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Il enseigne en Mayenne depuis plus de six ans dans des écoles rurales du Sud du département. Stève Gaudin est professeur des écoles et connaît donc la situation dans les petites écoles en milieu rural qui pourraient être directement touchées par cette convention ruralité réactivée cette année par les services de l’Éducation nationale en Mayenne et que l’Association des Maires de la Mayenne avait pourtant refusé de signer en 2017. Stève Gaudin nous fait partager son sentiment d’enseignant sur cette convention ruralité dont il estime qu’elle est dangereuse.

- Par Stève Gaudin *

Le secteur dans lequel j’exerce est défavorisé socialement, mais dans ces « petites écoles » à 2, 3 ou 4 classes règne le plus souvent une bonne ambiance de travail. La proximité avec les familles est réelle. Les cours multi-niveaux peuvent être une richesse pédagogique, et une école à taille humaine permet, largement, les échanges entre collègues.

Je considère personnellement que les zones rurales ne sont pas des zones privilégiées, ce sont même les plus défavorisées dans notre département. Elles subissent déjà une réduction de la présence des services publics avec la suppression des bureaux de poste, des trésoreries, des maternités et des services de santé. Le département de la Mayenne a déjà connu des fermetures d’écoles rurales ces dernières années, et cette année encore avec les regroupements d’écoles.

40 conventions déjà signées

De mon point de vue, un village sans école est un village qui meurt. Denis Waleckx, directeur académique des services de l’éducation nationale de la Mayenne, propose à nouveau, avec le Préfet, un projet de Convention ruralité à l’ensemble des communes du département. Une Convention pour une Stratégie Territoriale d’Évolution de l’Offre Scolaire Publique en Mayenne au bénéfice de la Réussite de Elèves.

A ce jour, 40 conventions ont été signées sur le territoire national ; l’objectif du ministre pour cette année est d’arriver à 60. Des départements résistent : récemment dans les Landes, le projet a été abandonné. Une première convention avait été initiée à titre expérimental il y a 3 ans dans le Cantal où elle avait installé les maires comme organisateurs des services de l’État en leur donnant la main sur la gestion des postes et l’organisation pédagogique en échange de regroupements d’écoles. Cela s’est concrètement traduit par la fermeture de postes et par des fusions d’écoles. [En Mayenne, une convention ruralité a déjà été proposée et n’a pas été signé par l’AMF 53, lire ci-dessous, NDLR]

Lire aussi : Pour l’AMF 53 : « il faut maintenir une offre scolaire de proximité, sans modèle unique »

Le directeur académique souhaite, avec cette convention « rationaliser l’offre scolaire ». Même si l’Inspecteur d’académie est dans son rôle, je suis en complet désaccord avec ses propos ; les moyens pour l’école ne doivent pas être rationalisés, et d’ailleurs comme pour la Santé, l’École ne devrait pas être considérée comme un coût. Nous, enseignants, n’avons pas à nous adapter à la rigueur budgétaire. Aujourd’hui, c’est bien de postes dont nous avons besoin, des postes classes, mais surtout des postes pour les RASED, complètement décimés, des postes dans les structures d’enseignement spécialisé, etc.

Une école en Mayenne qui affiche qu’elle n’est pas "privée" - (c) Photo leglob-journal

Cependant, la logique poursuivie par Denis Waleckx, représentant de notre employeur est de rationaliser. Ce terme qu’il utilise constamment, cela signifie clairement enlever des moyens et cela est lisible dans ce nouveau projet de convention ruralité, qui n’est à mon sens que la réplique du premier présenté l’an dernier, et expurgé des aspérités qui pouvaient gêner. Il en est donc plus trompeur dans l’exposé de son idéologie qui parait moderniste.

La mission première de l’école - la transmission des savoirs - est noyée dans un argumentaire de séduction, qui mêle numérique, post/péri-scolaire et parentalité. A la lecture de ce projet, on comprend qu’il faut prouver coûte que coûte que l’école communale ne peut plus remplir sa mission. Et qu’elle doit donc disparaître. Cependant, l’objectif non déclaré est purement économique : il s’agit de la récupération de postes.

L’alibi de la réussite passe au second plan. Et pour cause : les résultats de la Mayenne sont plus qu’honorables dans une académie qui, elle-même, ne démérite pas. L’échelon communal disparaît au profit de la logique du "territoire", un terme prisé les technocrates. Ne nous y trompons pas, « Réussite des élèves, articulation des différents temps de l’enfant, aide aux devoirs, développement du numérique éducatif, mise en œuvre des parcours éducatifs… continuum éducatif, co-éducation… » ne sont que des alibis de la bonne conscience.

