière une mère de famille en proie à des trafiquants qui ont mis la cité où elle vit sous leur coupe – Autoportrait


Par Raphaël Pavard


La belle lettre J sur leglob-journal

Je crois que je m’étais moi-même programmé pour publier très jeune mon premier album.

Du moins, c’est comme ça que j’imaginais les choses depuis tout petit.  Et puis je me suis rendu compte vers 20 ans que viser un record de précocité n’était pas moins futile, dans le fond, que rechercher la gloire ou la fortune quand on est vraiment artiste, je veux dire: quand c’est l’art qui nous fait réellement vibrer! Bref, j’ai tardé un peu plus que prévu, d’aucuns diraient même que j’ai pris un chemin de traverse, mais je n’ai jamais douté, malgré les apparences… 

J’ai envoyé un projet personnel à des éditeurs à la sortie de l’école, qui n’a pas été accepté. C’était vraiment une histoire et un univers qui me tenait à cœur, et je n’envisageais pas, à l’époque, de commencer autrement que par celle-ci. Question de caractère, je suis entêté, mais aussi d’engagement politique, car c’était une BD que je voulais militante, même s’il s’agissait de science-fiction. A la suite de ce refus, je me suis donc obstiné à ne rien présenter d’autre, et je me suis, l’air de rien, retrouvé à ranger la BD dans mes cartons, devenant tour à tour peintre, illustrateur, écrivain, ou même créateur d’entreprise, pour un projet de site internet qui n’a pas fonctionné. 


« Ne jamais délaisser le dessin »


J’ai exploré diverses choses, mais je n’ai jamais délaissé le dessin, le travaillant avec acharnement chaque jour, comme une discipline de pianiste ou d’athlète, parce que je savais dans le fond que je retournerais à la BD, tôt ou tard, et qu’il me faudrait un style bien à moi. Aujourd’hui, je pense que la plupart des jeunes dessinateurs en manque, parce qu’ils reprennent souvent les codes manga les plus faciles (alors qu’il y a de l’excellent manga, et des styles incroyables dans le genre!), tandis que ma génération, celle « du milieu » a tendance à brasser le style « Gobelins » : une fusion efficace entre l’énergie américaine, la ligne manga et l’esprit français. Les deux ont beaucoup de succès, mais manquent à mon goût cruellement de personnalité. En tout cas, ce n’est pas mon truc. 

Raphaël Pavard et Mark Eacersall en dédicace à la librairie Le Moment - ©️ Le Moment librairie Salies
Raphaël Pavard et Mark Eacersall dédicaçant à la Librairie Le Moment – © Le Moment librairie Salies

L’entrée dans la BD s’est donc faite presque par accident, même si je l’attendais. Un mail, de la compagne d’un ami d’ami de l’école, qui se trouvait être la sœur d’un scénariste. Ce dernier (un flic haut placé qui travaille sous pseudonyme) bossait avec un autre scénariste qui a depuis acquis une certaine renommée (Mark Eacersall, auteur de Tananarive, avec Sylvain Vallée). Ils avaient déjà un très bon contact avec les éditions Glénat et recherchaient un dessinateur.


‘Un polar réaliste’


L’histoire : un polar réaliste, presque documentaire, avec des héros et un point de vue très rarement vu dans le genre. Ce n’était pas du tout mon univers personnel, qui penche vers la Nature, la poésie ou le grand air, voire les monstres et la science-fiction, mais j’ai senti l’affaire comme une opportunité en or de mettre un pied dans le milieu, et surtout, un défi de mise en scène qui n’était pas pour me déplaire.

J’adore en effet le cinéma de Michael Mann (Heat, notamment), les vieux Scorsese. Assez peu de références purement BD me viennent en tête à l’heure d’évoquer mes influences, mais j’aime en revanche puiser dans l’œuvre des maîtres, côté cinéma ou peinture. Peut-être parce qu’un bon dessinateur de BD doit selon moi réinventer non pas sa langue mais sa syntaxe, se nourrir de tout, mais en-dehors de sa cuisine…

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Dans l’album « À mourir entre les bras de ma nourrice » (Ed. Glénat), « une des cases cuisine », sans le texte – © Raphaël Pavard

J’ai donc proposé mes services: un mail avec pièces jointes. Et ça a marché ! Évidemment, il y a eu quelques réglages, quelques planches-test à effectuer, des recherches à approfondir, mais tout cela a été assez rapide. Le courant est d’emblée très bien passé entre nous, ainsi qu’avec l’éditeur, qui a immédiatement cru à notre histoire et à mon dessin, en dépit son côté « sauvage », hérité de mon habitude des carnets.