L’école publique doit rester dans un cadre national

A cet effet, la structure mise en place par la Convention proposée va ligoter les maires et les soumettre à ce qui ressemblera à un chantage permanent : ou bien ils accepteront les propositions de regroupement/fusion et participeront à la destruction de l’école communale ou bien... on leur imposera les mesures, de toute façon, et décidées à l’avance. C’est ce qu’on appelle en langage technocratique fleuri la « co-construction » !

On sent que la ruralité ne fait pas partie du monde des premiers de cordée si chers au Président dans la "Présipauté en Marche" dont il rêve. L’école communale coûte trop cher, elle pèse trop lourd en postes. L’existence d’un service public d’enseignement proche des élèves et des parents n’est clairement pas à l’ordre du jour ; mais ça nous le savions déjà.

La toute nouvelle école publique de Blandouet-St-Jean inaugurée en Avril 2018 - (c) Photo leglob-journal

L’école publique doit rester dans un cadre national, avec le nécessaire partenariat avec les municipalités en ce qui concerne les moyens matériels. Mon syndicat, le SNUDI-FO, rappelle depuis de nombreuses années son opposition à la gestion territoriale de l’école.

Le rapport Duran, cité en référence dans le projet de convention ruralité, précise très clairement les orientations de ces chartes ou conventions. Attention certains passages peuvent heurter les personnes sensibles, mais ils n’étonneront pas les plus aguerris, compte tenu du contexte morose dans lequel baigne l’École. On peut noter à la Page 43 : « il convient aujourd’hui de désacraliser le lien école‐commune. Une commune peut fort bien vivre sans école sur son périmètre tout en bénéficiant d’une école qui soit sienne, à proximité immédiate. »

« D’autres départements se sont résolument engagés dès les années 1970‐1980 dans la constitution de RPI dispersés qui, pour certains, trouvent à l’heure actuelle leurs limites et doivent à terme envisager de passer au stade des RPI concentrés. […] Pour réorganiser les réseaux scolaires, l’échelon qui paraît [Au rapport Duran, NDLR] désormais le plus pertinent pour agir n’est plus la commune, mais davantage l’intercommunalité. Elle devrait idéalement se doter de la compétence scolaire et périscolaire complète pour assurer plus de cohérence, faciliter la mutualisation des moyens et créer une solidarité des territoires. La restructuration des réseaux d’écoles et l’organisation d’un maillage cohérent autour des collèges de territoires est l’aboutissement logique de la réflexion. »

« De la même façon, peut-on lire à la Page 45 il ne faut pas laisser accroire que les engagements de l’État, du ministère de l’éducation nationale seront reconduits systématiquement et dans la durée. Certains élus ont parfois tendance à ne retenir que cet aspect, et à omettre le travail de restructuration à accomplir de leur côté. ».

À la Page 49, encore ceci : « Le regroupement ou la création de structures à taille critique minimale sur un même site (6‐8 classes par exemple) ... » Ou bien à la page 50 : « Les présidents des associations départementales de maires ont vocation à représenter non seulement les maires des communes concernées par le champ d’application de la convention, mais aussi l’ensemble des maires du département qui se voient associés et solidaires d’une démarche qui au fond les concerne ou est susceptible de les concerner. » Ou encore, Page 57 : « Sauf échec patent de la convention, reconnu par tous et acté par ses cosignataires, elle a naturellement vocation à être reconduite. »

Désengagement de l’État vis-à-vis du service public d’Éducation

L’organisation Force Ouvrière des enseignants du premier degré a souhaité alerter à nouveau les maires du département sur la dangerosité de cette convention, et partager avec eux des éléments consécutifs de la mise en place de ce type de convention dans d’autres départements, et condamner cette vision ruralicide.

Un courrier a été adressé à l’ensemble des maires du département le 18 avril 2018. L’idée de cette convention peut paraître alléchante dans un contexte austère miné par la mise en œuvre de la réforme des rythmes scolaires et les difficultés financières que connaissent beaucoup de communes du département. Seulement cette réforme a cristallisé une problématique centrée sur le rythme biologique de l’enfant, alors que, comme les enseignants le clament haut et fort depuis 2012, derrière cette évolution, se cachaient le désengagement de l’État vis-à-vis du service public d’Éducation et la gestion territoriale progressive des écoles avec la mise en place des PEdT, les Projets Éducatif Territoriaux. Ces conventions s’accordent parfaitement avec la réforme des rythmes scolaires dans cette logique de territorialisation.