Je travaille en effet sans cesse sur des tas de carnets à la fois, de croquis, de voyage, etc. Des carnets de toutes tailles, et en multipliant les techniques (crayons, feutres, bic, aquarelle, acrylique, gouache, etc. ), de manière à confronter et juxtaposer constamment mes recherches, dans le but de progresser chaque jour. J’ai donc été autorisé et même encouragé à garder cette énergie. Et comme il m’a fallu tout de même l’apprivoiser, c’est-à-dire mettre au point une méthode qui me permette de tenir la centaine de planches à réaliser, j’ai finalement eu besoin de 4 années pour finaliser l’album, après être parvenu en quelques semaines à dessiner le storyboard de l’histoire, et avoir tardé plusieurs mois à maîtriser le mélanger spécial pour mes couleurs. Il faut dire qu’en travaillant en couleurs directes, ou traditionnelles, j’étais sûr de mettre plus de temps qu’un dessinateur adepte de la tablette graphique. La technique numérique est bien plus rapide, mais elle manque d’âme et de toute façon, je la comprends et l’apprécie beaucoup moins.

Autant faire ce que l’on sait faire, quitte à l’apprendre chaque jour ! Ainsi, j’ai dû apprendre à doser les temps et les quantités pour marier tout ce qui ne se marie pas en théorie: gouache, aquarelle, feutre, encre, bic, etc. J’ai fait ma sauce. Le résultat est vivant, avec des accidents, des erreurs conservées, des tâches, du grain, des repentirs et des reprises… mais il est vivant.

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Une vue de la cité où vit Fatou et ses enfants « À mourir entre les bras de ma nourrice » (Ed. Glénat)- © Raphaël Pavard

Mes scénaristes m’avaient fourni un script très solide, très bien structuré. J’ai apprécié qu’il soit précis sans toutefois donner trop d’indications, me laissant la liberté d’imaginer les scènes et de les mettre en scène : de choisir si je devais opter pour une contre-plongée ici, dessiner là un gros plan, etc. Bien sûr, je devais parfois me contenter d’illustrer leurs idées, quand elles étaient limpides ou que la narration n’admettait pas d’alternative, mais bien souvent je pouvais jouer au réalisateur comme je le voulais, manipuler mes lumières, faire jouer mes acteurs, placer mes caméras, etc.

Le tout sur un seul bureau – ou plutôt cinq -, car, en bon dessinateur anarchiste, bossant avec un flic (sic) …je travaillais sur deux bureaux et trois planches à la fois, étalant l’ensemble des cent planches partout dans la maison, de manière à les « monter » toutes à la fois, ou par paquets de 20.

Pas d’étapes strictes classiques: crayonné – encrage – couleurs, mais un fouillis maîtrisé comme je l’aime: du crayon partout, puis de la couleur, puis du trait par-dessus, puis de nouvelles couleurs, du bic, du crayon etc. De cette manière, j’ai pu obtenir une certaine cohérence dans mes visages du début à la fin, plutôt que de voir les physionomies évoluer, tandis que tester mes décors en direct m’a permis de les améliorer si besoin. 


Échirolles, près de Grenoble


L’histoire, comme je l’ai dit, tendait à être un peu sèche. Elle était censée se passer à Grenoble, précisément à Échirolles. Une volonté de mes scénaristes de montrer que le trafic gangrène désormais les villes de province. Grenoble avait aussi ce décor montagneux propice à suggérer l’enfermement de l’héroïne, un deuxième cercle claustrophobe derrière celui de sa cité. Mais je n’ai de mon côté pas voulu, et je n’ai de toute façon pas pu, me contenter de reproduire précisément un décor. J’ai fait, je crois, pencher la BD vers un portrait de femme, en essayant de bien faire mon travail, qu’on s’identifie à elle, qu’on l’aime, en lui amenant de la grâce, de la beauté, en essayant d’amener de la poésie dans cet environnement de béton avec mes couleurs expressionnistes: du jaune citron, de l’orangé, des verts chauds.

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Raphaël Pavard – image Facebook

J’ai voulu que Fatou ne soit pas un cliché, malgré son nom, son emploi, sa peau, mais un personnage spécial, une « vraie » femme, avec des formes et des rêves, qu’elle se batte et qu’elle commette des erreurs, mais qu’on voit sa détermination et son courage – pour ses filles. J’ai réinventé, réinterprété Grenoble, pour qu’on puisse y voir n’importe quelle ville de taille moyenne de sa région, de sorte que les morceaux de décors identifiables sont devenus très rares. L’important était pour moi que le lecteur sente la présence et la matérialité de l’espace : l’appartement, la cité, la ville. Il a fallu dessiner des dizaines de plans, des centaines de perspectives, et, plus amusant: réaliser une maquette en Lego… 

Mon prochain projet ? J’ai un peu la tête dans le guidon en ce moment, avec Angoulême, quinze jours à peine après la sortie de l’album, et une tournée de dédicaces un peu partout … Mais le prochain projet se décante. Je sais du moins que je vais retourner à mon univers, à quelque chose de plus Nature, plus coloré encore. Peut-être un scénario de mon crû, mais pas nécessairement. J’en parlerai bientôt… ◼️


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