Lire aussi : Denis Waleckx et la convention ruralité non signée : « c’est la prime à l’inaction »

Du point de vue de l’État, on souhaite favoriser le regroupement des écoles et on incite les départements à signer les conventions pour obtenir des crédits de postes. La volonté du Ministère est clairement affichée : multiplier ces conventions pour « rationaliser l’offre » Dans les faits, il s’agit surtout d’appâter les collectivités pour faire évoluer l’école rurale à moyen et à long terme. En clair, c’est la suppression progressive des écoles de 1, 2, 3 et 4 classes ; d’ailleurs 10 000 petites écoles ont déjà été fermées entre 2000 et 2015 en France.

A Montenay, il y a dix ans, en juillet 2008, des panneaux de revendications de parents d’élèves excédés - (c) Photo leglob-journal

Une telle convention instaure de fait le principe d’une réorganisation pour la totalité des écoles du département. Elle ne répond pas à la préoccupation du maintien des écoles dans les villages mayennais. Je rappelle solennellement aux maires que toute décision de fusion ne peut leur être imposée et que leur compétence en la matière est de plein droit.

Si les écoles privées sont exclues de cette conventions-ruralité, elles y sont pourtant associées. (« L’enseignement privé sous contrat est responsable de l’organisation de son réseau. ») même si comme l’année dernière, le diocèse « est associé aux travaux du comité et à ses déclinaisons locales » notamment, avec « des groupes de travail spécifiques avec le directeur diocésain et ses services en amont des décisions qui pourraient être prises ». Cette convention ruralité laisse ainsi la possibilité pour les écoles privées catholiques de s’adapter aux évolutions de moyens dans les écoles publiques et selon leur intérêt. Fervent défenseur de l’école publique, je m’offusque de ces dispositions.

Démarche de co-construction

Ce projet est un marché de dupes qui précipite la ruralité vers une mort assurée. Je le répète, la mort de l’École publique, c’est le coup de grâce pour la vie de la commune : on met le doigt dans l’engrenage des désertifications (agricole, industrielle, commerciale, médicale, scolaire, etc.).

Il faut, selon moi, résister à la « démarche de co-construction » et se méfier de sa bienveillance trompeuse, prônée au plus haut niveau de l’État, si son objectif politique est de convaincre les territoires en voie d’abandon de cette fatalité : ils n’auront plus d’enseignants, de médecins, etc. Que des services publics lointains…

Le combat semble difficile, mais avec mon syndicat, je vais déployer toute mon énergie pour que cette convention ruralité ne voit pas le jour. Quoiqu’en disent ou en pensent certains, et malgré toutes les précautions prises, les « chartes  » ou « conventions ruralité » n’ont selon moi qu’un seul objectif à atteindre à plus ou moins long terme : fermer les petites écoles rurales qui « coûtent trop cher » à leurs yeux. Les « chartes-ruralité » déjà mises en œuvre dans d’autres départements depuis plusieurs années sont là pour le démontrer ; et rien ne peut laisser penser que la Mayenne échappera à cette règle budgétaire.

De mon point de vue, si cette convention est signée dans le département, cela coïncidera étroitement avec le contexte social actuel. Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la politique actuelle du gouvernement, et CAP 22 (Comité Action Publique 2022), dont l’objectif est d’opérer des économies sur les services publics. En effet, l’objectif annoncé et écrit est l’accompagnement rapide de la baisse des dépenses publiques. Pour cela, les moyens ont déjà été annoncés et écrits : rationalisation, concentration et mutualisation des services publics non régaliens (L’Éducation Nationale en fait partie), voire leur transfert au secteur privé, voire, dans certains cas, leur suppression pure et simple ! Rien de bien rassurant donc, pour l’avenir de nos petites écoles rurales. «  Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu » disait Bertolt Brecht.

*Stève Gaudin, professeur des écoles, enseignant supplémentaire dans les écoles de Congrier et de Saint-Aignan-sur-Roë, est aussi secrétaire départemental du SNUDI-FO 53, syndicat des enseignants AVS et du premier degré, et membre de son bureau national.


1 commentaire
  • " rationalisation, concentration et mutualisation des services publics non régaliens " le régalien est tout autant touché ! Il suffit de lire le projet de réforme du monde de la justice. C’est pitié que de voir ça ! "Aux mânes de Condorcet et Beccaria, la Patrie déméritante".

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En Mayenne, la convention ruralité refait surface - Par Stève Gaudin

Publié le: 29 avril 2018
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